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Et si on parlait écriture avec Delphine Bertholon

19 Juin

Nous voilà aujourd’hui en compagnie de Delphine Bertholon, je vous avais parlé de son dernier roman Grâce il y a peu…

J’ai eu la chance de rencontrer Delphine dans ma librairie. Une très belle rencontre qui s’est continuée au travers de mails. Delphine est une belle personne, généreuse, authentique, dynamique, qui sait trouver les mots pour vous faire avancer8

Merci pour tout Delphine!! 

(Je n’ai pas réussi à séparer les questions pour deux interviews, vous n’avez donc pas à attendre avec impatience demain, Delphine vous livre tout aujourd’hui!!)

1. L’écriture : c’est inné ou acquis ? C’est 90% sueur et 10% de talent ou l’inverse ?

C’est beaucoup de passion et, dès l’enfance, beaucoup de lecture. Même si parler « en chiffres » n’a pas vraiment de sens à mes yeux (je ne suis pas matheuse pour un sou !), je dirais : 40% de talent (lequel englobe aussi – surtout ?!- la persévérance), 50% de sueur… et 10% de chance.

2. Combien d’heures par jour pour l’écriture ? (avant votre premier roman et maintenant ?)

Pour ma part, c’est variable, depuis toujours.

Je n’écris pas quotidiennement, loin de là, à l’inverse d’autres auteurs. Mais lorsque je suis dans un texte, immergée dans une histoire, je deviens plus régulière : cinq heures en moyenne, de 11h à 16h (alors que plus jeune, j’écrivais la nuit – ça m’est passé !) Mais ça peut aller jusqu’à dix heures… en oubliant de manger !

3. Votre premier roman, c’était quand, quoi, où, comment ?

Depuis gamine, j’écris de la « fiction » ; mais ce que j’ai considéré à l’époque comme mon premier roman s’appelait Méduse (en référence à la créature mythologique) ; il fut rédigé sur une machine à écrire récupérée chez mon grand-père – une vraie galère ! J’avais seize ou dix-sept ans et, naïve adolescente, je l’avais envoyé à toutes les maisons d’édition (je peux tapisser mon appart’ de lettres de refus !) Pour mon premier texte publié, j’avais vingt ans et des poussières – Les dentelles mortes, dans une maison associative à Villeurbanne, en banlieue lyonnaise. Le texte est aujourd’hui presque introuvable ; tant mieux, il m’a semblé illisible la dernière fois que j’y ai jeté un coup d’œil ! Mais cette petite publication m’avait encouragée à continuer et, en cela, ce texte fut important pour moi.

4. Quand peut-on être satisfait de son manuscrit ? Peut-on l’être vraiment ?

Je suis une psychopathe de la relecture. Je retravaille encore et encore, souvent par petits blocs (j’écris vingt ou trente pages, que j’imprime et retravaille sur papier). Ce premier jet retravaillé du roman entier me prend entre six et huit mois, intensifs. Puis je relis/retravaille l’ensemble sur trois mois plus dilettantes, une fois le roman terminé : trois ou quatre relectures globales, intégrant (ou non !) les remarques de mes lecteurs-test – d’abord des copains, tous très différents, puis l’éditeur.

Un texte me semble éternellement perfectible… mais il arrive un moment où il faut « lâcher le bébé ». Sinon, aucun roman ne verrait jamais le jour !

5. Combien de refus pour arriver au St Graal ? Combien de textes proposés avant ce premier roman enfin publié ?

Avant d’enfin atterrir dans une « grosse » maison – J.C Lattès, en l’occurrence – il m’a fallu plusieurs années et cinq/six manuscrits refusés (qui m’ont forgée, néanmoins, même si c’était difficile sur le moment ! De petits boulots en petits boulots…) Je n’avais pas d’entrée dans le milieu de l’édition et je suis donc arrivée par la Poste. Pour autant, les lettres de refus sont passées, au fil des années et des textes, de lettres-types à des lettres motivées (c’est à dire personnalisées), ce qui est à la fois rageant et encourageant. Mais sans cette fameuse persévérance dont je parlais lors de votre première question, j’aurais abandonné bien avant la publication…! Il faut une bonne dose d’immaturité, de folie et d’acceptation de la précarité pour se lancer corps et âme dans ce métier… si toutefois on peut jamais, en France, le considérer comme tel.

8. Faites nous rêver… Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

La sensation la plus forte, pour moi, ce sont les épreuves (c’est à dire, lorsque le texte est mis en page sous forme de livre, mais sur du papier A4 de base). Quand on reçoit les épreuves, chaque fois, c’est la même chose – le premier roman ou le cinquième… Il y a cette double émotion : satisfaction, et terreur. Le texte ne nous appartient déjà plus, il va être lu, jugé, aimé peut-être, nous l’espérons… Une fois en librairie, l’objet-livre me semble quasiment en dehors de moi. Je le relis pour voir si des coquilles m’auraient échappées, mais je n’ai déjà plus l’impression que moi, j’ai écrit ça. C’est très bizarre. Excitant et vertigineux. Et j’évite de faire le tour des librairies ! Je me réapproprie le texte plus tard, via les lecteurs, leurs réactions, les questions, les rencontres…

10. Etre écrivain, c’est…

Lire, pour commencer. Je ne crois pas qu’on puisse jamais devenir écrivain si l’on n’a pas d’abord été un grand lecteur. Puis, parvenir à se défaire de ses références pour tracer sa propre voie, même si les inspirations, une fois digérées, vous suivent et vous nourrissent. Construire un univers singulier est probablement ce qui prend le plus de temps…

11. Si vous aviez un conseil à donner à ces petits auteurs en herbe qui rêvent un jour d’être à votre place, ce serait…

Ecrire, écrire, écrire encore ! C’est vraiment en forgeant qu’on devient forgeron ; certes, il faut un goût inné pour les mots et une facilité naturelle pour la chose… Le travail seul, je crois, ne suffit pas. Il y a pour moi dans l’écriture (et dans ce que l’exercice requiert comme énergie et implication émotionnelle) quelque chose de l’ordre du dévouement. De la nécessité, disons. Quelqu’un qui ne se sent pas obligé, par sa complexion, d’écrire, fera autre chose – et il aura bien raison. On ne se met dans cette situation de fragilité que si l’on n’y est, d’une certaine manière, acculé. Concernant la jeune génération, je leur dirais d’avoir un « vrai » métier, par sécurité. Le choix extrême que j’ai fait, s’il est romanesque (et sur le sujet, lire Le diable par la queue de Paul Auster, sur sa galère avant de réussir !), n’est pas facile à vivre. Mais quand on aime, dit-on, on ne compte pas…

Merci infiniment Delphine. Je vais relire ces mots souvent… pour me donner du courage et me faire croire que tout est encore possible!!