Lettre à la petite fille que j’étais sur les 68 premières fois.

22 Déc

J’aurais pu faire un résumé factuel, un billet rempli de merci sans saveur, comme ces merci que l’on répète à longueur de journées en oubliant le vrai sens. J’aurais pu faire une nouvelle lettre à Adèle. Depuis vendredi, je cherche comment vous raconter la soirée de clôture des 68 premières fois, je n’ai trouvé qu’une lettre à la petite fille que j’étais, vénérant les auteurs, n’imaginant pas les approcher un jour. Je n’ai vu qu’elle parce que ce 15 décembre, c’était elle qui était là, les yeux émerveillés de ce qui lui arrivait. Je ne me souviens pas de mes rêves d’enfants, de ce que je voulais faire et devenir ; une chose est sûre c’est que jamais la petite fille n’a rêvé à cela, et que finalement, les rêves d’adultes, c’est beau aussi.

24059654_911701648992982_4569184182601904335_o

 Ma petite Charlotte,

Je ne trouve plus les surnoms dont on t’affublait, peut-être n’y en avait-il pas.

Il est étrange d’écrire à l’enfant que l’on a été, une supercherie pour ne pas avoir à dire les choses de manière frontale ou un détournement pour atteindre son but.

Je n’ai trouvé que cette forme là pour parler de cette année des 68 premières fois. Je ne parlerai pas du reste de ma vie, ce serait trop long et tellement fou, avec l’arrivée de ce petit garçon. Tu n’imagines pas, enfant, ce que c’est de devenir mère, tu le dessines, l’imagines, te prends à rêver à la vie des grands sans en comprendre le sens et le goût. Tu joues parfois à la poupée, au papa et à la maman, te contentant des choses du quotidien, délaissant aussi rapidement ce poupon que tu chérissais la minute précédente, sans imaginer une seconde la féérie de ces instants et l’abysse des doutes. Tu apprendras chaque jour, te demandant quasi quotidiennement comment tu as fait pour en arriver là, pour pouvoir dire : mes enfants, les regarder vivre en dehors de toi avec toujours cet étonnement.

On en parlera plus tard si tu veux. Je voulais te raconter autre chose, cette aventure qui a pris naissance spontanément, sans que je ne le décide ni ne l’imagine. J’aimerais avoir une belle légende à raconter quand on me demande : mais pourquoi et comment ? Je ne peux que répondre : c’est grâce aux autres.

Tu vas grandir, ma petite Charlotte, te prendre des murs, croire que tu peux changer le monde à 18 ans ou au moins le gouverner, tu découvriras un monde des affaires qui t’effraiera. Il faudra que tu en passes par-là, il est trop tard pour faire demi-tour. Essaie de ne pas trop t’abimer, oublie ce ventre qui te torture, il y a du merveilleux juste derrière.

Un jour, tu découvriras le regard que certains peuvent poser sur toi, et crois-moi, il n’y a que cela qui fait grandir, le regard de l’autre quand il est empli de bienveillance et de respect. Les regards de ceux que tu admires et qui se pose sur toi, pas sur ton voisin ou celui juste derrière, sur toi sont une force, essaie de ne pas douter même d’eux, ne cherche pas à comprendre, à t’en défaire; cesse de dire qu’ils ne peuvent pas t’être destinés. Reçois les comme un cadeau et savoure.

Je me souviens de toi, regardant les livres comme des reliques, les piles dans la maison, les histoires avant de s’endormir. Ils sont là en permanence. Tu les vois en haut de ces étagères, inaccessible. Tu n’oses pas prendre de chaises, fais attention tu risques de tomber, alors tu les regardes, et tu commences à leur vouer un culte, pas celui du dimanche matin avec bougies et paroles trop fortes, un culte discret et intime. Tu te dis que les gens qui écrivent sont des êtres magiques et inatteignables. Tu les chéris. Tu n’oses pas, même toi, petite, les approcher dans les salons, déjà une pudeur et une réserve .

Tu n’imagines pas encore qu’un soir de décembre tu te retrouveras avec une trentaine d’entre eux, juste à côté de toi, qu’il te faudra leur poser des questions, toi qui n’oses toujours pas aller les voir en salon, le face à face impossible. Tu n’imagines pas mais tu le feras sans flancher, en y pensant jour et nuit pendant plusieurs semaines, mais sans flancher. Tu seras incapable de te juger mais les retours des gens autour te diront que tu as eu raison d’y croire et que tu as réussi.

Pour la première fois peut être, tu oseras te dire que tu es fière de toi, non pas pour ce que tu as accompli mais fière de mériter ce regard qu’il pose sur toi ; Ne t’abuse pas, tu n’es pas la seule destinataire, peu importe, prends les, nourris en toi, garde les et tu te rendras compte qu’ils te feront grandir.

Je ne devrais pas t’en parler, ma toute petite à préserver, pourtant cette aventure t’emmènera aussi derrière des murs très hauts, éloigne des oreilles d’enfants, tu découvriras bien assez tôt le sombre ou les mauvais choix. Tu auras la chance d’accompagner ces êtres d’exception (cette année, ils étaient 4, Maelle, Gilles, Marie et Anaïs) derrière les murs d’une prison, et ces instants-là, je ne peux pas te les raconter. Même en essayant, je ne tomberais pas juste, les mots ont une autre résonnance là-bas. Tu sais simplement que ces instants marqueront ta vie dans leur intensité, l’émotion sans filtre et dans ta capacité à croire que la littérature sauve le monde.

Et si elle n’a pas cette capacité, alors au moins, elle te sauvera toi, de l’ignorance et du sombre, de l’inutile et de l’ennui. Elle te fera croire aux licornes et aux fées, au beau et à la magie des histoires.

Si la quête d’une vie est de trouver sa place, je peux t’assurer, ma toute petite, que ce soir-là et dans ces instants uniques, tu ne voudras être nulle part ailleurs. Tu laisseras de côté tes doutes et ton perfectionnisme, tu oublieras les questions qui tordent les tripes en pleine nuit, qui font arrimer des larmes à tes yeux verts, tu oublieras et tu vivras.

Conserve toujours cette magie et cette fébrilité, cette fragilité face aux autres, c’est un atout, sers toi en. Tous les sacrifices ou les doutes valent la peine quand tu vis cela.

Au final, tu chercheras autre chose, mais il n’y a que Merci qui illustrera ton propos. Tu voudras le prononcer à chacun d’entre eux, parce que ce soir là et durant toute cette année, ils ont fait vivre la petite fille aux yeux émerveillés et qui continuera à rêver plus fort.

Je t’embrasse ma toute petite, et n’oublie pas de mettre ton soulier au pied du sapin, je t’assure que le Père Noel existe!

Merci Jean-Baptiste, Catherine, Cécile, Vanessa, Sébastien, Marie, Timothée, Jacky, Emmanuelle, Thomas, Claire, Clarisse, Emmanuelle, Stéphanie, Caroline, Pascale, Emmanuelle, Maryam, Marion, Cyril, Sarah, Anne-Sophie, Ludovic, Christiania, Anne-Sophie, Charlotte, Sandra, Virginie, Soluto, Marine, Céline, Maelle, Giles, Anaïs, Pascal, Erwan, Sonia, Sophie, Jennifer, Sophie, Gaëlle, Loulou ; et les autres.

Et merci à ceux et celles qui font que cette aventure existe, mes comparses-amies des 68 et les lecteurs.

 

 

 

 

 

Publicités

S’il ne fallait en garder qu’un…

21 Déc

Plusieurs semaines que je cherche la porte d’entrée pour parler de ce roman. Pour une fois, j’ai relu ma chronique, la trouvant fade et sans saveur, je l’ai tournée dans tous les sens. Parfois il faut juste admettre qu’on ne peut pas être à la hauteur. Cependant, il me paraissait indispensable que ce roman figure dans mon petit espace. Loin des classements de fin d’année, des découvertes multiples et merveilleuses que j’ai faites avec notamment des premiers romans qui ont rejoint l’étagère des indispensables, il était évident que la dernière chronique de 2017 devait se faire sur ce roman. Car s’il ne fallait en garder un (mais pourquoi donc?), alors ce serait ce roman au titre magnifique, Et soudain la liberté de Caroline Laurent.

et-soudain-la-liberte

Les rencontres marquantes sont rares, se comptent sur les fameux doigts d’une main, de deux si l’on est chanceux.

On se souvient du lieu et de l’heure, de l’ambiance et de la lumière.

Pour cette rencontre, on était au milieu d’un après-midi encore chaud, ma fille jouant sur le tapis de sa chambre, levant parfois la tête vers moi, assise sur son canapé, comme pour s’assurer que je n’étais pas trop loin. A la main ma liseuse, sur ma poitrine, endormi mon fils. Sans connaître l’auteur ou le thème, comme pour tous les premiers romans, ouvrir le fichier et lire.

Lire quelques pages et sentir le cœur qui s’emballe, le monde qui s’embrume. La voix d’Adèle s’éloigne, le souffle chaud de Thibault se fait discret, n’être plus là que pour ces mots lus et ressentis. Lever la tête et se rendre compte que le monde continue à tourner, tout de même, qu’il ne s’est pas figé. Et dans le même temps, se dire que l’on vient de rencontrer quelqu’un, un de ces êtres de papier qui rendent la vie plus riche.

Devoir arrêter la lecture, les enfants ont leur propre temps. Envoyer un message aux amies des 68 premières fois, leur disant : un de plus dans la sélection, alors même que cinquante pages, seulement, ont étaient dévorées et qu’elles n’avaient pas encore posé leurs yeux dessus.

Continuer la lecture et leur dire encore, aux amies, que ce livre émeut aux larmes, que la pépite est là.

Le jour de sa sortie, passer en librairie, se le faire offrir par sa maman (qui a lu le roman sait la portée symbolique). En relire de longs extraits.

Parce que le hasard n’existe pas, recevoir un message de sa libraire préférée : je suis en train de lire un roman, une merveille. La même merveille.

Un autre message : Caroline Laurent vient à la librairie. Prévenir l’amoureux qu’il devra gérer les enfants pendant une heure ou deux, il y a des rendez-vous que l’on ne peut manquer.

Se lever, ce 29 septembre en sachant que ce ne sera pas une journée de plus, mais une journée à noter, où le quotidien ralentira pendant une poignée de minutes.

Etre là, voir Caroline Laurent arriver et sentir submerger par une émotion considérable.

L’entendre parler divinement de son roman, avoir aimé le livre, l’auteur et découvrir avec un bonheur considérable la femme derrière.

Regarder tous les lecteurs lui faire dédicacer son roman, tenir le sien contre sa poitrine, fébrilement. Attendre d’être la dernière.

S’approcher, le livre en main et ne pas parvenir à dire pourquoi, ne pas réussir à dire, les larmes prenant place. Murmurer mon prénom, et rien d’autre.

Repartir un peu sonnée, étreinte par une émotion singulière. Embrasser Adèle, la border comme promis, lui raconter des histoires encore et la veiller. A mon tour, aller m’allonger et n’avoir qu’une envie, qu’un instinct : reprendre le livre, et le relire. Une troisième fois.

Trois fois. A chacune, redécouvrir le roman et ne pas sentir l’émotion s’étioler.

En le refermant, j’ai tenté de comprendre pourquoi. C’est sans doute le but de cette chronique, tenter de comprendre l’émotion à son paroxysme.

Est-ce la structure du roman, la vie d’Evelyne Pisier entrelacée des interrogations de Caroline Laurent ? Comme la naissance d’un écrivain à chaque page tournée. C’est cela qui est rare, avoir l’impression de vivre en direct une éclosion, celle de l’écrivain qui sommeillait en Caroline Laurent et n’avait pas encore osé être, et la voir se révéler. Terminer en se disant qu’Evelyne Pisier, en plus de son amitié, lui a fait ce cadeau de l’aider à devenir.

Cette vie magnifique d’Evelyne Pisier, mieux que tous les manifestes féministes ?

L’écriture lumineuse, même dans les instants de doute de Caroline Laurent ?

Tout cela sans doute, et le brin de magie que l’on n’explique pas et que l’on n’a pas envie de saisir, qui rend ces instants uniques. Ce quelque chose qui fait la lectrice boulimique, tenter de trouver des clés et des réponses aux questions profondes que l’on n’ose pas affronter.

Finalement, je ne sais toujours pas, je ne saisis toujours pas la portée du choc de cette lecture, de la fébrilité qui me prend dès que j’aperçois ce livre. Ce n’est pas si grave de ne pas comprendre, pourvu que l’on éprouve. Certains romans marquent des vies de lectrices, d’autres des vies de femmes. Celui-là fait indéniablement parti de la seconde, il sera un phare pour les jours de doute. Il est l’autorisation qu’il me manquait, cette petite voix qu’il ne faut plus taire sous des tonnes de doutes, de jamais et de « pas pour moi ».

Parce qu’en regardant ce livre, en se rappelant de sa lecture et de ses émotions, on sait que tout est possible, il ne reste plus qu’à s’inventer soi-même.

maxresdefault

 

 

 

 

 

Si on parlait écriture avec Cécile Balavoine?

27 Nov

Cécile Balavoine a signé en janvier dernier un magnifique premier roman, Maestro, à l’écriture profonde et classieuse, à l’histoire passionnée, l’un de ces romans que l’on n’oublie pas et qui demeure un souvenir délicat et profond dans la vie d’un lecteur.

CVT_Maestro_18

Ecrire, à quoi ça sert ?

C’est tenter de vivre un peu plus longtemps, en faisant perdurer le passé, les souvenirs. C’est vivre avec ses fantômes et apprendre à les quitter. Transformer les peines en quelque chose de productif. Une sorte de transmutation bénéfique.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Le matin très tôt.

Son pire ennemi ?

Tout ce qui parasite le temps de l’écriture : répondre aux mails, au téléphone, écrire un article parce que c’est une commande et que c’est « plus important ». Considérer le temps de l’écriture comme un temps volé.

Une manie d’écriture ?

Si on parle d’une mauvaise habitude, ce serait une tendance à répéter un mot à travers ses synonymes.

Si on parle d’une bonne… se lever aux aurores, se faire un thé, et se lancer.

egon-schiele_1282580809

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

De l’angoisse de la perte. Ecrire, c’est une façon de garder, ou de ne pas perdre, de ne pas oublier. A la fin de Confessions d’une radine, Catherine Cusset écrit qu’avec l’écriture « Même la perte n’en est pas une : à cette spéculation on ne peut que gagner. La souffrance est matière première. Tout négatif reconverti par l’écriture devient du positif ».

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Une obsession, c’est sûr. J’ai l’impression d’écrire pour en venir à bout. Le point de départ, ce sont des images ou des pensées qui me hantent mais que j’ai quand même peur de voir disparaître. Il me faut un sentiment d’urgence pour écrire.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Deux ? Trois ? J’ai déjà oublié. C’est plutôt bon signe.

41wrgDhiwfL._SX314_BO1,204,203,200_

Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son premier roman publié entre les mains ?

Lorsque j’ai vu les piles de livres, dans la petite pièce du service de presse du Mercure de France, je n’ai pas pu retenir mes larmes. C’était une émotion tellement intense. J’avais attendu ce moment depuis des années mais je ne l’avais jamais vraiment imaginé. Et là, il y avait un objet très beau, avec sa couverture bleue et la reproduction de Klimt sur le bandeau. Je n’en reviens toujours pas.

Définissez-vous par :

  • une œuvre d’art : Les dessins érotiques d’Egon Schiele, par exemple Couple assis ou Les Amants. Mais aussi le portrait de Walburga Neuzil et l’autoportrait de Schiele, un diptyque plein de mélancolie.
  •  un mot: Douceur
  • Une première fois: voir la question précédente

Citez trois ouvrages fondateurs

Les contes et nouvelles de Maupassant

Passion simple d’Annie Ernaux

Le Livre brisé de Serge Doubrovsky

Le dernier roman qui vous a étonnée

Le Mur invisible, de l’Autrichienne Marlen Hausofer

 

 

Ces rêves qu’on piétine, Sébastien Spitzer.

2 Nov

« Reste la nuit. Epaisse. Lourde. Vide à tous ceux qui ont peur, à ceux qui désespèrent, se trompent. Cette nuit est aussi pleine que les autres. Féconde. Mystérieuse. Imprévisible. Elle s’est insinuée de l’autre côté des murs. L’heure des souffles de vie. L’heure des silences. »

Je persistais à dire que tout avait été écrit sur cette période (la seconde guerre mondiale), m’interrogeant depuis trois ans et la lecture de plus de 400 premiers romans sur ce qui pousse un primo romancier à écrire sur cette période. Et dans le même temps, je suis infiniment touchée par les romans de Séverine Werba, Marie Barraud ou Anne Sophie Moszkowicz sans parvenir à saisir ce qu’ils disent de moi, sans doute quelque chose sur le poids que l’on porte et que l’on ignore, sur ce que l’on transmet avec un nom de famille ou une histoire. J’ai longtemps cru ne venir de nulle part et donc de partout, me vantant de ne pas être attachée à une terre, mais sans en comprendre l’étendue ; sans doute parce que jamais, ou sans que je le sache, quelqu’un n’a essayé de me les arracher, ces racines et de me les faire taire.

Je pensais que tout était écrit, ignorant que si tout est dit, une nouvelle langue peut advenir qui fait qu’alors on oublie ce qui a été raconté.

Ces-reves-qu-on-pietine

C’est cela le roman de Sébastien Spitzer, un nouveau ton, et une rythmique, entêtante, qui vous serre à la gorge parfois mais qui par sa densité, raconte et montre. Raconte, montre et surtout fais vivre. Vous plongez et vous êtes bluffée par la forme, par l’écriture saccadée et percutante, par cette marche lente dès les premières pages.

Inévitablement, vous savez que vous tenez un roman qui fera partie des 68 ; parce qu’il pourrait être le dixième roman d’un auteur talentueux, tant rien n’est de trop, comme ça peut être le cas des premiers romans, documenté, extrêmement intelligent sans rien occulter des émotions. Parce que pour moi, une magnifique écriture, des choses apprises, ça ne suffit pas à un grand roman, il faut que l’on vienne chercher l’intime et les tripes, qu’on fasse vivre les mots. C’est exactement ce qu’il se passe ici. Au moment de l’envoi, la (fabuleuse) éditrice de ce roman, Lisa Liautaud, me disait ne pas savoir quel adjectif y apposer. Après sa lecture et des dizaines d’articles de presse, personne n’a encore trouvé l’adjectif à la hauteur.

Magistral est sans doute proche de la vérité.

Une première lecture au cœur de l’été, une relecture après la rencontre avec Sébastien Spitzer qui vit littéralement son roman, en parle avec des yeux brillants et une émotion contagieuse (rencontre magnifiquement relatée par Heliena sur son blog, mes écrits d’un jour). Dans le grand auteur, réside un grand homme. Apporter ce roman en détention tant cette rencontre entre eux et lui semble inévitable.

A la hauteur de Nuit et brouillard de Jean Ferrat (un monument selon moi ), Ces rêves qu’on piétine donne à voir l’horreur mais plus encore donne aux lecteurs le miroir du : et si ? Par ces lettres bouleversantes d’un père à sa fille. Par l’Histoire à hauteur d’hommes. Pas de distance historique, de leçon trop didactique, ce roman fait oublier l’époque et les pages déjà lues, il convoque une actualité troublante, qui fait dire : et si c’étaient nos pas sur ce chemin ? Ce qui nous rappelle violemment que le passé n’est jamais une porte close, qu’un courant d’air peut si facilement ouvrir, emportant tout sur son passage. Mais que l’espoir et l’humanité qui réside en chacun peuvent nous sauver, du sombre et du vide.

«Mais tes fondations sont les heures que nous avons passées ensemble à interroger la vie, à balayer la mystique, à gratter les mots, les idées, les grands auteurs. A marcher sans rien dire pour écouter le silence. Je mérite bien d’être ton père, même à échelle réduite. »

Une fois le livre fermé, on regarde son père, on regarde ses enfants et un peu soi. On regarde ses rêves, et sans oublier ce qui a été, sans nier mais en expliquant le laid, on se dit que transmettre le beau et le doux est sans conteste la plus belle chose à faire, sinon la seule chose à faire.

 

« Si seulement je pouvais prendre les broderies du ciel,

Ciselé de lumière d’or et d’argent,

Les voiles bleus et pâles et sombres

De la nuit et de la lumière et de la pénombre,

Je les étendrais sous tes pas ;

Mais moi, qui suis si pauvre, je ne possède que mes rêves

Je les ai répandus à tes pieds ;

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves ».

W.B.Yeats

Les lecteurs des 68 premières fois ne s’y trompent pas, si je n’ai pas réussi à vous convaincre, allez les lire !

12920497_601542656675551_6530431741762967345_n

 

 

 

 

 

Et si on parlait écriture? Avec Anne Sophie Monglon.

30 Oct

Anne-Sophie Monglon signe dans cette belle rentrée de septembre un premier roman, coup de cœur personnel et évidemment coup de cœur des 68 premières fois. Une fille, au bois dormant est un roman riche et intime qui parvient à éveiller le lecteur à lui même et à interroger son rapport aux autres, un roman compagnon de vie. Anne-Sophie Monglon est venue à la rencontre des lecteurs des 68 premières fois au Mans le 8 octobre dernier, la rencontre fut belle tant la femme qui se cache derrière l’auteur est aussi profonde, attentive et passionnante. C’est donc avec un plaisir intense que je vous livre ses réponses sur l’écriture.

41a-a7mH26L__SY346_

Ecrire, à quoi ça sert ?

À être un peu plus qui on est, à faire un peu plus l’expérience de ce que sont les autres, à avoir l’impression d’ un peu mieux comprendre le monde

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Sa ténacité

Son pire ennemi ?

La perte de foi dans la littérature

Une manie d’écriture ?

Le matin, avant tout autre chose

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » ) 

J’ai le sentiment que l’écriture, peut sauver de beaucoup de choses : de la tentation de juger, de la fermeture, de l’assèchement, du matérialisme

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ? 

Dans le cas d’Une fille, au bois dormant, je crois qu’il y a eu d’abord ces deux tenaces interrogations, sur notre propension à nous tenir en retrait de notre propre vie, et sur notre marge de liberté dans notre vie professionnelle. A un moment, ces deux interrogations, anciennes et régulièrement réactivées, se sont incarnées dans un personnage : je prenais depuis des années des notes diverses dans un carnet(portraits, situations etc), et, à un moment, il m’a semblé que c’était un même personnage qui se retrouvait dans plusieurs scènes que j’avais écrites, il m’a semblé que le personnage de Bérénice émergeait.

sans-titre

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

J’ai eu le sentiment que quelque chose commençait.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

J’avais fait avant quelques écrits de dégourdissements. Une fille, au bois       dormant est   le premier texte que j’ai senti abouti et que j’ai proposé.

Définissez-vous par 

Une œuvre d’art : un arbre sculpté de Giuseppe Penone (c’est un cèdre que Penone a creusé pour laisser apparaître le tout premier arbre que contient toujours le vieux – il a fait ça avec des arbres tombés pendant une tempête qu’il a achetés.)

22855415_1301468766665381_1596338606_n

Un mot : Encore

Une première fois : celle où je suis entrée à l’école – je ne suis pas allée à l’école maternelle et, quand je suis arrivée en primaire, j’ai éprouvé une joie intense.

Citez trois ouvrages fondateurs

Boris Vian. L’arrache-cœur

Milan Kundera. L’insoutenable légèreté de l’être.

Marguerite Duras. Un barrage contre le pacifique

Le dernier roman qui vous a étonné

Eric Vuillard. Tristesse de la terre -La Véritable histoire de Buffalo Bill Cody

 

 

Rencontres (Gilles Marchand, Sébastien Spitzer, les 68 premières fois)

24 Oct

« Les rencontres sont les plus belles expériences de la vie. On emporte toujours avec soi un peu des êtres que l’on a côtoyés un jour. » Jean Marc Ceci, à propos de l’écriture et de son roman Monsieur Origami, dans un superbe texte paru sur le (très réussi!)site 300millesignes

Quelques jours que ces mots me tourmentent, je ne sais pas à qui les adresser, reprendre la lettre à mes enfants, un texte plus solennel pour le blog des 68, ou juste des phrases griffonnées dans un carnet. L’important était de l’écrire, peu importe la forme. L’écrire non pour transmettre mais pour moi, pour poser les émotions, les comprendre surtout tant elles ont été denses et bouleversantes. Même les superlatifs font pâle figure. Les « tu nous raconteras » entendus, se dire alors que ce texte sera diffusée, totalement imparfait et trop en dessous de la vérité.

Parce qu’il faudrait que j’aille au cœur des choses, que j’enlève les faux semblants et les carapaces, que je me livre vraiment, que je raconte ma vie qui n’intéresse personne, même pas moi parfois. Il faudrait plonger au cœur de cette pudeur, voire même de ce handicap à dire les sentiments, à accepter le regard de l’autre sur moi, à toujours calculer, se mettre en retrait, regarder vivre les autres, s’oubliant, se drapant dans un tenace drap d’invisibilité. Il faudrait retourner au creux pour comprendre l’émotion qui m’habite à chacune de ces rencontres, les auteurs sont des êtres fantastiques, je ne pensais pas avoir la chance folle de les côtoyer un peu plus un jour, ils étaient ceux qu’on admire, pas ceux qu’on approche.

Il faudrait mais je le tairai, la rencontre en revanche il faut l’écrire , sans savoir à qui, mais après tout n’est-ce pas à soi que toujours l’on écrit.

Une-bouche-sans-personne

Si vous cherchez l’étymologie du mot « rencontre », vous tombez sur cette définition : « Action d’aller vers quelqu’un qui vient. ». C’est cela que j’ai eu la chance de vivre, voir des êtres d’exception aller vers d’autres.

Jeudi, se passait une nouvelle rencontre en détention avec Gilles Marchand, ce volet des 68 que j’aime tant, qui sans l’avoir prévue est devenue l’activité dans ma vie qui me ressemble le plus, tant elle me paraît essentiel. Non par ce que je fais, tant d’autres pourraient être à ma place, mais par ce qu’elle m’apprend de la vie, de moi et des autres ; par ces moments d’une humanité rare qu’elle m’offre. Encore habitée par la rencontre avec Anais Llobet, qu’il faudrait aussi que je raconte, mais parfois il est difficile d’expliquer.

A chaque fois que les portes se referment, huit avant d’accéder à la salle de rencontres, cette sensation de laisser un bout de soi, pour enlever le superflu, ce qui nous cache et sans doute nous protège. Entrer dans cette pièce sans histoire et sans passé, incapable même de penser pendant trois heures à mes enfants, moi la mère louve, être là, devoir être là pour eux et ne pouvoir être autrement, l’esprit enfermé. Peut-être est-ce que le poids des verrous, se sentir un peu comme eux (je n’ose relire cette phrase, tant elle est fausse, et pourtant les saisir quelques secondes dans ce qu’est la privation de liberté), ne pouvoir vaquer à autre chose, même l’esprit se heurte aux barbelés. Huit portes, des murs de plus en plus hauts, le ciel de plus en plus sombre quadrillé de ces fils

Etre là, à vif. Jeudi, à la différence des autres fois, ils nous attendaient, assis autour de cette longue table, ils l’attendaient lui, venu parler de sa bouche sans personne. Ils étaient 20, des bavards et des taiseux, tous des regards que l’on n’oublie pas. Deux heures après, il n’en restait que 7 ; la pudeur et la peur des mots encore trop présentes. Sept à livrer leurs mots à Gilles Marchand pour ensuite raconter leurs histoires: amour, monde, vérité, bateau, calendrier, femme, sincérité. Quatre mots ajoutés : craintif, passé , vie et mot. Que des mots qui disent, pas de blague ou d’incongru, tout se pèse ici, rien n’est léger, tout à la couleur du sombre. Et pourtant, les sourires et les rires, les anecdotes drôles et touchantes de Gilles Marchand. Leurs textes, toujours forts, lus ou murmurés. La discussion et puis les au revoir, « je n’aime pas Monsieur l’idée de ne plus vous revoir, je m’attache et puis c’est fini ». Voir les hochements de têtes approuvant. Respirer un peu plus fort en entendant la réponse, si belle, de Gilles Marchand sur la beauté des rencontres éphémères qui composent une vie. Se souvenir de leurs visages, les remercier pour le courage et les vœux qu’ils nous souhaitent en partant, nous dehors après huit portes, eux enfermés, le bruit des clés n’est pas identique. L’air est le même pour tous paraît-il, paraît-il seulement.

Sortir et comme à chaque fois, ne pas pouvoir dire, sentir cette forme de colère qui m’habite et que je ne parviens pas encore à cerner, ce questionnement incessant du pourquoi, à quel moment des vies dérapent, qu’est-ce qu’il faut leur donner pour que cela cesse.

Rentrer chez soi, retrouver des sourires d’enfants mais ne pas réussir à s’y attacher vraiment. Trouver l’excuse d’une promenade du tout petit pour prendre l’air (toujours cet air) et évacuer un peu le trop plein. Avoir du mal à s’endormir pensant aux regards et aux mots, « vous savez, ici, on est des morts vivants ». Se réveiller différente, encore parcourue par cette colère et ce beau moment, travailler sans envie parce qu’ avoir du mal à faire semblant. Se dire que ces moments sont des chances, que les propos des auteurs sont des bulles de vie et d’humanité.

Ces-reves-qu-on-pietine

Et puis le lendemain, encore secouée, retrouver l’alcôve de ma librairie préférée, ce petit goût d’être chez soi ; on est partout chez soi tant que les gens que l’on aime sont là. Encore une première fois, une rencontre avec Sébastien Spitzer. Ecouter l’homme parler de l’auteur, ce sourire dans les yeux, émerveillé par l’accueil de ce roman, ô combien magnifique. Avoir été soufflée par la force du roman, par la maitrise de la narration et le souffle de l’écriture, par l’intensité de ces lettres inventées mais qui disent tout de l’être. Etre touchée au cœur par l’homme qui en parle, de l’urgence qui l’habite d’écrire sans trahir, un premier acte pour devenir soi, lui qui se rêvait écrivain depuis toujours et l’est devenu. Il vous dira que non, ne le croyez pas. L’écouter et penser à ceux croisés hier. L’entendre, lui aussi, parler de ces rencontres qui font une vie. Et déjà imaginer le moment entre eux et lui, avec une spectatrice les yeux humides qui y assistera sans rien dire, juste en se disant que tous ont raison, la vie est faite de ces rencontres, le reste n’existe pas. Les livres sauvent des jours gris et des chagrins, de la difficulté à avancer et à devenir, et du bonheur aussi, pour toujours chercher plus loin. Les rencontres composent une vie, la mienne, et eux la rendent plus belles, indéniablement.

Les livres sauvent, leurs auteurs aussi.

Une fille, au bois dormant. Anne Sophie Monglon

13 Oct

 «  Son sommeil, le tien, le nôtre. Nous qui laissons la vie nous traverser, ne nous y sentant pas aux commandes, abandonnant ces commandes à d’autres, nous, rétifs à l’action, tentés par les marges, nous absentant du moment avec une facilité inouïe. Nous, les invisibles. « 

Longtemps, on a cru que la princesse attendait le baiser du prince, ignorant alors la cruauté originelle des contes (sauf lorsqu’enfant, dans la cour de récré, vous ne compreniez pas que la petite sirène se mariait avec le prince, la vôtre dépérissant de chagrin).

La princesse moderne veut un travail épanouissant, être une mère exemplaire, avoir une vie trépidante et si possible le prince parfait à la maison. Mais, est-ce réellement ce que la princesse veut ou est ce que la société lui dicte ?

A tout vouloir contrôler, paraître devient plus facile qu’être.

41a-a7mH26L__SY346_

Bérénice remplit presque toutes les cases, jusqu’au jour où le grain de sable dans l’engrenage l’oblige à lever la tête et à s’interroger. L’apparence est sauve, la réalité tout autre lorsqu’on est une hypersensible et qu’en réalité le monde semble bouger sans vous.

Le roman d’Anne-Sophie Monglon est multiple et dense. A la première lecture, une perception, un sentiment d’être face à un roman qui vous regarde, qui vous questionne dans votre chair ; à la relecture une profondeur de plus, tant ce roman interroge le jeu que chacun déploie pour être au monde, la place que l’on occupe dans le monde du travail et plus largement la manière d’être au monde, aux autres et à soi.

« Tu es à toi-même un gouffre. L’exercice depuis longtemps consiste à maintenir vis-à-vis de ce gouffre une distance salubre. Tirer des bords, trouver des biais. Clara a raison, au fond tu as envie qu’on te laisse tranquille, qu’on ne vienne surtout pas gratter pour savoir ce que tu as dans le ventre car dans le ventre comme dans la tête, tu en es persuadée, tu n’as rien. »

Anne-Sophie Monglon dépeint avec un talent incomparable, et peut être pour l’une des premières fois de manière aussi juste, la vie que l’on regarde se passer, les scènes auxquelles on devrait être totalement présents mais que l’on observe, comme derrière une vitre. Cette sensation de voir sa vie s’écrire sans la saisir, en retrait. Attendant le sursaut.

Il n’est pas question de solution miracle, de rêves à vivre ou de vies à chambouler, préceptes que l’on voit fleurir dans les magazines, comme un exploit. Il s’agit juste de comprendre grâce à l’analyse psychologique tellement fine et poussée des personnages et d’assumer sa présence au monde, telle que l’on est, tout en ne se laissant pas endormir par les diktats et les cadres, ne pas attendre qu’il soit trop tard pour être, simplement, soi.

Il y a dans ce magnifique roman une puissance sourde, comme des bras qui vous enveloppent petit à petit, pour vous dire : viens, j’ai compris mais tout va aller. C’est plus qu’un miroir tendu, c’est presque une autorisation et une délivrance, un réveil en somme. Une ode à la femme, la mère (les passages sur la maternité sont absolument sublimes), l’amie, la travailleuse, à ces multiples facettes avec lesquelles il faut composer.

C’est la tête haute qu’on finit ce roman, que l’on fait durer comme un baume qu’on ne veut pas quitter. C’est avec émotion qu’on le relit, tant les phrases font sens. Et une fois le livre déposé sur l’étagère des essentiels, Bérénice reste près de nous, comme si l’on venait de rencontrer une amie.

Un premier roman étonnant, beau dans la forme et dans le fond, absolument incontournable. La naissance (ou le réveil?) d’un écrivain, c’est une certitude.

«  Tu ne le sens pas encore beaucoup, mais je peux te le dire, ça sourd dans ton ventre, tes jambes qui fourmillent, ça frémit dans ces larmes qui te viennent si facilement depuis quelques semaines, dans cette nausée même que tu ressens chaque fois que tu prends le métro, dans ce besoin de sens qui s’est mis à enfler ces derniers mois et dans ce sursaut que tu finis par avoir au cours de l’échange muet avec ton enfant : tu vas te battre. » 

68-2017

Roman sélectionné pour les 68 premières fois, version 2017.