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Les notes de la mousson, Fanny Saintenoy

16 Avr

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Kanou le jeune garçon intrépide ; Ahmma la servante aimante d’une tendresse infinie, Galta la mère en quête d’essentiel, Lalchen le père s’oubliant dans la musique, Angèle l’étrangère en son pays, Malenti, la petite fille que l’on voudrait tant entendre rire et parler.

Ils sont le peuple de nouveau roman de Fanny Saintenoy. Ils sont ceux que L’inde, personnage central du roman, fait d’eux. Ils sont ces personnages singuliers et attachants qui se débattent avec le rôle que leur a attribué le destin.

120 pages d’une précision rare, d’une densité que l’on découvre une fois le roman fermé, tant on semble avoir passé des centaines d’heures dans les rues de Pondichéry, tant la pluie a coulé sur le visage du lecteur, tant les odeurs et les couleurs sont tenaces. Les mains pleines de poussière rouge et le cœur gorgé de souvenirs, on referme doucement les pages de ce roman puissant, comme on rentrerait d’un long voyage.

On y trouve une folle richesse dans ce roman : de la quête de l’essentiel à la nécessité de se faire rencontrer les solitudes pour ne pas devenir fou, savoir que l’autre peut être une réponse. Accepter de panser les plaies, les siennes et ceux des autres. Parler quand le silence est assourdissant et vivre pleinement, spirituellement mais littéralement aussi, avec une exploitation de tous les sens.

Une écriture limpide et fournie, où l’on sent chaque mot à sa place. Chaque chapitre est un monde, une sensation, un sentiment. Chaque chapitre pourrait presque être une nouvelle à part entière, tant il fait voyager d’un bout à l’autre du globe, d’un bout à l’autre de l’âme humaine.

Un roman saisissant qui fait du bien, qui rassure sur les beaux lendemains, sur le but de cette quête éternelle de sens.

Une confirmation du talent  de conteuse de Fanny Saintenoy après Juste avant, une confirmation de sa capacité à nous emmener au plus profond de son sujet!

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Extraits

« Elle sait la force des mots, justement, et c’est pour cela qu’elle s’y raccroche si souvent. Elle se blottit dedans par manque de bras ouverts, par crainte du silence. Elle y exerce à voix haute des sentiments jamais convoqués, les vers la retiennent comme des lianes. Sa carcasse est tellement lasse, mutique à tout plaisir, inutile malgré sa santé de fer, Angèle se sent vieillir. Et elle a peur, de la folie et du vide. »

 

« Mais elle n’était utile à personne et ne produisait rien. La musique et l’homme qu’elle aimait l’ont laissée sur les lisières et, peu à peu, lui ont fait nourrir un chagrin amer. Ils s’étaient éloignés tout doucement, un pas par jour d’absence c’est indolore, une passion diluée note par note, au quart de ton.»

Dans son propre rôle, Fanny Chiarello

7 Avr

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Deux femmes aux destins tragiques, l’une veuve, l’autre devenue muette suite à un traumatisme. Deux femmes au service de l’autre dans la domesticité d’après guerre en Angleterre, dans cette ambiance si singulière de cette époque, de cet endroit, où la domesticité est un monde à part entière, de cette ambiance presque à la Jane Austen.

Une passion commune, l’opéra. De l’élite que l’on prétend seul maître de cette discipline, il n’en est rien. De la passion au delà des castes, il en est question. De la passion qui sauve, encore plus.

Fennella et Jeannette, ou l’art de se révéler à soi par l’autre.

Jeannette et Fennella ou l’indispensable redéfinition de ce que l’on est, de la nécessité à construire un nouveau moi quand l’Histoire s’écrit sans nous mais contre nous.

Récit d’une émancipation des cases pré-dessinées, de l’extirpation d’une classe sociale, d’une caste pour devenir celle que l’on est. Du combat contre le déterminisme, de la folie de vouloir être soi.

On devine les influences musicales et littéraires de Fanny Chiarello. On retrouve les amours de son précédent roman, une faiblesse de Carlotta Delmont. Loin de ces écritures que l’on qualifie de modernes (parce que déstructurées ou offrant des phrases courtes ?), on savoure un phrasé riche et harmonieux, un alignement parfait du fond et de la forme, une langue à la teinture classique, de ces classiques qui deviennent références, de ces écritures intemporelles.

Des fulgurances superbes sur la folie des hommes, sur les dérives des sociétés humaines, sur la difficulté à trouver sa place.

Un roman dense et habilement construit, un roman que seul un grand auteur pouvait livrer, assurément.

Extraits

 » Parfois: Il ne vous était rien, il ne vous était pas une miette, alors pourquoi lui? Comment votre oeil a-t-il pu le détecter dans la foule, l’enlever à notre vie sans remous ni relief pour le jeter dans les rouages de vos jeux de grands enfants malades? »

« Ce qu’elle a fait toute sa vie, c’est de traiter la moindre entreprise qui lui est confiée ou qu’elle s’est choisir comme la plus noble du monde, ce qui la fait passer pour perfectionniste alors qu’elle craint seulement l’ennui des demi-teintes. »

« Y a t-il une place pour moi quelque part? Cette place m’était-elle dévolue avant même que je sois née, ou n’existe-t-il rien de tel que la prédestination? y a-t-il quelque chose à chercher ou est-on seulement censé se recroqueviller dans la première case qui s’offre à nous en chemin, et si tel est le cas, pourquoi ai-je toujours instinctivement remué dans ma case plutôt que de me résigner à y rester ankylosée comme les autres, pourquoi n’ai-je jamais cessé d’essayer d’autres cases, cela fait-il de moi une âme sacrilège, une insoumise? »

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En attendant demain, Nathacha Appanah

11 Mar

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L’air va manquer, on le sait dès les premières lignes mais on y glisse avec avidité. Victime consentante.

Anita, Adam, Adèle. Le triangle du drame. Un triangle amoureux. Le pitch est classique, trop lu, trop vu. Aucunement quand il est dressé par la plume de Nathacha Appanah.

Elle s’empare des états d’âmes, de ces pensées fugaces que l’on voudrait taire sans fard.

Anita et Adam, la rencontre évidente de deux êtres qui se reconnaissent; l’un se rêve peintre l’autre écrivain. Ensemble, ils se croient plus fort, prêt à faire quelque chose d’unique, à créer l’œuvre de leur vie.

Portrait sans concession des petits renoncements du quotidien, de la facilité à s’oublier pour rentrer dans les attentes du couple, dans les attentes de la société, de ces solitudes dans lesquelles il est si facile de s’enfermer.

Une plongée menée avec brio dans le sentiment déchirant de la culpabilité, culpabilité d’être soi quand on doit d’abord être femme, mère ( à noter: des passages justes et bouleversants sur la place de l’enfant) et tenir son rang. De l’impossibilité à se détacher sans haine de soi, sans haine de l’autre.

Une réflexion intelligente sur l’oubli des rêves et des ambitions, sur la facilité à mettre de côté l’essentiel.

Un roman violent, dans la même veine que Dans le jardin de l’ogre de Leila Slimani, avec cette sensation d’enfermement, ce huit clos chabrolien où l’on palpe l’enfer derrière chaque porte.

La langue est superbe, enlevée et graphique, musicale et envoûtante.

Extraits:

« Non, se persuade alors Anita, cette vie n’est pas moins courageuse qu’une autre au-devant du monde, dans les transports, chez les nounous, dans les crèches, non, cette vie n’est pas moins honorable qu’une autre dans le bruit du monde, à écouter, à parler, à réfléchir, à écrire. »

 « Peut être que dans cette répétition, elle finira par découvrir ce qui lui échappe, retrouver ce qu’elle a perdu (mais quoi?), obtenir la solution (mais à quel problème? ) ou la réponse (mais à quelle question?). »

Dépendance Day, Caroline Vié

24 Fév

Le premier roman de Caroline Vié, Brioche, ne pouvait laisser personne indifférent, par la forme et cette utilisation du tu, par le sujet, par le côté dérangeant. Revenir après cela était un défi, relevé avec brio et talent par Caroline Vié.

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Tout autre est l’ambiance de ce récit, même si on y retrouve la patte de cet auteur, à savoir le maniement de l’humour et de l’humain.

S’attaquer à Alzheimer est loin d’être simple. Comment ne pas tomber dans le déprimant, ne pas en faire trop ? Je ne connais pas la recette mais Caroline Vié l’a trouvée, tant ce roman jongle avec habileté avec les émotions du lecteur.

Morta a vu sa mère, Clotho, enfermer sa grand mère, Lachésis et sait qu’inévitablement il lui faudra enfermer sa propre mère. En sus de prénoms aux sonorités étranges, les femmes de cette famille se transmettent cette hérédité trop lourde qu’est Alzheimer.

On pourrait fuir devant un tel pitch, sauf à ne pas retenir ces prénoms qui donnent le ton, l’angle choisi par ce roman, l’humour plutôt que le sinistre.

Le récit est enlevé, bouillonnant et palpitant. Les seconds rôles sont une pièce maîtresse du puzzle. Chaque personnage est tricoté avec soin, vivant.

Vous n’avez pas le temps de finir votre sourire que le cœur se serre sous la pression de la plume qui vous lâche avant d’en venir aux larmes.
Des montages russes, ce roman dont on descend avec la tête qui tourne mais heureux de l’aventure.

Un roman sans faux semblants, sans postures , avec de l’humain à chaque page.

Juste et drôle.
Doux et drôle.
Humain et drôle.
Humain, surtout.

Humain donc bouleversant.

Extrait

« Alors, ce n’était que ça, la vie? Un truc plaisant parfois, souvent désagréable, insignifiant surtout où surnagent des joies, des chagrins et une absence. une fois le bovarysme de l’hyperactivité envolé, il ne reste plus rien que le temps de penser. Pendant qu’on vivait sans se préoccuper de rien, en se souciant de tout, la porte du possible s’est doucement refermée sans même grincer pour nous en informer. »

Pour la chronique radio, c’est en cliquant là dessus!

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Les corps inutiles, Delphine Bertholon

9 Fév

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Le titre est une promesse, un titre à tiroir qui instantanément ravive émotions et souvenirs, un titre dont on sait qu’il cache quelque chose de fort.

Clémence, 15 ans, victime d’une agression sexuelle.

Clémence, 30 ans, maquilleuse dans une usine de poupées gonflables.

Ou portrait croisée d’une vie, une seule, faite de silence et d’anesthésie, de distance et de violence, ou comment se (dé)construire malgré tout.

Un roman puissant sur la culpabilité, celle que l’on se crée, celle qui ne repose que sur notre incapacité à vivre pleinement, celle que l’on se construit pour s’empêcher d’avancer.

De ce roman sur la perte d’un sens essentiel, il en reste des séquelles physiques, le lecteur ressent pour deux, le rapport si particulier à la matière et  la froideur de ces poupées gonflables, cette vie sans la chaleur d’une main, la violence de ces rapports, sans amour, consentis pour se faire du mal, uniquement.

La précision est chirurgicale, de cette attaque on en est la victime, la lame, le regard, rien n’est épargné. Et cet enfermement, de ne pas dire pour rester libre, d’oser dire à celui qui n’est pas prêt à l’entendre, et qui ne trouvera à dire que l’absurde « mais ce n’est pas un viol », alors non ça ne l’est pas pénalement, mais là où la justice s’arrête, les blessures demeurent. Clémence avait 15 ans, envie d’aventure mais sage et douce. Après cela, elle ne voudra que violence et bestialité. Point d’amour. Impossible.

A trente ans, sans le ressenti physique, sans ce corps qui vit, à quoi servent les sentiments ? Quand tout est insipide et froid, rien de ces petits gestes réconfortants auxquelles on ne pense pas tant que l’on n’en a pas été privé, serrer une tasse chaude, une caresse, la morsure du froid réchauffée par un feu de cheminée.

Le décor pourrait être celui d’un film américain noir, cette usine de poupées est propice à l’imagination, cette ruelle, cet appartement aseptisé, une musique obsédante en fond, à la manière de Drive.

Delphine Bertholon maitrise avec talent la valse des émotions, cette juste distance entre le dramatique et le délicat, pour ne jamais plonger dans l’excès, pour que cette Clémence, ce soit un bout de nous, pour qu’on est envie d’hurler à sa place, de la sortir de cette bulle qu’elle s’est construite, de la serrer fort pour que lui parvienne une once de chaleur. Une cadence infernale entre celle qu’elle fut à 15 ans et celle qu’elle est à 30, à nous d’imaginer, celle qu’elle sera à 40 en l’espérant un temps apaisée et solaire.

Un roman sur la difficulté à devenir soir, à s’extirper des silences et de ses barrières que l’on se dresse.

Et surtout, un roman sur le corps, sur cet outil qui finalement est plus que ça, un roman vibrant sur celui que trop souvent on néglige. Un récit sensuel, littéralement.

Un récit empreint d’humanité et de violence, comme un appel au secours, comme une secousse pour nous pousser à vivre, pour ne pas s’arrêter sur les blessures mais s’en armer. Un récit où l’espoir et l’importance de l’autre ne sont jamais loin.

Delphine Bertholon était déjà une grande avec Grâce notamment, elle le démontre une fois de plus avec ce roman brillamment exécuté !

Chapeau l’artiste !

 

Le meilleur du monde, Virginia Bart

3 Fév

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Jeanne a rempli toutes les cases, ou presque. Mariée. Bonne situation professionnelle. Confort matériel. Elle a tout, tout ce que la société porte aux nues.

Oui, mais Jeanne s’ennuie et trouve la vie, sa vie, insipide.

Quand son chemin croise celui de Christophe, son amour de jeunesse, elle croit toucher du doigt le bonheur, le merveilleux.

Stop. Je pourrais vous faire fuir, trop de clichés. Absolument pas, on est très loin du trio habituel,à des kilomètres de l’amour sauveur de tout.

Virginia Bart questionne la quête du bonheur, celle que l’on mène chaque jour. Celle que l’on rêve quand le quotidien porte si bien son nom. Que se passe t il quand on met en oeuvre ce voeu ultime: obtenir le meilleur du monde?

Y a t il une potion magique contre le quotidien? Contre cette fatalité qui rend le merveilleux amer ou banal? Peut on faire durer ce qui donne goût aux lendemains et aux autres?

Jeanne ose tenter, changer, tout envoyer balader. Mais le bonheur est il vraiment à portée de mains?

Chronique sensible et intelligente d’une insatisfaction à vivre, de la difficulté d’être au monde, hypersensible, sans tomber dans la facilité d’une héroïne trop simple. Jeanne est à double tranchant, composée comme chacun de faces plus ou moins sombres, de petits défauts qui agacent, point de manichéisme énervant, loin de la femme lisse et sans aspérités, mais de l’ambiguïté, des travers, de l’humanité finalement.

Un roman à lire et à relire pour en appréhender la profondeur.

Une vraie belle réussite!

Le principal défaut de ce roman : être trop court!

« Si j’aime autant augmenter le réel, c’est, paraît-il, parce que je n’ai pas appris le plaisir, pas appris à jouir, pas appris l’insouciance, pas appris à profiter de l’instant, pas appris ces plaisirs simples et minuscules de la fleur que l’on respire ou du soleil sur la peau. Je n’ai d’ailleurs que peu connu la sensation d’harmonie avec moi-même, sauf pendant mon enfance, mais c’est le propre de l’enfance que d’être pleinement heureux, y compris dans le malheur. Et puis, il y a ces brèves périodes au cours desquelles le hasard, les conjonctions heureuses font que, sans avoir rien initié, les éléments s’agencent de manière à nous agréer.  » (Je pourrais citer toute cette page 26 tant elle est bonne!)

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Cliquez sur l’image France Bleu pour écouter la chronique sur France Bleu Maine.

Retrouvez Virginia Bart en interview et une très belle chronique de ce roman chez Sophie Lit.