Murmures à Adèle (2016-2017)

22 Déc

La fin d’année approche. Tu découvriras, mon Adèle, qu’il est d’usage de faire des bilans quand un chiffre laisse la place à l’autre, de ces césures artificielles qui dictent nos jours, ces habitudes et découpages que tu commences à saisir, comptant les dodos qui te séparent de ce et ceux que tu aimes.

Elle aura été étrange cette année 2016, comme toutes les années finalement. Sans doute plus douloureuse. Du haut de tes deux ans (je t’entends me tirer la manche, non Maman, maintenant j’ai trois ans), tu as été préservée, on a tenté, même si tu ressens chacune de mes émotions, comme une éponge, tu absorbes, tu observes et tu ressens, trop vivement, trop violemment. Existe-t-il un remède infaillible pour ne pas blesser son propre enfant ? Cette année aura été, intimement, bouleversante, une voix qui s’éteint, une autre qui vacille. Des fondations qui s’ébranlent, un pilier qui s’écroule, un autre qui menace de tomber. Et cette peur du vide, ces heures d’attente à imaginer le pire, pourtant inimaginable, cet absent si présent ; on te dira parfois qu’il a juste traversé la porte, qu’il est à côté, qu’il est encore là ; sauf que de cette porte tu ne détiendras jamais la clé. Heureusement, les autres fondations tiennent debout, parfois en se demandant comment, j’ai pu regarder celle que j’appelle de ce mot si précieux, m’appuyer dessus alors qu’elle aurait pu tout lâcher. Je te souhaite d’avoir ces fondations solides, on essaie de les construire autour de toi, mais toi seule les ressentiras, toi seule parviendras à savoir si elles te portent ou te pèsent. J’aimerais tant que ton monde ne tienne pas dans ce vocable que j’aime tant entendre, dans ce Maman qui pour toi semble être le rempart contre tout,  j’aimerais que tu saches te tenir à d’autres mains qu’aux miennes, c’est cela aussi t’aider à grandir. Parce qu’il y a dans ce monde des gens exceptionnels qui t’aideront à devenir toi, qui te pousseront vers le meilleur, les autres, laisse les en chemin.

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Image tirée de la superbe BD L’adoption.

Dans ces temps troublés, il y a eu, aussi, des rencontres touchantes et émouvantes, des gens que j’admire et qui ont posé leurs regards bienveillants et tendres sur moi, des obsessions que j’ai réussi à faire taire, mettre un point là où la virgule restait en suspens. Il y a des sourires qui sont venus égayer nos routes, des amitiés qui se renforcent, et ces compagnons de route, fidèles et puissants, que sont les livres. Il y en a eu des bouleversants, ce Jupe et pantalon qu’un jour je mettrai dans tes mains pour que tu comprennes peut être, ces mijaurées que je te ferai lire rapidement pour que la trouves cette seconde autre, celle qui partagera tout, les fous rires et les messes basses, loin de mes oreilles trop protectrices. J’ai conservé certains passages du Jardin des plantes de Sophie, tant j’ai trouvé que le ton était juste sur la maternité et qu’elle t’aidera à comprendre celle que je suis. Et puis je t’ouvrirai au monde, dans sa violence, avec Tropique de la violence ou en te montrant que l’on peut être idéaliste et drôle avec une certaine Marguerite. Et pour t’aider à comprendre, et à te sentir libre, tu pourras découvrir les mots étoilés de Sophie et les sentiments violents tellement bien décrits par Madeline.  Et tant de premières fois marquantes, ta vie en est remplie à chaque instant, la mienne est devenue dense par elles, des premières fois humanistes et terriblement touchantes avec des Chevalier et des minuscules origamis, des premières fois drôles et crépitantes où le livre se cache et où l’humour aide à vivre, d’autres plus intimistes, mais toutes auront été uniques, par l’histoire et par la personne qui se cache derrière. Tu le sais déjà, je t’ai raconté cette aventure humaine et collective, cette aventure faite avec ces gens qu’il y encore peu je n’osais aborder, comme des mythes trop hauts et grands pour moi. Je ne sais pas de quoi les livres sauvent, je ne sais pas s’ils sauvent, je sais juste qu’ils sont une composante essentielle, que la culture t’aidera à voir la beauté du monde, à comprendre sa dureté. Je sais qu’ils seront une oxygène, que tu aimeras les toucher, tu aimes déjà les sentir, te voir à chaque nouveau livre approcher ton nez, le respirer, relever la tête et trouver que ça sent bon, tu as déjà compris qu’ils étaient vivants.

Pour 2017, on ne va rien se promettre, les promesses sont toujours trop belles et si difficiles à tenir.

On va juste continuer à se tenir chaud par grands froids, à se raconter des histoires, et à rire. On continuera à danser à en perdre la tête, à faire voler les ballons et à chasser les peurs, les tiennes, les miennes. On va grandir et ce sera bien, ce sera dur, mais ce sera bien. Parce que tu seras là.

Ce sera une année de bouleversement, joyeux cette fois, avec ce petit être qui doit arriver, t’obligeant à des sacrifices, des jalousies et des sentiments qu’encore tu n’as pas expérimentés, tu dois être terrifiée, je le suis tout autant ; mais ce sera un ami pour la vie. Tu pourras lui raconter les histoires que tu aimes tant, le bercer au son du facétieux Coco ou de touchant Anatole, lui apprendre que bleu et jaune devienne vert quand on les mélange, que la chèvre est biscornue, et que parfois les chiens sont bleus. Tu lui murmuras que les ballons peuvent s’envoler mais qu’ils brillent comme des lunes, lui donner la recette pour faire s’envoler léger, léger ce gros chagrin, lui montrer les bêtises de Boris et lui chanter les comptines. Tu verras, ce sera doux. Cette bulle qui t’entoure, on va la faire grandir, un jour elle claquera, mais ce jour-là, tu seras armée, parée, avec tes fondations, tes livres comme des bouées et ton sourire, comme rempart.

Et cette bulle, on va l’agrandir, on va aller retrouver ceux qu’on aime, celui que tu attends depuis de longs mois, on va rappeler aux gens qu’on aime qu’on les aime, leur dire combien on est heureux qu’il fasse partie de nos vies, sur du papier ou en vrai, de loin ou juste à côté. On va leur souhaiter mille belles choses, en sachant qu’ils n’échapperont pas aux sombres, mais leur rappeler qu’on sera là pour les aider à tenir debout.

Et puis surtout leur murmurer que c’est à nous de construire le monde, on ne pas le sauver ce monde triste et gris, mais rien ne nous empêche d’en construire un autre.

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On va y arriver, chaque jour, car tant que ta main tiendra la mienne, rien ne sera impossible.

Les 68 premières fois racontées à ma fille

13 Déc

Adèle,

Il est tellement plus facile de passer par toi pour parler émotions, le destinataire n’est pas encore en capacité de recevoir le texte, la pudeur est moins virulente, la timidité aussi.

Tu m’as demandée où j’étais vendredi, pourquoi j’étais partie avec Madie et Eglantine. J’ai eu du mal à te répondre, t’expliquant que j’avais rencontré des gens qui aiment les livres, les écrivent et les lisent. Ce à quoi tu as répondu, « moi aussi j’aime les livres ». Quoi de mieux que d’entendre cela pour boucler la valse des émotions de ces deux jours, loin de toi mais où tu étais d’une telle présence.

Parce que tu es la cause et la source de tout cela, je ne sais pas comment tu réagiras à cela, comment tu assumeras d’avoir « sauvé » ta mère, point de dragon à terrasser, mais tu as donné un coup dans l’armure et dans les chaînes, tu es arrivée sans défense, te demandant ce qu’était ce monde, et au moment où tu ouvrais tes yeux, les miens s’éveillaient. Fini les boules au ventre et les interdits que l’on se pose, fini les larmes le matin et la non envie tenace, se lever, bouger, agir, et faire de chaque matin un nouveau défi. Quand tu auras compris qu’il est impossible de sauver le monde, tu te libéreras, en disant que rendre ta vie plus belle est déjà un bel objectif.

S’il fallait que je résume mon vendredi, je te dirai qu’il était hors du temps, mais qu’il n’appartient qu’à nous de le faire vivre chaque jour, qu’il n’y avait que chaleur et bienveillance, que les regards parlent tant, et qu’ils réchauffent.

Je te dirai aussi que j’ai eu du mal à croire que tout cela m’était adressée, hésitant à me retourner à chaque compliment me demandant à qui il était destiné, qui était cette Charlotte dont on me parlait.

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Si tu doutes un jour de la beauté de l’humain, viens tirer ma manche et demande moi de te raconter encore ; parce que ce souvenir restera toujours, comme celui de l’instant où les barrières n’existaient pas, où il n’y avait qu’une envie commune d’être ensemble, de parler de l’essentiel ; parce que les livres sont cet essentiel, tu le sais déjà, tu le comprendras vite, qu’ils sont un refuge et une ouverture au monde, qu’ils te portent autant qu’ils te bouleversent, qu’ils sont ce qui doit être défendu coûte que coûte et que les gens qui les écrivent sont incroyables, ils se pensent ordinaires, ils ne savent pas qu’ils sont magiciens, qu’ils parviennent à nous faire tenir debout dans l’ombre et que savoir saisir l’humain par les mots est un talent rare, et précieux tellement.

Tout est possible, Adèle, sitôt qu’on le fait avec sincérité et passion ; n’attends rien et reçois tout, elle doit être là la leçon, j’essaie de me l’appliquer, même si aujourd’hui encore, je me demande ce que j’ai fait pour mériter autant d’attentions.

Entoure toi des gens qui te poussent vers le haut, oublie les jaloux et les aigris, ceux qui veulent leurs noms en gros sur l’affiche, ceux qui blesseront ta candeur et tes convictions, ils n’en valent pas la peine, fais fi de ceux qui te diront naïve, mièvre ou trop tendre, les bisounours existent, ils n’ont pas forcément de nuages sur le ventre, mais des étoiles dans les yeux (c’est comme cela qu’on les reconnaît ; ils existent, je les ai croisé vendredi, et qu’ils étaient beaux, qu’ils étaient doux, que leurs mots étaient si bouleversants, leurs regards chavirent ceux qui les croisent. J’ai cette chance de connaître des êtres d’exceptions, il suffit de laisser la porte ouverte, de ne pas vouloir se verrouiller derrière la crainte ou la peur.

Je te souhaite de rencontrer des Eglantine, Nicole et Sabine ou Amélie qui te suivront au bout du rêve (voire du monde) et à qui tu pourras adjoindre le mot amies, des Sigolène, Erwan, Sandra, Sophie, Delphine ou Elsa, qui, sans que tu comprennes pourquoi, t’accorderont une confiance qui profondément te touchera et te nourrira. Je te souhaite de pouvoir croiser des François, Jean Marc ou Pascal (qui t’offriront des mots que tu ne pensais destinés qu’aux autres), des Maelle, Stéphanie ou Loulou qui par leurs présences et leurs assurances t’impressionneront , des Julie ou Rachel (qui sauront te montrer que les belles émotions peuvent s’exprimer par des larmes et des sourires à décrocher les étoiles), une Colombe (qui  pourrait t’apprendre le frisbee et à croquer la vie) ou une Anne (avec qui tu pourras partager une aventure intense et unique), des Gilles, Julie, Lenka ou  Elisa dont le regard te troublera encore longtemps. ; et qui un temps poseront leurs regards sur toi, de ces moments qui même fugaces nourrissent un cœur.

Je te souhaite d’avoir la chance de croiser la route de gens que tu admireras tant et qui pourtant seront d’une humilité folle.

Je te souhaite d’avoir mille mercis à donner, des tonnes de bises à échanger, et des souvenirs si précieux à conserver.

Je te souhaite de partager ces moments avec d’autres dingues, que tu ne connais pas intimement et qui pourtant te donnent l’impression de parler le même langage, d’avoir l’essentiel en commun (Des Claire, Florence, Geneviève, Dominique ou Annie, des Philippe, Anne, Isabelle ou Henri Charles, pour ne citer qu’eux mais en pensant à tant d’autres).

Vendredi, Adèle, c’était un moment rare, qui encore ce matin donne du rose aux joues et de la légèreté dans les chaussures ; mais tu dois le voir ce nuage rose qui flotte au-dessus de moi.

Mais si, évidemment que tu le vois, alors ce nuage on va le chouchouter, on va le faire grandir, pour que jamais il ne nous quitte.

Allez viens, on va lire, rire, vivre.

(Vendredi 9 décembre, se tenait la soirée de clôture de la saison 2016 des 68 premières fois, dans les locaux de Babelio, en présence de treize auteurs, plus de quarante lecteurs, des invités prestigieux et notre partenaire Page).

Tant que mon coeur bat, Madeline Roth

23 Nov

Peut on imaginer qualifier Flaubert, Hugo ou Maupassant d’auteurs pour adolescents? Impensable, et pourtant c’est au collège ou au lycée qu’on découvre ses œuvres, au même âge que l’on doit mettre entre les mains de ces êtres en construction (mais ne le sommes nous pas en permanence? ) des récits puissants et sans filtres, dans leurs mains et dans les nôtres d’adultes, tant il n’y a finalement qu’une sorte de grande littérature.

A y réfléchir, la littérature que l’on qualifie pour adolescents est peut-être le terrain de jeu le plus libre de la littérature, celui où ne sortent que des romans sans artifices, impossible de tricher avec un public dont les émotions sont exacerbées, qui semblent vivre à 200%, là où devenus adultes, le fade parfois suffit. Impossible de les prendre dans le sens du poil , pas de raison de les bercer ou de leur servir des illusions sans lendemain, mais leur livrer la violence des sentiments, la dureté des épreuves, voilà ce à quoi s’attache la littérature « pour adolescents ». Si le même précepte pouvait être servi à la littérature adulte, nul doute que nombre de publications ne verraient pas le jour mais que d’autres sans boniments seraient déposés à nos pieds, pour secouer les tripes et les êtres. 

Il aura fallu un des ces romans pour redonner envie de lire (oui, moi ; pendant un mois et demi, il m’était impossible d’ouvrir un livre sans le refermer, sans envie, lasse), et au détour d’une librairie jeunesse dans laquelle je me réfugiais pour continuer à sentir l’odeur des livres, j’ai craqué sur cette couverture, avec comme gage de qualité, Thierry Magnier éditions.

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Deux histoires d’amour, deux perditions par l’amour, celle de Bastien et d’Esra et celle de Laura et Cyril. Des parcours de vie déchirés, des êtres trop incandescents pour cette vie, et cette certitude qu’un amour ne ressemble à aucun autre, qu’on le reçoit comme on peut et comme on est, qu’on l’éprouve avec nos bagages. 

Le tout conté par des mots choisis avec un talent fou, des mots qui cognent et qui résonnent, qui accrochent les tripes. Des mot à leur juste place, ceux que l’on recopie tant ils parlent, ils racontent qui nous sommes, dans les extrêmes, dans les retranchements.

Pour certains, il faut des centaines de pages pour asseoir des personnages et des histoires d’amour, pour Madeline Roth, quelques lignes suffisent à incarner ceux que l’on touche du doigt, ceux que l’on voit aimer à perdre raison et pied.

Un roman qui longtemps vous accompagne, et le souvenir d’Esra aussi.

(Pour écouter, la chronique France Bleu, il suffit de cliquer sur le logo!)

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« Vous parler d’Esra ? Combien d’heures vous avez devant vous ? Combien de nuits ? Esra, c’est du silence. En tout cas, les mots pour la dire, je ne les ai pas. Vous connaissez des gens qui ont des tempêtes dans le ventre ? «

« Il n’a jamais connu quelqu’un qui aimait le vide comme elle.  Mais peut être trop que ce sont justement ces gens là –ceux qui aiment trop, qui se brulent, qui tombent- qui aiment le plus la vie, non ? «

 « Esra n’a pas envie de mourir. Elle ne sait pas vivre, c’est tout. C’est tout et ce n’est pas la même chose. »

Le syndrome de la vitre étoilée, Sophie Adriansen

16 Nov

Le choix d’avoir ou non un enfant est l’une des questions les plus intimes, et par un paradoxe fort, la question que tout le monde pose, le jour d’un mariage, lors d’un dîner ; sans précautions, sans se dire que l’on touche au cœur du couple et au cœur de chaque être, dans son rapport à l’autre, à la vie, à l’envie de vie. La question dont la société s’empare aussi, imposant ses règles et ses codes.

C’est avec intelligence et originalité que Sophie Adriansen s’approprie cette question dans son roman, le syndrome de la vitre étoilée.

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Le point de départ du roman :  un couple ensemble depuis dix ans doit recourir à la procréation médicalement assistée pour concevoir un enfant. Si le roman s’arrêtait là, on serait dans le témoignage, touchant mais ne posant que la question du tout pour avoir un enfant. En insérant des extraits de chansons, de livres, des news, comme on le ferait dans un carnet que l’on traînerait avec soi pour noter ce qu’on entend ou voit, Sophie Adriansen donne à ce roman une densité inattendue, le pose comme un livre universel, et surtout interroge la femme en premier lieu, mais le couple aussi sur ce à quoi le désir d’enfant renvoie, sur la construction de soi par ce que l’on veut donner comme sens à sa traversée du monde, sur ces cheminements et questionnements qui font de nous des êtres humains, vivants, vibrants et hésitants.

Etre femme, être mère, être libre, tant de combinaisons à faire, tant de personnes à être, sans que l’une ne prenne le pas sur l’autre, sans que l’une dépende de l’autre.

C’est à la naissance d’une femme que l’on assiste dans ce roman, avec des élans fous de liberté, des moments de doute et au final le sourire d’avancer et de grandir. Plus que la question de l’enfant, il pose la question de qui on décide d’être.

Un roman que l’on ouvre avec légèreté et dont on ressort avec des images à garder, l’envie de le chérir et une envie de liberté sans pareil.

«Vous n’êtes pas nombreux. Plus que je vois les gens, plus je les trouve laides, et plus je vous trouve beaux, vous mes précieux. Qui tenez sur les doigts de deux mains. C’est tellement rare, cette beauté-là. »

« Nous allons détricoter ce que nous avons mis une décennie à tricoter mais il en restera toujours quelque chose. Une boule de chaleur dans le cœur. »

(Pour écouter la chronique radio, il suffit de cliquer sur le logo!)

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Julie Estève

3 Nov

En lisant Moro Sphinx, on est dérouté par l’avidité de ce roman, par cette écriture si claquante, qui lape les mots pour les recracher dans ce qu’ils ont de plus forts, pour donner corps à une obsession, à cette jeune femme en quête d’amour, en quête de tout finalement, en perdition dans un monde trop grand, trop codé, dont on voudrait aisément la mettre en marge.

En lisant Moro Sphinx, on se dit surtout que l’on est face à un nouveau talent, une écriture singulière que Julie Estève manie avec brio dès son premier roman. Parce que l’histoire est ciselée, la maitrise parfaite, le trait assuré, et cette fièvre qui instille tout le roman, comme on mettrait en scène une addiction pour que tous les sens soient en alerte.

En lisant Moro Sphinx, on sait que l’on se souviendra de la moiteur, de l’odeur et de ce bruit de grincement qu’il provoque parfois, on se souvient d’une émotion, d’une ambiance, d’un monde recréé des mois après sa lecture.

Julie Estève a accepté de répondre avec autant de ferveur et de fièvre aux questions des premières fois et nous fera l’honneur de sa présence le vendredi 9 décembre prochain à la soirée parisienne des 68 premières fois.

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Ecrire, à quoi ça sert ?

À arracher à sa nuit un langage qui dort. À le sortir du silence, des oubliettes. Écrire, c’est descendre à la cave, regarder ce que l’on a accumulé, planqué, mis sous clé, et accepter de mettre ça dehors, de jeter ses obsessions au grand air, dans la musique des mots. J’écris peut-être pour vider les lieux, faire une place à l’oubli. J’écris sans doute pour ne plus avoir peur.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Ils sont toute une bande qui se chamaille, la solitude cherchant le bruit du monde et la liberté à faire taire les doutes. Et aussi : du café, beaucoup de café, et des boules quies.

Son pire ennemi ?

Les portes qui ne ferment pas.

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Une manie d’écriture ?

Une réécriture obsessive. Impossible de laisser derrière moi des phrases mal aimées, des phrases que je juge moches, molles, mièvres. Je revois le texte en permanence, je le relis, des centaines de fois, comme une dingue, et j’avance, vraiment, en petites foulées.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

L’écriture ne sauve de rien, et personne mais elle retient tout ce qui peut disparaître, fixe ce qui est déjà perdu.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je n’en ai aucune idée. J’ai imaginé mon premier roman comme un looping, un boomerang, sans plan, à l’instinct, avec tout un tas d’obsessions, très concentrée sur la phrase. Une phrase qui suit le bruit des talons de Lola sur les trottoirs. Une phrase qui donnerait le tempo et une tension au texte. J’ai construit ce livre sur le rythme, la cadence du personnage, en essayant de tenir la note.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Un seul, Moro-sphinx, envoyé par la poste. Manuel Carcassonne, le directeur de chez Stock, m’a appelée un lundi de décembre, vers onze heures. Il m’a fait retravailler le texte, il m’a fait confiance. Être dans cette maison, avec cette équipe, est une joie immense.

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Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

Tenir entre ses mains quelque chose qui ne vous appartient plus.

Définissez-vous par :

une œuvre d’art : quelque part entre Les masques (Giorgio di Chirico), Milky Way (Peter Doig), La nuit (Claude Lévêque), et les Spirit girls de Marnie Weber.

un mot : encore

une première fois : Me jeter dans la mer est toujours une première fois

Citez trois ouvrages fondateurs

L’Ombilic des limbes, Artaud

La Vie devant soi, Ajar

Voyage au bout de la nuit, Céline

Peste & Choléra, Deville (il n’est pas fondateur mais quelle aventure avec la langue !)

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Le dernier roman qui vous a étonné

Il fait partie des 68 premières fois ! Le Grand marin de Catherine Poulain.

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Si on parlait écriture et premières fois avec Stéphanie Dupays ?

25 Oct

Stéphanie Dupays a publié en janvier dernier son premier roman, Brillante aux éditions Mercure de France, un roman passionnant, grinçant et habilement mené sur le monde du travail et la déchéance qu’il peut entraîner, sur l’addiction finalement aux codes imposés par la société pour ce travail, au cœur de nos vies désormais.

Elle revient sur l’écriture de ce roman, sur la première fois et sur ses lectures marquantes.

Stéphanie Dupays sera présente à la soirée organisée en décembre par les 68 premières fois, pour fêter cette (si délicieuse) cuvée 2016!

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Ecrire, à quoi ça sert ?

A montrer le réel, et la condition de l’homme (ou de la femme) au travail en est une dimension importante.

A donner une forme à des questionnements, des obsessions.

Il y a aussi une jouissance à trouver l’expression juste et à saisir en mots l’impression fuyante. Mais si j’attache un soin particulier (voire obsessionnel) à la précision du style, au rythme et à la façon dont sonne le texte, je ne suis pas très « l’art pour l’art ».

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

L’esprit critique.

Son pire ennemi ?

L’à-quoi-bonisme.

Une manie d’écriture ?

Elaguer.

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De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 Je ne partage pas cette mystique du salut par l’écriture, même si dans le cas d’histoires traumatiques, la mise en récit peut aider : si elle ne fait pas disparaître la souffrance on en est moins altéré. Mais ceci ne relève pas nécessairement de la littérature. Et à dire vrai, je pense que c’est moins l’écrire ou le dire qui sauve que le fait d’être réellement écouté, compris et entend.

Je n’écris pas au bord du gouffre, ou « au fond du trou » ; il faut à l’inverse aller plutôt bien pour écrire car il faut un élan, un désir. Bien sûr l’écriture a un effet refuge, mais la lecture avec un bol de thé fumant aussi tout en étant plus agréable.

 Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Au départ, il faut un choc, une colère, un sentiment suffisamment fort pour vous pousser à vous enfermer devant votre ordinateur quand tant de choses ou d’êtres vous attirent ailleurs : tous les livres pas encore lus, les films à voir, les cafés avec des amis… Il faut qu’une parole, une situation, un sentiment fasse effraction, remue quelque chose, pousse à penser et donne envie de construire une histoire pour déplier ce choc premier. A l’origine de « Brillante » par exemple, il y a eu une sensibilité à la violence du monde du travail. Ecrire est un moyen de mettre au jour cette violence sociale et de lui rendre quelques coups. A partir de là, pour moi ce 1er roman s’est construit dans le chaos. Je ne savais pas bien comment m’y prendre. « Ca » s’est fait un peu à mon insu, du moins il y a une part non maîtrisée et non prévue qui surgit dans le travail.

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Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Aucun.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

J’ai eu le livre entre les mains pour la première fois début décembre 2015 (il est sorti en janvier 2016), j’étais anesthésiée par plusieurs événements personnels et collectifs (un deuil, le choc du 13 novembre…). Entre le moment où j’ai rendu le manuscrit en septembre et celui où j’ai vu pour la première fois mon livre, le monde dans lequel je vivais avait irrémédiablement changé. Ce livre semblait irréel. C’est plutôt quand j’ai entendu lire à haute voix « Brillante » pour la première fois lors de la soirée de lancement fin janvier à Paris que j’ai été pleinement heureuse et rassurée sur la qualité du texte, et que, paradoxalement, la réalité du livre en tant qu’objet m’est apparue.

Définissez-vous par :

            – une œuvre d’art : La sonate Arpeggione de Schubert : il y a quelque chose d’érotique dans la façon dont le piano et le violoncelle se poursuivent, se répondent, se fuient…

            – un mot : insatiable (si je peux me permettre l’emprunt) ;

            – une première fois : la première rencontre avec des lecteurs.

Citez trois ouvrages fondateurs

« Le cercle fermé » de Jonathan Coe pour sa capacité à s’emparer de l’histoire récente (les années Blair), sans équivalent français ;

« Voyage au bout de la nuit » de Céline, pour le style ;

« Les liaisons dangereuses » de Choderlos de Laclos pour la mécanique implacable.

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Le dernier roman qui vous a étonné

J’ai retrouvé par hasard cet été au fond de la bibliothèque de mes parents un Sagan dans une vieille édition de club de lecture « Les merveilleux nuages » et j’avais oublié que c’était si bien. Sous une apparence de légèreté, d’extrême fluidité, on y trouve une grande acuité psychologique. Ca m’a donné envie de lire ou relire toute son œuvre.

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Si on parlait écriture avec Colombe Boncenne ?

18 Oct

Colombe Boncenne livre, avec Comme neige, le plus facétieux roman de la sélection des 68 premières fois, une enquête littéraire intelligente et drôle, qui convoque le lien entre le lecteur et l’auteur, le réel et l’imaginaire, avec une érudition folle. Ses réponses au questionnaire des 68 est tout aussi délicat et drôle que son roman.

Elle nous a fait le bonheur de participer à la rencontre organisée par les 68 premières fois à l’occasion du salon du livre du Mans, on a découvert en sus d’une auteur de talent, une jeune femme pétillante et terriblement attachante. Si vous voulez en savoir plus sur cette rencontre, Nicole du blog Mots pour mots et Sabine du Carré jaune vous le content à merveille; moi c’était tellement doux, bienveillant, fort et doux, et beau et tendre, et doux,  et tout cela et bien plus que je n’ai pas encore trouvé les mots! (Il y a des premières fois que l’on veut garder pour soi…).

Je vous laisse en compagnie de Colombe Boncenne! (que vous pourrez retrouver, en train de jouer au frisbee (private joke) à la soirée organisée par les 68 à Paris le 9 décembre prochain!

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Ecrire, à quoi ça sert ?

Se souvenir – des courses à faire, d’une idée de roman, d’une amitié, d’un amour, d’un bon mot, d’une émotion…

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Le sien.

Son pire ennemi ?

Son compagnon.

Une manie d’écriture ?

Pomme S.

De quoi l’écriture doit elle sauver? (extrait Ecrire, Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

De l’oubli – le liquide vaisselle, une idée de roman, un amour, une amitié, un bon mot, une émotion…

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

C’est bien parce que je n’ai aucune réponse à cette question que mon deuxième roman est encore, à cette date, un joyeux bordel.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Aucun.

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Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

Pour ce qui me concerne, j’ai eu un sentiment de grande altérité – ce n’était pas le livre de quelqu’un d’autre, mais je n’avais pas l’impression qu’il m’appartenait pour autant.

Définissez-vous par :

– une oeuvre d’art : … (je sèche, je change d’avis tous les jours.)

– un mot : « et »

– une première fois : la première fois que l’on m’a posé cette question

Citez trois ouvrages fondateurs

Toute forme d’annuaire.

Madame Bovary de Flaubert (que je n’ai jamais lu)

Neige noire d’Emilien Petit (publié sous le pseudonyme Constantin Caillaud)

Le dernier roman qui vous a étonné

Le dernier roman de Félicien Marbeuf

Grand merci à Sabine du blog Carré Jaune pour ce nouveau visuel!