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Si on parlait écriture avec Cécile Balavoine?

27 Nov

Cécile Balavoine a signé en janvier dernier un magnifique premier roman, Maestro, à l’écriture profonde et classieuse, à l’histoire passionnée, l’un de ces romans que l’on n’oublie pas et qui demeure un souvenir délicat et profond dans la vie d’un lecteur.

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Ecrire, à quoi ça sert ?

C’est tenter de vivre un peu plus longtemps, en faisant perdurer le passé, les souvenirs. C’est vivre avec ses fantômes et apprendre à les quitter. Transformer les peines en quelque chose de productif. Une sorte de transmutation bénéfique.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Le matin très tôt.

Son pire ennemi ?

Tout ce qui parasite le temps de l’écriture : répondre aux mails, au téléphone, écrire un article parce que c’est une commande et que c’est « plus important ». Considérer le temps de l’écriture comme un temps volé.

Une manie d’écriture ?

Si on parle d’une mauvaise habitude, ce serait une tendance à répéter un mot à travers ses synonymes.

Si on parle d’une bonne… se lever aux aurores, se faire un thé, et se lancer.

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De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

De l’angoisse de la perte. Ecrire, c’est une façon de garder, ou de ne pas perdre, de ne pas oublier. A la fin de Confessions d’une radine, Catherine Cusset écrit qu’avec l’écriture « Même la perte n’en est pas une : à cette spéculation on ne peut que gagner. La souffrance est matière première. Tout négatif reconverti par l’écriture devient du positif ».

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Une obsession, c’est sûr. J’ai l’impression d’écrire pour en venir à bout. Le point de départ, ce sont des images ou des pensées qui me hantent mais que j’ai quand même peur de voir disparaître. Il me faut un sentiment d’urgence pour écrire.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Deux ? Trois ? J’ai déjà oublié. C’est plutôt bon signe.

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Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son premier roman publié entre les mains ?

Lorsque j’ai vu les piles de livres, dans la petite pièce du service de presse du Mercure de France, je n’ai pas pu retenir mes larmes. C’était une émotion tellement intense. J’avais attendu ce moment depuis des années mais je ne l’avais jamais vraiment imaginé. Et là, il y avait un objet très beau, avec sa couverture bleue et la reproduction de Klimt sur le bandeau. Je n’en reviens toujours pas.

Définissez-vous par :

  • une œuvre d’art : Les dessins érotiques d’Egon Schiele, par exemple Couple assis ou Les Amants. Mais aussi le portrait de Walburga Neuzil et l’autoportrait de Schiele, un diptyque plein de mélancolie.
  •  un mot: Douceur
  • Une première fois: voir la question précédente

Citez trois ouvrages fondateurs

Les contes et nouvelles de Maupassant

Passion simple d’Annie Ernaux

Le Livre brisé de Serge Doubrovsky

Le dernier roman qui vous a étonnée

Le Mur invisible, de l’Autrichienne Marlen Hausofer

 

 

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Ces rêves qu’on piétine, Sébastien Spitzer.

2 Nov

« Reste la nuit. Epaisse. Lourde. Vide à tous ceux qui ont peur, à ceux qui désespèrent, se trompent. Cette nuit est aussi pleine que les autres. Féconde. Mystérieuse. Imprévisible. Elle s’est insinuée de l’autre côté des murs. L’heure des souffles de vie. L’heure des silences. »

Je persistais à dire que tout avait été écrit sur cette période (la seconde guerre mondiale), m’interrogeant depuis trois ans et la lecture de plus de 400 premiers romans sur ce qui pousse un primo romancier à écrire sur cette période. Et dans le même temps, je suis infiniment touchée par les romans de Séverine Werba, Marie Barraud ou Anne Sophie Moszkowicz sans parvenir à saisir ce qu’ils disent de moi, sans doute quelque chose sur le poids que l’on porte et que l’on ignore, sur ce que l’on transmet avec un nom de famille ou une histoire. J’ai longtemps cru ne venir de nulle part et donc de partout, me vantant de ne pas être attachée à une terre, mais sans en comprendre l’étendue ; sans doute parce que jamais, ou sans que je le sache, quelqu’un n’a essayé de me les arracher, ces racines et de me les faire taire.

Je pensais que tout était écrit, ignorant que si tout est dit, une nouvelle langue peut advenir qui fait qu’alors on oublie ce qui a été raconté.

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C’est cela le roman de Sébastien Spitzer, un nouveau ton, et une rythmique, entêtante, qui vous serre à la gorge parfois mais qui par sa densité, raconte et montre. Raconte, montre et surtout fais vivre. Vous plongez et vous êtes bluffée par la forme, par l’écriture saccadée et percutante, par cette marche lente dès les premières pages.

Inévitablement, vous savez que vous tenez un roman qui fera partie des 68 ; parce qu’il pourrait être le dixième roman d’un auteur talentueux, tant rien n’est de trop, comme ça peut être le cas des premiers romans, documenté, extrêmement intelligent sans rien occulter des émotions. Parce que pour moi, une magnifique écriture, des choses apprises, ça ne suffit pas à un grand roman, il faut que l’on vienne chercher l’intime et les tripes, qu’on fasse vivre les mots. C’est exactement ce qu’il se passe ici. Au moment de l’envoi, la (fabuleuse) éditrice de ce roman, Lisa Liautaud, me disait ne pas savoir quel adjectif y apposer. Après sa lecture et des dizaines d’articles de presse, personne n’a encore trouvé l’adjectif à la hauteur.

Magistral est sans doute proche de la vérité.

Une première lecture au cœur de l’été, une relecture après la rencontre avec Sébastien Spitzer qui vit littéralement son roman, en parle avec des yeux brillants et une émotion contagieuse (rencontre magnifiquement relatée par Heliena sur son blog, mes écrits d’un jour). Dans le grand auteur, réside un grand homme. Apporter ce roman en détention tant cette rencontre entre eux et lui semble inévitable.

A la hauteur de Nuit et brouillard de Jean Ferrat (un monument selon moi ), Ces rêves qu’on piétine donne à voir l’horreur mais plus encore donne aux lecteurs le miroir du : et si ? Par ces lettres bouleversantes d’un père à sa fille. Par l’Histoire à hauteur d’hommes. Pas de distance historique, de leçon trop didactique, ce roman fait oublier l’époque et les pages déjà lues, il convoque une actualité troublante, qui fait dire : et si c’étaient nos pas sur ce chemin ? Ce qui nous rappelle violemment que le passé n’est jamais une porte close, qu’un courant d’air peut si facilement ouvrir, emportant tout sur son passage. Mais que l’espoir et l’humanité qui réside en chacun peuvent nous sauver, du sombre et du vide.

«Mais tes fondations sont les heures que nous avons passées ensemble à interroger la vie, à balayer la mystique, à gratter les mots, les idées, les grands auteurs. A marcher sans rien dire pour écouter le silence. Je mérite bien d’être ton père, même à échelle réduite. »

Une fois le livre fermé, on regarde son père, on regarde ses enfants et un peu soi. On regarde ses rêves, et sans oublier ce qui a été, sans nier mais en expliquant le laid, on se dit que transmettre le beau et le doux est sans conteste la plus belle chose à faire, sinon la seule chose à faire.

 

« Si seulement je pouvais prendre les broderies du ciel,

Ciselé de lumière d’or et d’argent,

Les voiles bleus et pâles et sombres

De la nuit et de la lumière et de la pénombre,

Je les étendrais sous tes pas ;

Mais moi, qui suis si pauvre, je ne possède que mes rêves

Je les ai répandus à tes pieds ;

Marche doucement, car tu marches sur mes rêves ».

W.B.Yeats

Les lecteurs des 68 premières fois ne s’y trompent pas, si je n’ai pas réussi à vous convaincre, allez les lire !

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Et si on parlait écriture? Avec Anne Sophie Monglon.

30 Oct

Anne-Sophie Monglon signe dans cette belle rentrée de septembre un premier roman, coup de cœur personnel et évidemment coup de cœur des 68 premières fois. Une fille, au bois dormant est un roman riche et intime qui parvient à éveiller le lecteur à lui même et à interroger son rapport aux autres, un roman compagnon de vie. Anne-Sophie Monglon est venue à la rencontre des lecteurs des 68 premières fois au Mans le 8 octobre dernier, la rencontre fut belle tant la femme qui se cache derrière l’auteur est aussi profonde, attentive et passionnante. C’est donc avec un plaisir intense que je vous livre ses réponses sur l’écriture.

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Ecrire, à quoi ça sert ?

À être un peu plus qui on est, à faire un peu plus l’expérience de ce que sont les autres, à avoir l’impression d’ un peu mieux comprendre le monde

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Sa ténacité

Son pire ennemi ?

La perte de foi dans la littérature

Une manie d’écriture ?

Le matin, avant tout autre chose

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » ) 

J’ai le sentiment que l’écriture, peut sauver de beaucoup de choses : de la tentation de juger, de la fermeture, de l’assèchement, du matérialisme

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ? 

Dans le cas d’Une fille, au bois dormant, je crois qu’il y a eu d’abord ces deux tenaces interrogations, sur notre propension à nous tenir en retrait de notre propre vie, et sur notre marge de liberté dans notre vie professionnelle. A un moment, ces deux interrogations, anciennes et régulièrement réactivées, se sont incarnées dans un personnage : je prenais depuis des années des notes diverses dans un carnet(portraits, situations etc), et, à un moment, il m’a semblé que c’était un même personnage qui se retrouvait dans plusieurs scènes que j’avais écrites, il m’a semblé que le personnage de Bérénice émergeait.

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Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

J’ai eu le sentiment que quelque chose commençait.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

J’avais fait avant quelques écrits de dégourdissements. Une fille, au bois       dormant est   le premier texte que j’ai senti abouti et que j’ai proposé.

Définissez-vous par 

Une œuvre d’art : un arbre sculpté de Giuseppe Penone (c’est un cèdre que Penone a creusé pour laisser apparaître le tout premier arbre que contient toujours le vieux – il a fait ça avec des arbres tombés pendant une tempête qu’il a achetés.)

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Un mot : Encore

Une première fois : celle où je suis entrée à l’école – je ne suis pas allée à l’école maternelle et, quand je suis arrivée en primaire, j’ai éprouvé une joie intense.

Citez trois ouvrages fondateurs

Boris Vian. L’arrache-cœur

Milan Kundera. L’insoutenable légèreté de l’être.

Marguerite Duras. Un barrage contre le pacifique

Le dernier roman qui vous a étonné

Eric Vuillard. Tristesse de la terre -La Véritable histoire de Buffalo Bill Cody

 

 

Rencontres (Gilles Marchand, Sébastien Spitzer, les 68 premières fois)

24 Oct

« Les rencontres sont les plus belles expériences de la vie. On emporte toujours avec soi un peu des êtres que l’on a côtoyés un jour. » Jean Marc Ceci, à propos de l’écriture et de son roman Monsieur Origami, dans un superbe texte paru sur le (très réussi!)site 300millesignes

Quelques jours que ces mots me tourmentent, je ne sais pas à qui les adresser, reprendre la lettre à mes enfants, un texte plus solennel pour le blog des 68, ou juste des phrases griffonnées dans un carnet. L’important était de l’écrire, peu importe la forme. L’écrire non pour transmettre mais pour moi, pour poser les émotions, les comprendre surtout tant elles ont été denses et bouleversantes. Même les superlatifs font pâle figure. Les « tu nous raconteras » entendus, se dire alors que ce texte sera diffusée, totalement imparfait et trop en dessous de la vérité.

Parce qu’il faudrait que j’aille au cœur des choses, que j’enlève les faux semblants et les carapaces, que je me livre vraiment, que je raconte ma vie qui n’intéresse personne, même pas moi parfois. Il faudrait plonger au cœur de cette pudeur, voire même de ce handicap à dire les sentiments, à accepter le regard de l’autre sur moi, à toujours calculer, se mettre en retrait, regarder vivre les autres, s’oubliant, se drapant dans un tenace drap d’invisibilité. Il faudrait retourner au creux pour comprendre l’émotion qui m’habite à chacune de ces rencontres, les auteurs sont des êtres fantastiques, je ne pensais pas avoir la chance folle de les côtoyer un peu plus un jour, ils étaient ceux qu’on admire, pas ceux qu’on approche.

Il faudrait mais je le tairai, la rencontre en revanche il faut l’écrire , sans savoir à qui, mais après tout n’est-ce pas à soi que toujours l’on écrit.

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Si vous cherchez l’étymologie du mot « rencontre », vous tombez sur cette définition : « Action d’aller vers quelqu’un qui vient. ». C’est cela que j’ai eu la chance de vivre, voir des êtres d’exception aller vers d’autres.

Jeudi, se passait une nouvelle rencontre en détention avec Gilles Marchand, ce volet des 68 que j’aime tant, qui sans l’avoir prévue est devenue l’activité dans ma vie qui me ressemble le plus, tant elle me paraît essentiel. Non par ce que je fais, tant d’autres pourraient être à ma place, mais par ce qu’elle m’apprend de la vie, de moi et des autres ; par ces moments d’une humanité rare qu’elle m’offre. Encore habitée par la rencontre avec Anais Llobet, qu’il faudrait aussi que je raconte, mais parfois il est difficile d’expliquer.

A chaque fois que les portes se referment, huit avant d’accéder à la salle de rencontres, cette sensation de laisser un bout de soi, pour enlever le superflu, ce qui nous cache et sans doute nous protège. Entrer dans cette pièce sans histoire et sans passé, incapable même de penser pendant trois heures à mes enfants, moi la mère louve, être là, devoir être là pour eux et ne pouvoir être autrement, l’esprit enfermé. Peut-être est-ce que le poids des verrous, se sentir un peu comme eux (je n’ose relire cette phrase, tant elle est fausse, et pourtant les saisir quelques secondes dans ce qu’est la privation de liberté), ne pouvoir vaquer à autre chose, même l’esprit se heurte aux barbelés. Huit portes, des murs de plus en plus hauts, le ciel de plus en plus sombre quadrillé de ces fils

Etre là, à vif. Jeudi, à la différence des autres fois, ils nous attendaient, assis autour de cette longue table, ils l’attendaient lui, venu parler de sa bouche sans personne. Ils étaient 20, des bavards et des taiseux, tous des regards que l’on n’oublie pas. Deux heures après, il n’en restait que 7 ; la pudeur et la peur des mots encore trop présentes. Sept à livrer leurs mots à Gilles Marchand pour ensuite raconter leurs histoires: amour, monde, vérité, bateau, calendrier, femme, sincérité. Quatre mots ajoutés : craintif, passé , vie et mot. Que des mots qui disent, pas de blague ou d’incongru, tout se pèse ici, rien n’est léger, tout à la couleur du sombre. Et pourtant, les sourires et les rires, les anecdotes drôles et touchantes de Gilles Marchand. Leurs textes, toujours forts, lus ou murmurés. La discussion et puis les au revoir, « je n’aime pas Monsieur l’idée de ne plus vous revoir, je m’attache et puis c’est fini ». Voir les hochements de têtes approuvant. Respirer un peu plus fort en entendant la réponse, si belle, de Gilles Marchand sur la beauté des rencontres éphémères qui composent une vie. Se souvenir de leurs visages, les remercier pour le courage et les vœux qu’ils nous souhaitent en partant, nous dehors après huit portes, eux enfermés, le bruit des clés n’est pas identique. L’air est le même pour tous paraît-il, paraît-il seulement.

Sortir et comme à chaque fois, ne pas pouvoir dire, sentir cette forme de colère qui m’habite et que je ne parviens pas encore à cerner, ce questionnement incessant du pourquoi, à quel moment des vies dérapent, qu’est-ce qu’il faut leur donner pour que cela cesse.

Rentrer chez soi, retrouver des sourires d’enfants mais ne pas réussir à s’y attacher vraiment. Trouver l’excuse d’une promenade du tout petit pour prendre l’air (toujours cet air) et évacuer un peu le trop plein. Avoir du mal à s’endormir pensant aux regards et aux mots, « vous savez, ici, on est des morts vivants ». Se réveiller différente, encore parcourue par cette colère et ce beau moment, travailler sans envie parce qu’ avoir du mal à faire semblant. Se dire que ces moments sont des chances, que les propos des auteurs sont des bulles de vie et d’humanité.

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Et puis le lendemain, encore secouée, retrouver l’alcôve de ma librairie préférée, ce petit goût d’être chez soi ; on est partout chez soi tant que les gens que l’on aime sont là. Encore une première fois, une rencontre avec Sébastien Spitzer. Ecouter l’homme parler de l’auteur, ce sourire dans les yeux, émerveillé par l’accueil de ce roman, ô combien magnifique. Avoir été soufflée par la force du roman, par la maitrise de la narration et le souffle de l’écriture, par l’intensité de ces lettres inventées mais qui disent tout de l’être. Etre touchée au cœur par l’homme qui en parle, de l’urgence qui l’habite d’écrire sans trahir, un premier acte pour devenir soi, lui qui se rêvait écrivain depuis toujours et l’est devenu. Il vous dira que non, ne le croyez pas. L’écouter et penser à ceux croisés hier. L’entendre, lui aussi, parler de ces rencontres qui font une vie. Et déjà imaginer le moment entre eux et lui, avec une spectatrice les yeux humides qui y assistera sans rien dire, juste en se disant que tous ont raison, la vie est faite de ces rencontres, le reste n’existe pas. Les livres sauvent des jours gris et des chagrins, de la difficulté à avancer et à devenir, et du bonheur aussi, pour toujours chercher plus loin. Les rencontres composent une vie, la mienne, et eux la rendent plus belles, indéniablement.

Les livres sauvent, leurs auteurs aussi.

Une fille, au bois dormant. Anne Sophie Monglon

13 Oct

 «  Son sommeil, le tien, le nôtre. Nous qui laissons la vie nous traverser, ne nous y sentant pas aux commandes, abandonnant ces commandes à d’autres, nous, rétifs à l’action, tentés par les marges, nous absentant du moment avec une facilité inouïe. Nous, les invisibles. « 

Longtemps, on a cru que la princesse attendait le baiser du prince, ignorant alors la cruauté originelle des contes (sauf lorsqu’enfant, dans la cour de récré, vous ne compreniez pas que la petite sirène se mariait avec le prince, la vôtre dépérissant de chagrin).

La princesse moderne veut un travail épanouissant, être une mère exemplaire, avoir une vie trépidante et si possible le prince parfait à la maison. Mais, est-ce réellement ce que la princesse veut ou est ce que la société lui dicte ?

A tout vouloir contrôler, paraître devient plus facile qu’être.

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Bérénice remplit presque toutes les cases, jusqu’au jour où le grain de sable dans l’engrenage l’oblige à lever la tête et à s’interroger. L’apparence est sauve, la réalité tout autre lorsqu’on est une hypersensible et qu’en réalité le monde semble bouger sans vous.

Le roman d’Anne-Sophie Monglon est multiple et dense. A la première lecture, une perception, un sentiment d’être face à un roman qui vous regarde, qui vous questionne dans votre chair ; à la relecture une profondeur de plus, tant ce roman interroge le jeu que chacun déploie pour être au monde, la place que l’on occupe dans le monde du travail et plus largement la manière d’être au monde, aux autres et à soi.

« Tu es à toi-même un gouffre. L’exercice depuis longtemps consiste à maintenir vis-à-vis de ce gouffre une distance salubre. Tirer des bords, trouver des biais. Clara a raison, au fond tu as envie qu’on te laisse tranquille, qu’on ne vienne surtout pas gratter pour savoir ce que tu as dans le ventre car dans le ventre comme dans la tête, tu en es persuadée, tu n’as rien. »

Anne-Sophie Monglon dépeint avec un talent incomparable, et peut être pour l’une des premières fois de manière aussi juste, la vie que l’on regarde se passer, les scènes auxquelles on devrait être totalement présents mais que l’on observe, comme derrière une vitre. Cette sensation de voir sa vie s’écrire sans la saisir, en retrait. Attendant le sursaut.

Il n’est pas question de solution miracle, de rêves à vivre ou de vies à chambouler, préceptes que l’on voit fleurir dans les magazines, comme un exploit. Il s’agit juste de comprendre grâce à l’analyse psychologique tellement fine et poussée des personnages et d’assumer sa présence au monde, telle que l’on est, tout en ne se laissant pas endormir par les diktats et les cadres, ne pas attendre qu’il soit trop tard pour être, simplement, soi.

Il y a dans ce magnifique roman une puissance sourde, comme des bras qui vous enveloppent petit à petit, pour vous dire : viens, j’ai compris mais tout va aller. C’est plus qu’un miroir tendu, c’est presque une autorisation et une délivrance, un réveil en somme. Une ode à la femme, la mère (les passages sur la maternité sont absolument sublimes), l’amie, la travailleuse, à ces multiples facettes avec lesquelles il faut composer.

C’est la tête haute qu’on finit ce roman, que l’on fait durer comme un baume qu’on ne veut pas quitter. C’est avec émotion qu’on le relit, tant les phrases font sens. Et une fois le livre déposé sur l’étagère des essentiels, Bérénice reste près de nous, comme si l’on venait de rencontrer une amie.

Un premier roman étonnant, beau dans la forme et dans le fond, absolument incontournable. La naissance (ou le réveil?) d’un écrivain, c’est une certitude.

«  Tu ne le sens pas encore beaucoup, mais je peux te le dire, ça sourd dans ton ventre, tes jambes qui fourmillent, ça frémit dans ces larmes qui te viennent si facilement depuis quelques semaines, dans cette nausée même que tu ressens chaque fois que tu prends le métro, dans ce besoin de sens qui s’est mis à enfler ces derniers mois et dans ce sursaut que tu finis par avoir au cours de l’échange muet avec ton enfant : tu vas te battre. » 

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Roman sélectionné pour les 68 premières fois, version 2017.

 

 

David Bowie n’est pas mort, Sonia David.

29 Sep

« Maman reconnaît les jolies choses, pas la tendresse. »

Tendresse, l’un des plus beaux mots de la langue française, dans sa prononciation et dans ce qu’il recouvre, dans l’usage que l’on en fait aussi.

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Tendresse. Premier qualificatif que l’on appose à ce roman, dès les dernières lignes lues, dès la dernière phrase savourée tellement forte, de ces phrases que l’on garde en soi et qui résume parfaitement ce roman si touchant, qui dépose aussi un sourire sur les lèvres.

« Il me vient comme une évidence que les enfants uniques sont terriblement à plaindre. »

Sonia David dresse le portrait de trois sœurs face à la mort à un an d’intervalle de la mère puis du père. Il y aussi les valeurs ajoutées, la belle mère et la sœur arrivée plus tardivement, des personnages solaires qui donnent encore plus de couleurs à ce roman, qui n’en manque pas. S’il est question de deuil, il est surtout question de ceux qui restent, de la fratrie (ou plutôt sororie, mot trop bêtement oublié) constituée par Hélène, Emilie, Anne et, plus tardivement Juliette.

Il y a dans le roman de Sonia David l’enfant confronté à la perte et à l’absence, parce que quelque soit l’âge, c’est avec le regard de l’enfant terrorisé au moment d’aller dormir que l’on affronte la perte des deux êtres fondateurs. Cette question que l’on se pose plusieurs fois par vie, pour se faire peur, pour se préparer, tout en sachant que rien ne s’écrit tant que l’on ne le vit pas.

Il n’y a pas de regrets en pagaille, de faux débat philosophiques sur la perte, juste le droit au chagrin et à la vie, avec cette interrogation vertigineuse de la vie qui ne s’arrête pas, qui ne pleure pas, ne se rend pas compte que l’autre meure, du comment et pourquoi on repart. Et surtout du comment et pourquoi on repart avec les autres, les compagnons de route, cette famille imposée que l’on aime coûte que coûte.

Il y a le bordel des familles, les querelles et l’amour « gigantissime » de ces liens du sang que l’on explique pas, de cet amour tenace même quand on croit détester. Il y a les figures qui jalonnent un parcours et que l’on pleure comme un proche, David Bowie ici, révélateur de ce qui a été adolescente et qui n’est plus. Et surtout il y a l’humour qui sauve de soi et de tout.

« On ne s’y attendait pas. C’était un malade immortel. Nous n’avions pas l’habitude qu’il meure, et certainement pas un an à peine après maman. »

Sonia David aime les bandes. Après avoir avec croqué un groupe d’amis dont on rêverait de faire partie dans son premier roman, Les petits succès sont un désastre , elle signe avec talent le portrait de ces sœurs, dont on voudrait partager les diners de famille. C’est l’humain qui guide l’écriture de Sonia David, l’humain mais surtout l’autre, à travers elle. Nous, vous, elle, eux. Et c’est magnifique. C’est drôle, touchant et magnifique.

Il y a du tendre et du doux, du rock et du beau dans ce roman, et toujours cette musique qui tient au cœur, qui secoue les tripes parfois, d’aimer vite et fort, d’aimer toujours.

 

 

 

 

Leur séparation, Sophie Lemp

18 Sep

« Parfois, j’ai envie de confronter ma mémoire à celle des autres. Interroger ma mère, ma tante, une amie d’enfance. Ce dont je me souviens s’inscrit-il dans la réalité de ce qui a été ? Mais très vite, je renonce. Les carnets et les photos suffisent. Ne pas chercher à être au plus près de ce qui a eu lieu mais de ce que j’ai vécu. »

Après des fictions radiophoniques comme des aventures sensorielles à écouter dans sa bulle (notamment le magnifique Dans les allées du Jardin des plantes), un premier roman Le fil, subtil et magnifique, Sophie Lemp livre en cette rentrée un déchirant souvenir, avec Leur séparation, roman autour du divorce.

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Les romans à hauteur d’enfant sont difficiles à écrire, avec le risque de tomber dans la facilité d’un langage simplifié, ou au contraire de rester l’adulte qui regarde l’enfant sans parvenir à trouver le ton juste. Sophie Lemp écarte, avec intelligence, cet écueil en alternant l’adulte que la narratrice est devenue et l’enfant qu’elle a été, parvenant ainsi à illustrer parfaitement le fait que l’adulte n’est que le prolongement de l’enfant. On a beau vouloir s’en départir, le nier, le négliger, il est toujours niché au creux du ventre, l’enfant que l’on a été.

Et Sophie Lemp sait, comme personne, venir le chercher, le prendre par la main pour le faire s’animer sous nos yeux et dans nos chairs.

Derrière sa plume sensible et délicate qui dessine les contours de son vécu, à la manière d’Annie Ernaux, en pudeur et retenue, se cachent nos existences, nos peurs d’enfants devenues nos blessures d’adultes.

Il y a les souvenirs qui affluent, alors même qu’ils ne sont pas similaires à ceux de l’héroïne, il réside sans conteste là le talent de Sophie Lemp, dans l’universalité certes mais surtout dans sa capacité à faire revivre nos enfances, voire même à faire émerger ce que l’on ne savait pas, que l’on portait en soi sans avoir réussi à le saisir.

Ils sont rares les romans qui sans être nos vies les reflètent avec tant de tendresse et de délicatesse ; il faut parfois le prisme de la violence ou de la frontalité pour éveiller le lecteur, il n’en est rien ici, tout est fait en douceur, comme pour saisir le lecteur sans qu’il s’y attende, faisant surgir la mélancolie et l’intime dans ces territoires qui nous sont communs.

La musique de Sophie Lemp s’apparente à celle de Vincent Delerm ou d’Alex Beaupain, de ces mélodies qui, à la première écoute étreignent le cœur, parfois portent un sourire sur les lèvres et que l’on redécouvre à chaque réécoute, que l’on garde comme un bout de soi.

Derrière le tendre, se cache toujours le profond, ce qui fait mal et qui marque une vie. Rien de naïf ou de trop sucré dans l’écriture de Sophie Lemp, qui sait toucher les cicatrices sans les arracher.

Si Le fil donnait envie de se fabriquer des souvenirs, Leur Séparation pousse à protéger l’enfance de nos touts petits, se dire que l’excuse des histoires d’adultes ne suffit pas, tant ils sont au centre de tout, tant les peurs d’enfants se créent d’un petit rien.

Les romans de Sophie Lemp font croire à l’humanité ; tant que nous avons les mêmes enfances, les mêmes besoins de consolation et d’insouciance, tant qu’il apparaît indispensable de faire croire aux licornes, aux fées et autres créatures autant de temps qu’il faudra avant de les lancer dans le grand bain, alors rien n’est perdu.

Tout est gagné, même !

Alors, au milieu de cette rentrée littéraire qui brasse quelques titres, et souvent les mêmes, ne passez pas à côté de romans plus confidentiels qui méritent vraiment de trouver une place dans votre vie de lecteur!

« En acceptant de leur faire de la place, j’ai parfois l’impression de leur céder la mienne. »

Sophie Lemp sera le dimanche 8 octobre au salon du livre du Mans et viendra discuter avec les 68 premières fois et d’autres auteurs talentueux!

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