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Une photo, quelques mots

3 Nov

Leiloona du blog Bric à Book propose toutes les semaines des photos superbes et émouvantes. Je les laisse filer de plus en plus, celle là a provoqué quelques choses, dix minutes, une sensation, un texte.

Crédit photo: Maman Baobab

Crédit photo: Maman Baobab

 

C’est à cet instant que j’ai compris.

Ni avant, ni juste près. A cet instant précis.

Elle m’avait dit qu’elle t’attendait, qu’elle t’attendrait quoi qu’il advienne. Elle tiendrait.

Nous avions poussé la porte sans faire de bruit, tu étais endormie, la route avait été longue. Elle était assise dans son fauteuil, les yeux clos.

Elle.

Elle, qui avait essuyé d’un coup de torchon mes larmes, frotté mes chaussures, brossé avec force mes ongles pour qu’il ne reste plus trace, pendant que ses doigts prenaient la marque du travail, irrémédiablement.

Elle que j’avais tenue trop éloignée de ma vie en grandissant.

Elle que nous retrouvions trop tard.

Elle dormait, les mains à plat sur les accoudoirs.

Ses mains. Elle répétait que les mains livrent plus que les yeux ou le visage, ce sont elles les témoins du temps passé, des drames et de la sécheresse des cœurs. Ses mains comme en veille, en repos.

Doucement, papa t’a posé sur ses genoux.

Et ensemble, vous avez ouvert les yeux, avant de te regarder et de t’embrasser, comme un instinct elle a glissé ta main dans la sienne, a inspecté des ongles, à caresser chacun de tes doigts, et a déposé un baiser dans chacune de tes paumes.

Et seulement après, elle a levé la tête.

Tu n’avais pas bougé, toi qui jamais ne reste en place, tu avais compris que l’instant était solennel. De l’ordre du rituel.

Tu pouvais grandir maintenant.

Elle t’avait déposé dans les bras de papa, s’était levée difficilement, avait fait les quelques pas qui me séparaient d’elle.

Ses mains avaient effleuré mes joues, l’une après l’autre, puis s’étaient arrêtés, le contact plus ferme, mon visage tenait dans cette corolle, cette tête trop souvent penchée, elle la tenait bien droite.

C’est à cet instant que j’ai compris.

A cet instant que j’ai su que j’étais mère.

Retour en atelier d’écriture avec « une photo, quelques mots »!

1 Sep

C’est la rentrée! Et celle de Leiloona aussi, et surtout de son atelier d’écriture! je m’essaie une nouvelle fois à l’exercice!

Crédit: Romaric Cazaux

Crédit: Romaric Cazaux

 

Elle aurait voulu tutu rose et collant assortis, cheveux tirés dans un chignon strict et barrette pour que tout soit lisse.

Elle aurait voulu être déposée par un être aux apparences normales, de ces mères de famille que l’on ne distingue pas, qui ne font que passer.

Chaque mercredi, elle devait enfiler ces chaussettes, supporter la queue de cheval haute qui lui faisait un palmier ridicule sur la tête.

Elle avait cru pouvoir l’inscrire en danse moderne tout de suite, mais on lui avait signalé, qu’ici c’était une école d’exigence et qu’il fallait en passer par le classique avant. Les bases, Madame, les bases!

Alors, sa mère avait cédé, partiellement. Elle rêvait sa fille en Fame, elle se contenterait d’une ballerine.

Le tutu serait orange et les chaussettes plissées de rigueur. Impossible de les retirer, elle restait là sur un banc un peu loin à observer entrechats et exercices à la barre. Soupirant d’ennui, applaudissant parfois, alors elle baissait la tête, ravalait ses larmes et continuait ses exercices.

Ne pas se déconcentrer, demeurer suspendue.

Faire des pointes.

A en saigner.

 

Une photo, quelques mots

14 Jan

Des mois que je n’ai pas posé des mots sur un carnet- ou presque-, l’imaginaire au repos. Tout était trop confus. Et puis, l’envie qui revient petit à petit avec encore plus de force et de détermination, des idées qui fleurissent et finalement cette photo. L’écriture est un art quotidien, un travail assidu; alors la remise en route est périlleuse, difficile; les mots accrochent, la fluidité n’est plus de mise. Insatisfaite évidemment. Je me suis dit que ce n’était pas publiable, mais il faut bien recommencer un jour; sinon ça risque de prendre du temps. Alors, voilà mes quelques mots pour l’atelier de Leiloona! 

Crédit: Kot

Crédit: Kot

 

Elle est de ces femmes qui n’ont pas besoin de parler fort ou de raccourcir leurs jupes pour laisser une empreinte en vous.

Dès le premier regard.

Même les yeux fermés.

La première fois que je l’ai aperçue, c’était un lundi matin. Au milieu de cette foule triste et amère d’en avoir fini avec le week end, elle se tenait assise, altière et profonde.

Elle n’a pas ouvert les yeux lorsque les portes se sont écartées pour laisser entrer un nouveau flot de voyageurs. Pas un seul mouvement. Seul le soulèvement léger de sa tunique en rythme avec sa respiration me permettait de m’assurer qu’elle était en vie.

J’essayais de ne pas la dévisager mais je n’y parvenais pas, elle devait le sentir.

Le lendemain, je montais dans la même rame. Elle était là.

Et tous les jours suivants.

Dans la même position.

Fuir le monde.

 

J’imaginais sa vie.

Elle était la figure qu’on ne voulait pas montrer au 20 heures, elle ne faisait pas assez peur, on préférait montrer le visage de ceux qui terrifient, c’est bien connu : il faut du lourd, il faut que la France ait peur, le soir, à 20 heures.

Elle était toutes ces femmes silencieuses qui acceptaient le pire en rêvant au meilleur et qui continuaient à croire en l’humanité.

J’emportais tous les jours avec moi sa gravité. Son attitude me poursuivait.

J’attendais avec impatience ce métro de sept heures trente. Juste pour la voir. Pour imaginer ses mille vies. Pour engranger ma dose d’humilité quotidienne.

Elle avait, sans doute, gravé en elle des images insoutenables. Elle était marquée dans sa chair.

Une seule consigne : ne plus ouvrir les yeux. Jamais.

Sauf ce jour là.

Un mercredi.

Elle avait attendu que je m’assois en face d’elle. Elle avait repositionné sa tête puis avait soulevé ses paupières. Son regard était doux et bienveillant, quand je l’imaginais triste et lourd.

Elle avait fait un pas, je devais faire les suivants.

Je m’approchais. Elle me sourit. C’est elle qui commença, me demandant d’une voix sourde pourquoi je la fixais comme ça depuis un mois ?

Maladroitement, je lui dis qu’elle me fascinait.

Elle éclata de rires puis s’assombrit

– C’est ma cicatrice qui vous fascine ? Après tout, c’est elle qu’on voit quand on me regarde. Rien d’autre, non ?

– Non. Enfin, c’est un tout… J’imagine combien votre vie a dû être horrible, vous avez sans doute vécu mille drames. Je n’ose imaginer quelle exaction a conduit à vous marquer ainsi.

Elle me regarda avec dédain. J’avais été trop loin. Qui étais je pour m’imaginer sa vie, selon mes critères d’occidental bien au chaud dans ses souliers dorés ? Quelle condescendance !

– Quelle exaction ? Je vais vous le dire, Monsieur. Celle d’un marchand de sommeil du 19ème arrondissement qui trouvait que je ne payais pas mon loyer assez vite. Exotique, non ?

 

 

Retour en atelier d’écriture… Une photo, quelques mots

24 Juil

Mes envies d’écrire ressurgissent, timides et hésitantes. Et j’aime toujours autant l’atelier proposé par Leiloona alors voici ma participation. Grave pour changer!

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Dix ans.

Dix ans que je n’avais pas revu ces ribambelles de vêtements dévoilant l’intimité de chacun.

Dix ans que je n’avais pas senti ces effluves de plats trop gras, mijotant des heures, à toute heure de la journée, même lors de ces écrasantes journées estivales.

A dire vrai, je pensais n’avoir jamais à revenir. Quand j’avais claqué la porte ce matin-là, c’était pour l’éternité. Tout au moins le pensai-je.

J’avais tiré un trait sur les vingt premières années de ma vie. Rien de plus facile. Ma mère était morte. Il ne restait que mon père qui commençait par le whisky à huit heures du matin pour finir par une piquette infâme dont il ne sentait même plus le goût à 20 heures avant de s’écrouler, non sans avoir hurlé des obscénités à la voisine qui pourtant n’avait rien demandé. Ce matin-là, lassée, je m’étais approchée de lui avec mes deux valises remplies de souvenirs sans importance et je lui avais asséné cette phrase digne d’un mauvais téléfilm : « tu me rappelleras quand tu seras sobre depuis au moins une semaine ».

Dix ans que cette phrase a été prononcée. Il n’a jamais appelé et moi, je m’étais fait la promesse de ne pas faire le premier pas, ne pas retourner dans cet appartement sordide où rien de bon n’était arrivé.

Jusqu’à hier.

Cela faisait un moment que l’on en parlait mais rien de concret. Et puis, Martin a sorti le grand jeu ; restaurant, balade romantique et pour finir cette boîte contenant la bague de famille. Sa demande. Ma réponse. Les larmes aux yeux. La soirée avait été douce, nous avions élaboré mille idées, toutes plus loufoques les uns que les autres. Une atmosphère un peu mièvre, cotonneuse jusqu’au mot de trop : « et pour ton père, tu fais comment ? ».

Je l’avais regardé, il ne semblait pas avoir mesuré l’impact de sa question. Martin n’avait jamais rencontré mon père et cela faisait dix ans que je l’avais rayé de ma vie. Alors, pourquoi fallait-il réveiller un fantôme ?

« Enfin Amélie, tu n’imagines pas te marier sans ton père à tes côtés ? «

En réalité, si, je m’imaginais très bien. Je n’avais pas répondu, nous étions passés à autre chose.

Une fois couchée, je n’avais pas réussi à trouver le sommeil. La magie de l’instant avait disparu, il ne restait que cette question. Comme une vie que l’on a mis en suspens et qui revient au premier plan. Le bouton pause qui finit par céder.

J’aurais pu hurler, me torturer pendant des semaines, en vouloir à Martin. Il n’en était rien.

Alors ce matin, j’ai bu une tasse de café, ignoré les tartines beurrées dans mon assiette. Je suis sortie et j’ai conduit, comme un robot, les automatismes ne se perdent jamais.

Après trois heures de route, j’y étais. Le quartier n’avait pas changé, ou peut-être était-ce pire, tout semblait d’un autre temps, mort et délaissé. Dans la cour, les vêtements pendaient toujours, on aurait dit qu’ils étaient là depuis dix ans.

Une fois la sonnette enfoncée, je m’étais seulement formulée l’hypothèse qu’il avait peut-être déménagé. Mes doutes n’avaient pas pris place qu’ils s’évanouirent.

Il était là devant moi. On aurait dit un vieillard, tant il était maigre, vouté et le visage ravagé. Sans ses yeux perçants, j’aurais cru à une erreur. Il ne se redressa pas, me dévisagea un long moment avant de demander : « c’est pour quoi Madame ?  »

Une feinte ? Un test ? Une rancœur ? Pourquoi me servait-il du Madame ?

« Enfin papa, c’est moi, Amélie ? »

Il me regarda à nouveau.

« J’ignore qui vous êtes Madame mais ma fille est morte il y a dix ans, dans un accident avec sa mère. »

J’en avais échafaudé des scenarios cette nuit mais celui-là m’avait échappé. Mes jambes commençaient à devenir cotonneuses, mon esprit se troublait, j’allais me sentir mal.

Une petite dame, gracieuse, pointa sa tête derrière mon père qui demeurait stoïque devant la porte.  Elle regarda alternativement mon père puis moi, à plusieurs reprises. Elle chuchota quelque chose à cet homme qui refusait de me reconnaître, il fit demi-tour. Elle s’avança, posa sa main sur mon visage, comme un aveugle le ferait pour s’imprégner de mes traits.

« C’est bien, vous. Entrez Amélie. »

Je la suivis comme un robot. Elle me fit asseoir dans le salon, rien n’avait changé. Elle commença à m’expliquer l’histoire que mon père s’était inventée et à laquelle il avait cru. Quelques jours après mon départ, mon père avait fait une attaque. A son réveil, il avait annoncé à tout le monde qu’il venait de perdre femme et enfant. Certains l’avaient dissuadé, expliquant que j’étais partie mais toujours en vie. Il n’avait jamais voulu entendre raison. Cela faisait trois ans qu’elle était la dame de compagnie de mon père, elle était restée discrète au début puis avait fouillé un peu l’histoire pour trouver des indices. Elle avait compris que j’étais toujours en vie, avait cherché ma trace. Elle avait mon numéro mais n’avait toujours pas osé appeler. Mais maintenant, j’étais là. Alors, on allait y arriver, ensemble, lui faire entendre raison. Il était impossible pour un père d’oublier son enfant, de ne pas la reconnaître.

C’est ce qu’elle croyait. Moi pas.

J’allais avoir raison.

Une photo, quelques mots

10 Juin

Cela fait deux mois que je n’ai pas touché un carnet, que je n’ai pas couché quelques mots sur le papier. Et puis ce midi, en visite sur le blog de Leiloona, je me suis dit: si je griffonnais quelques phrases sur la photo du lundi… Les voici, soyez indulgents, c’est un retour timide et sans doute sans queue ni tête…

Crédit photo: Romaric Cazaux

Crédit photo: Romaric Cazaux

J’aurais pu t’attendre longtemps sur ce banc.

Il y a quelques mois, je me serais endormie dessus, persuadée que ton souffle viendrait me réveiller.

Passé l’énervement, c’est l’angoisse qui aurait pris toute la place. Si tu n’étais pas là, quelque chose de grave devait s’être produit. Rien n’aurait pu te retenir loin de moi.

Il y a quelques mois, les illusions existaient encore.

Là, les yeux fixant l’aiguille qui égrenait les secondes, je savais que notre dernière chance venait de s’envoler. Tu ne viendrais pas, tu ne tenterais pas de comprendre le pourquoi de cette histoire. Tu en resterais aux rumeurs et aux propos rapportés de ceux, qui jaloux, se complaisent dans la satisfaction de voir notre histoire se terminer.

Je n’ai même pas versé une larme. L’inéluctable ne surprend pas.

J’ai tourné la tête, tous les bancs étaient occupés.

Regarder les gens, c’est regarder le monde tel qu’il est. Singulier et vivant.

Plus loin, des amoureux trop occupés à s’embrasser pour voir le ballet des bateaux sur le fleuve narguaient le temps, insolents.

Juste à côté, cet homme à la barbe blanche, une casquette vissée sur la tête qui semblait si soucieux tournait frénétiquement les pages de la brochure qu’il tenait. Une tension vive s’émanait de son être. J’aurais voulu me lever, m’approcher et m’asseoir, dans un élan d’humanité, allier nos solitudes l’espace de quelques secondes.

Je suis restée sur mon banc, deux âmes égarées dans leurs méandres.

Je regardais ma montre, une heure de retard.

Tu ne viendras pas.

Un œil sur mon téléphone. Silencieux.

Tu ne viendras plus.

–        Monsieur, Monsieur Lucas, il faut repartir maintenant. Il est temps.

Une jeune femme que je n’avais pas vu jusqu’alors s’approcha doucement de l’homme, lui attrapant le bras. Il releva la tête, le regard perdu et vide.

–        Allez, Monsieur, vous voyez bien qu’elle n’est pas venue.

Il ne dit rien, se contenta de se lever, me regarda fixement :

– L’attente est le poison d’une vie, Mademoiselle.

Il se détourna. La jeune femme qui l’accompagnait me sourit, puis quelques secondes après, revint sur ces pas.

– Ca fait quinze ans qu’il vient ici, tous les mardi à 17 heures, il attend son amour, celle qui lui avait promis de venir. On n’arrive pas à lui faire entendre raison. Alors, je me contente de l’accompagner. On attend, on repart et on revient la semaine suivante.

Je n’ai pas cette patience, Melvil. Alors, je vais partir et ne plus revenir dans ce parc.

Mais peut être…

Encore cinq minutes.

Juste cinq minutes.

L’autoroute

26 Avr

Lundi, Leiloona proposait une photo d’autoroute, il m’a fallu un temps de réaction. Voici ma participation.

Crédit photo: Romaric Cazaux

Crédit photo: Romaric Cazaux

Ca faisait 20 ans que je les regardais passé, du haut de ma petite guitoune. Mon cube gris et puant.

Au début, je m’imaginais une histoire pour chaque voiture que j’encaissais, composant à ses occupants un récit de voyage rocambolesque.

En été, je n’avais pas le temps, c’était le défilé. Tous excédés de devoir attendre si longtemps pour une simple barrière. Tantôt dégoulinants dans leur minuscule voiture surchargée, tantôt frais dans leur grosse berline climatisée.

Moi, je les regardais avec envie. Ils en avaient de la chance eux de partir en vacances, moi j’arrivais tout juste à me payer un appartement en banlieue et quelques séances de ciné, mon petit plaisir !

Ce jour-là, j’étais d’humeur rêveuse. J’avais vu la veille Into the wild, l’histoire d’un homme qui décidait de tout quitter pour partir vivre en fôret. C’est triste, ça finit mal mais je n’avais pas pu m’empêcher de l’envier. Partir sans se retourner, abandonnant tout. Même quand on n’a rien, partir est difficile !

Le trafic était calme, j’avais le temps entre deux voitures de lire mon magazine Géo sur les voyages. On s’évade comme on peut ! Et puis, maintenant les gens préfèrent mettre leurs cartes dans la machine, un sourire et un bonjour leur coutent trop ! Vive le progrès !

Une voiture blanche banale s’est approchée. Il a baissé sa vitre, m’a regardée un long moment avant de me tendre son ticket. Pas un mot jusqu’au fatal : « j’vous emmène ? ».

Une boutade. Lentement, je me suis levée, j’ai attrapé mon sac. J’ai quitté mon cube, j’ai contourné la barrière que je venais d’ouvrir. J’ai ouvert la portière passager, je suis montée.

Il me regardait, interloqué, un sourire aux coins des lèvres. Sans rien dire, il a redémarré.

Il partait en direction du Sud. Il a fallu au moins une centaine de kilomètres pour entendre :

–        Je m’appelle James.

–        Moi, Barbara.

–        Enchanté

–        Pas mieux.

J’ai tourné la tête, et on s’est souri.

Je venais de faire de ma vie un film.

La fin ?

A vous de l’imaginer (selon que vous aimiez les histoires romantiques ou les thrillers…)!