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Si on parlait écriture avec Odile d’Oultremont ?

26 Sep

Odile d’Oultremont livre en cette rentrée un deuxième roman délicat et profond. Elle revient ici sur son rapport à l’écriture.

Ecrire, à quoi ça sert ?

A trouver sa place.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Le temps.

Son pire ennemi ?

Le doute.

Une manie d’écriture ?

Ecrire dans des bars et en musique.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

De l’inertie.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan,  un message à faire passer, une obsession ?

Le point de départ c’est toujours une idée assez précise. Je construis ensuite une intrigue autour et puis je façonne mes personnages.

Francis Bacon

 Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

Une certaine fierté, ou du moins l’impression du travail accompli. Dans mon cas, le rapport aux autres est inchangé car jusqu’ici je n’ai écrit ni sur moi, ni sur ma vie. Je suis donc, d’une certaine manière, moins exposée.

Si vous étiez :

une œuvre d’art : toutes les peintures de Bacon, follement énigmatiques.

un mot : « Récuser ». J’adore le jargon juridique.

une chanson : Je pars à l’autre bout du monde, Beyries.

une première fois : Premier roman. Et puis deuxième, et puis…

Citez trois ouvrages fondateurs

  • le loup des steppes, Herman Hesse
  • Personne ne disparait, Catherine Lacey
  • Les amnésiques, Géraldine Schwartz

Le dernier roman qui vous a étonné

Le tireur de Glendon Swarthout. C’est un western génial, je n’ai pas l’habitude de ce genre de littérature.

 

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Baïkonour, Odile d’Oultremont

24 Sep

« Pour peu, elle se situerait au même endroit que Marcus, à distance égale entre la mort et la vie. Alors elle se relève, prend conscience qu’elle n’a rien à faire couchée, se dit que quand on est vivant on se tient debout et on fait des choix. »

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Chère Odile,

J’avais, au cœur de l’été, promis de vous écrire à nouveau à la rentrée. Je venais de refermer votre livre, j’avais livré quelques mots sans prendre le temps du recul.

Les semaines ont passé, les sonneries des écoles ont repris leur rituel, la mer et les bains quotidiens semblent appartenir à un autre temps. Les jambes retrouvent l’ombre des pantalons et les gorges supportent d’être couvertes.

Mais je savais qu’Anka et Marcus survivraient à l’été. On n’oublie pas ceux qui vous aident à grandir, fussent-ils des êtres de papier.

J’avais tant aimé vos déraisons, y voyant un appel à la liberté et à sortir de ces tristes lundi. Baïkonour confirme ce cri, le rendant plus perçant car plus intime. Moins de folie derrière laquelle se réfugier, d’humour pour cacher les failles. Vous vous approchez au plus près du cœur et vous déposez dans celui des lecteurs vos mots.

J’ai rencontré Anka, un matin tôt, le soleil perçait à peine. J’étais assise sur un rocher, face à la mer. Après l’avoir longtemps regardée, j’ai ouvert votre roman et j’ai été saisie. Comment est-il possible qu’une autre pose des mots sur ce que je vivais ? Comment une autre pouvait elle décrire ce rapport à la mer qui m’étonne moi-même, la fille de l’est ? L’autre, c’était vous. J’avais l’impression que vous étiez à côté, juste à côté et que vous me souffliez votre histoire à l’oreille. C’est ainsi qu’il faut l’entendre votre histoire, comme un chuchotement. Je crois que les mots doux et bas sont ceux qui laissent plus de trace, qui s’infiltrent au plus profond, poursuivant le chemin en soi, longtemps après qu’ils aient été prononcés.

Il y a dans votre roman le chemin vers l’autre, la sortie de la solitude que l’on traine tous. Il y a les compromis qui un jour vous éclatent à la gueule à force de l’avoir trop muselée cette gueule. Il y a les figures qui aident à grandir mais contre lesquelles il faut se cogner pour devenir soi. Il y a la consolation aussi des deuils inéluctables et des histoires gâchées. Il y a le souffle vers demain.

Il y a des choses que je ne dirais pas dans cette lettre, que je garde pour moi, elles diraient des choses que je ne suis pas prête à accepter.

Je souhaite à ce livre de rencontrer d’autres yeux, à vos mots d’atteindre d’autres cœurs. Parce que je sais qu’il ne peut pas en être autrement, tant ils sont beaux.

Je vous embrasse.

Je n’ai, à nouveau pas utilisé le tu, certains choses se disent à distance, avec déférence aussi.

« On ne crache pas, personne ne crache, sur l’espoir. »

 

 

(Ci dessous la première lettre écrite en juillet, le jour de la lecture)

Chère Odile,
Je m autorise ce chère, quand un livre me porte, j ai la sensation de faire une vraie rencontre et je crois qu à partager un après midi en détention, on se lie au moins d un moment unique que l’extérieur ne peut saisir.
J’ai, ce matin, refermé votre (peut être étions nous passées au tutoiement mais l admiration me fait faire un pas de recul) Baikonour, il était 7 heures, face à la mer. Je l ai gardé dans mes mains un moment, j ai levé les yeux, j ai respiré et j ai laissé des larmes couler, oh pas les douloureuses, celles qui apaisent. Je crois que la littérature est plus grande que la vie, et que précisément c est pour cela qu’elle nous élève et nous aide à avancer. Votre roman a dit tant de choses de moi, ce chemin vers soi, coûte que coûte, ce souffle de liberté que seule la mer offre. Comme si votre roman était une invitation ou une main tendue. Il est question d’un rapport obsessionnel à la mer, en ce qu’elle peut tout. Il est question de choix de vie, d’espoir, du pas à faire vers l’autre et de ces chemins que l’on ne veut plus suivre au risque de crever d’ennui. J’ai aimé rencontrer Anka et Marcus, j’ai aimé me sentir posséder par l’océan en pensant à eux. Je vous écris de vacances, je vous écrirai à nouveau à la rentrée quand le quotidien aura repris sa valse, que la mer sera à plus de 200 kilomètres et surtout quand votre livre pourra être lu par d’autres pour les sauver un peu, aussi. Je vous embrasse. Charlotte.

Si on parlait écriture avec Sébastien Spitzer

19 Sep

Sébastien Spitzer livre en cette rentrée un roman remarqué et remarquable, creusant les questions de filiation avec le destin du fils caché de Karl Marx.

Il revient, ici, sur son rapport à l’écriture et aux lectures fondatrices.

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Écrire, à quoi ça sert ?

Écrire ça sert à vivre ! Une journée sans une ligne, c’est comme une bouche scellée, un regard éteint. Écrire c’est se replonger dans l’au-delà de la vie présente, dans son prolongement le plus intime. Écrire, c’est remplir un dossier d’admission en HP et s’y trouver bien, mieux que nulle part ailleurs.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

La solitude. Je n’ai pas de compagnon d’écriture. J’ai des contraintes extérieures qui me tirent de ce pli, de cet entre-soi-et-soi créatif.

Son pire ennemi ?

L’autre. Le coup de fil. Le vacarme soudain. La sonnette de l’ami qui débarque à l’improviste.

Une manie d’écriture ?

Le grognement de fin phrase. Je ponctue souvent mes phrases de petits grognements. Mais ça, c’est très intime. Il ne faut pas le dire. Quoique, on s’en fout puisqu’il n’y a personne pour l’entendre !

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Pierre Soulages

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

L’écriture me sauve du vide et du néant. Elle a rempli ma vie. Et ma pire angoisse est de ne plus pouvoir écrire. L’écriture me sauve de l’impossibilité d’écrire, de l’impossibilité de raconter, de décrire, de découvrir. Elle est le vaisseau ultime de mes voyages intimes.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Le roman nait d’un détail. Comme le diable. Il se loge dans un petit rien, une chanson qu’on entend à la radio, un article dans le journal, une question sur l’attitude adoptée dans tel ou tel contexte. Et toi, qu’aurais-tu fait si tu t’étais retrouvé dans cette situation ? Cette chiquenaude initiale passe ensuite au fer rouge de l’interrogation. Que vais-je en dire ? Que vais-je découvrir ? Où m’entraîne cette idée ? Une fin se dessine. Des personnages surgissent. Un vague plan apparaît et il est temps de se lancer. Tout ça, pour une idée fugace.

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Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

Mon éditrice me tannait le jour de la réception de mon premier roman. « Alors ça te fait quoi ? Il est beau, n’est-ce pas ? Et puis t’as vu la qualité du papier ? » L’émotion n’était pas là. Elle était ailleurs, en amont. L’émotion du premier roman était logée dans le faire, dans l’acte d’écrire. J’aime le travail, l’esprit de l’atelier. Le reste, c’est de la boutique. Un roman qu’on écrit est toujours le premier. Une fois publié il ne nous appartient plus.

Définissez-vous par :

            – une œuvre d’art : Un tableau de Pierre Soulages, noir, en apparences

            – un mot : Courage (parce qu’il y a le mot cœur niché dedans)

            – une première fois : Le premier baiser donné à une suédoise qui me répétait sans cesse « Yabla Mug ! Yabla Mug » ! Moi je croyais que ça voulait dire je t’aime. Nous nous roulions des pelles.Nous nous roulions dans l’herbe. Mais le lendemain, j’ai appris que cela voulait dire « saloperie de moustiques »!

Citez trois ouvrages fondateurs

« Pour qui sonne le glas« , d’Hemingway, parce qu’il m’a donné envie d’écrire

« Voyage au bout de la nuit », parce qu’il m’a donné envie de travailler mes mots

« Fairy Tale » d’Hélène Zimmer, parce qu’il m’a fait percevoir ce qu’était un bon auteur de dialogues.

Le dernier roman qui vous a étonné

« Les Misérables », relus cet été. Chaque phrase est pétrie de génie.

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Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

17 Sep

« La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. Elle bataille et s’acharne. C’est la grammaire des fous. Des phrases de corps à corps. Des mots à bout portant. Des apostrophes blessantes. »

On peut utiliser l’expression toute faite de petite histoire dans la grande Histoire, de découverte d’un pan caché et savoureux de Karl Marx, d’une plongée ambitieuse dans l’Angleterre victorienne.

On peut se féliciter d’avoir appris des choses en lisant ce roman, d’avoir sondé les ravages de l’argent et de son manque, toujours.

On peut évoquer les pages tournées avec avidité, portée par le souffle romanesque.

On peut dire tout cela du deuxième roman de Sébastien Spitzer.

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Ajouter qu’il y a l’écriture vibrante de Sébastien Spitzer qui animait déjà son premier opus,  cette colère contenue qui claque, cette façon singulière de regarder l’histoire pour la faire revivre par les sens et les détails qui incarnent.

On peut s’arrêter là, suffisant déjà pour qualifier un bon roman, non ?

Ce serait passer à côté de l’essentiel, de ce que les livres d’histoire, trop occupés à ériger les légendes, oublient, les hommes et les femmes.

Et un enfant, Freddy, fils sans père sur ou contre lequel se construire, recueilli par Charlotte, une femme courageuse qui porte le monde et tente de donner à l’enfant qui la suit de quoi grandir.

Il y a dans ce cœur battant une ode à la féminité, à ce rôle essentiel que les femmes endossent à s’en oublier, élever l’autre, l’enfant ou l’homme, prendre soin pour permettre à celui près duquel on se tient de briller sur le devant de la scène. Elles sont les héroïnes de l’histoire, celles qui guident les coulisses de l’histoire. Le dire ne suffit pas, la fameuse maxime: derrière chaque grand homme se cache une femme, comme s’il suffisait de dire cela pour contenir le rôle. Il faut les montrer et les faire vivre, celles sans qui rien n’adviendrait. Des femmes courageuses plongées dans leurs solitudes et dans les manques qui trouent les ventres, qui ne veulent qu’être regardées vraiment, par ceux qui trop occupés à asseoir leur pouvoir ne prêtent pas attention. Et que l’on soit dans l’Angleterre des années 1860, en France aujourd’hui, à l’autre bout du monde, ces questions-là demeurent et n’arrêteront jamais leur valse.

« Les femmes savent faire cela. Elles savent rendre les hommes heureux. »

Sébastien Spitzer dresse le portrait intime d’êtres complexes, tiraillées par l’envie constante, la quête universelle, et peut être la seule chose qui mène une vie, celle d’être aimé. Par une seule personne ou par le plus grand nombre. Et si c’était à cet aune qu’il fallait repenser l’histoire, la revisiter avec l’altruisme et les blessures cachées comme étalon ? Si on n’apprend rien de l’Histoire dans les erreurs du présent, c’est qu’il faut se mettre à hauteur d’hommes, de chaque être qui à sa mesure tente de rendre l’aventure plus douce ou plus forte. Il est là le rôle essentiel et déterminant de la littérature, revenir aux Hommes.

Et, même en allant au plus près des êtres, il demeure ce que chacun garde en lui, avec la crainte que des mots se posent sur le secret des âmes, Sébastien Spitzer parvient à les sonder avec sensibilité et profondeur.

Un grand roman dans sa densité et son humanité. Parfois on s’interroge du moment où un auteur peut se revendiquer écrivain, s’il faut un nombre de livres minimum ou un prix remporté, il ne faut rien de tout cela, il faut une vision du monde, du souffle et la capacité de toucher le lecteur au cœur. Sébastien Spitzer est un écrivain, avec qui il faudra compter.

« C’est d’un banal achevé. Un homme. Une femme. Une envie qui viendrait combler l’ennui. Et les regrets qui suivent, comme un charivari de casseroles et de couverts. Ces choses-là arrivent. Elles se traitent dans le secret. »

 

(Rendez vous jeudi pour l’interview de Sébastien Spitzer autour de son rapport à l’écriture.)

Si on parlait écriture avec Jean Baptiste Andréa?

12 Sep

Jean Baptiste Andréa livre, en cette rentrée, un roman ambitieux où se mêlent l’essence de l’intime et les grands espaces, l’homme face à ses rêves et les blessures d’enfance. Cent millions d’années et un jour est un roman qui compte et doit compter!

Et quand Jean Baptiste Andréa parle d’écriture, c’est avec autant de profondeur et de sincérité!

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Ecrire, à quoi ça sert ?

Je me pose souvent la question, surtout quand quelqu’un a une crise cardiaque dans un avion. J’ai remarqué que le pilote ne demandait jamais « Y a-t-il un écrivain dans l’avion? »

Ecrire, et plus généralement l’art, ne servent à rien. Bien sûr, on peut leur trouver une utilité évolutionnaire, ethnologique ou scientifique. Raconter, par n’importe quel biais, a permis de meubler les heures gagnées sur la nuit à l’invention du feu. Raconter a permis le développement de l’abstraction, et donc aidé à l’évolution de l’homme. Mais les fourmis n’écrivent pas, les souris ne peignent pas, et elles se portent très bien sans cela. Les scorpions sont antérieurs à l’homme et lui survivront sûrement. Ecrire  est un élément de l’évolution, mais pas un élément vital. Il suffit de voir la façon dont nous traitons notre planète pour comprendre que l’art n’est pas parvenu à amener l’homme si loin que ça.

L’art ne sert à rien, donc, et c’est ce qui est magnifique. Car si l’art ne sert à rien, pourquoi écrire, peindre, sculpter, chanter? Parce que toute forme est d’art est l’intuition de quelque chose de plus grand que nous. Appelons-le dieu, univers, force vitale, peu importe. Cette intuition, cet appel à ce plus grand que nous, peuvent changer le monde. Tout ceci n’engage que moi, bien sûr.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Un chien et une tasse de café.

Son pire ennemi ?

Le confort, mais c’est le confort qui permet d’écrire. Un paradoxe permanent assuré de nous rendre fous. C’est pour ça que les écrivains sont en général un peu bizarres. Entre autres.

Une manie d’écriture ?

Je ne sais pas vraiment ce qu’est une manie d’écriture. Faire trois fois le tour de son fauteuil avant d’écrire? Ca doit vouloir dire que je n’en ai pas. Ma seule manie d’écriture est d’écrire, c’est déjà assez contraignant.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 De l’annihilation par notre propre ego. On en revient à la première question.

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Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Il y a autant de réponses qu’il y a d’auteurs. Je crois que la seule chose importante, c’est d’avoir quelque chose à raconter, ce qui correspondrait au « message » ci-dessus, à ceci près que le mot peut avoir une connotation morale un peu pesante. Raconter une histoire qui nous fait changer notre regard sur le monde, même sur des points de détail, c’est déjà beaucoup.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

Il y a toujours un long travail qui fait que quand on a son roman entre les mains, on a tellement travaillé sur tout, le texte, la mise en page, les corrections, la couverture, la quatrième, qu’on ne peut plus le voir en peinture. Bon j’exagère un peu. Beaucoup, même. On est fier, très fier, soulagé, peut-être même a-t-on un petit baby blues. Mais le moment immense, pour moi, c’est quand mon éditrice dit « oui ». Le rapport au regard des autres est en général très simple, soit on t’adore, soit on te déteste, et vingt ans dans le cinéma m’ont appris à prendre les deux avec du recul. Et si on écrit d’abord pour soi, on écrit aussi pour être lu, encore un des paradoxes de l’écrivain. Le livre n’existe pas sans le regard des autres. Une chose est sûre: lorsque tu sens que quelqu’un a compris, vraiment, profondément ce que tu veux raconter, c’est un lien intime et merveilleux qui se créé, et qui te fait oublier toute la sueur, le sang et les larmes.

Si vous étiez :

            – une œuvre d’art : la Vierge, Sainte Anne et l’Enfant Jésus de Leonard de Vinci, devant laquelle j’ai passé des heures et des heures. Personne n’a jamais capturé une telle grâce dans des visages. Je ne parle même pas de la composition. Et ça ne sert à rien. A part à sortir de nous-mêmes.

            – un mot : prestidigitation. Un roman est une illusion.

            – une chanson: Estranged, de Guns’n’Roses. On peut faire plein de bêtises sur cette chanson.

            – une première fois: la soixante-huitième!

Citez trois ouvrages fondateurs

Joker. Je ne peux pas isoler trois ouvrages dans ma vie, dans la vie, je m’en voudrais sitôt l’interview finie, je voudrais en rajouter.

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Le dernier roman qui vous a étonné

Le Guépard de Giuseppe Tomasi. Il m’a fait pleurer, il est d’une beauté sublime. En général, mon passé cinématographique me permet d’analyser et de démonter les ressorts, les techniques d’un récit, mais là et je n’y arrive pas. Tout a l’air si simple, presque aléatoire. C’est comme un tour de magie. C’est l’essence du génie.

 

Cent millions d’années et un jour, Jean Baptiste Andréa.

10 Sep

« J’ai été sage toute ma vie, crois moi, ça ne sert à rien. 

1964. Stan, paléontologue. Umberto, le vieil ami. Gio, le guide. Peter et sa marionnette Youri.

Un rêve fou de dragon. Une expédition en montagne à la poursuite du rêve.

Après nous avoir fait rencontrer l’inoubliable Shell dans son premier roman Ma reine, Jean Baptiste Andréa nous offre à nouveau des rencontres fortes dans son deuxième roman, au si beau titre, Cent millions d’années et un jour.

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Le monde, ce qu’il  a été, ce qu’il contient.

Et un jour.

Ce jour, comme le seul qui compte, celui où le possible est à portée de mains. Comme pour Ma reine, Jean Baptiste Andréa tire le fil des thèmes qui lui semblent chers. La nature, ici plus abrupte, l’enfance comme absolu, les êtres en marge de ce que la société ordonne, et la capacité de l’imaginaire à enchanter la vie.

Mais, ici, tout est plus minéral, comme si le voile de douceur s’effaçait pour laisser place au brut, à ce qui reste quand on se rapproche de la vérité, quand le rêve qui creuse son antre dans les tripes se dénude pour être mis à jour.

A fouiller l’essentiel, Jean Baptiste Andréa redouble de poésie et tisse avec sa langue sensible et sensorielle un monde que l’on quitte à regret, en se prenant à inspecter ses envies secrètes pour leur donner, même aux plus folles, la place qu’elles méritent.

« Lui avouer qu’à cinquante-deux ans, je cousais encore mon nom au revers de mes pulls parce que ma mère m’avait expliqué que, comme ça, elle me retrouverait toujours. »

Et si les rêves et notre enfance étaient les deux choses qui nous définissaient le plus ? Au milieu de son expédition, plus que ces compagnons de voyage, ce sont les souvenirs de son père autoritaire et de sa mère qui guident Stan, qui le révèlent aux lecteurs dans sa complexité et ses manques, dans son rapport aux autres et à sa quête. Il n’est pas question des clichés qui jalonnent souvent le rapport à l’enfant mais plutôt des sensations qui l’habitent, de cette capacité d’être à l’instant présent, des sensations sans filtre et de la faculté à croire en tout.

Ce livre est beau, beau à pleurer comme devant un paysage qui coupe le souffle, comme quelque chose de plus grand que soi.

Il y a un peu de chacun de nous dans ces pages, de l’enfant qui jamais ne laisse en paix l’adulte devenu, de la folie avec laquelle on flirte aux yeux de la norme quand on ne suit pas un chemin tracé, de la quête sans fin qui donne à chaque jour qui s’écoule la raison d’attendre le suivant.

Jean Baptiste Andréa confirme son talent d’écrivain, dans sa capacité à créer des atmosphères singulières, à creuser les questions essentielles en offrant du romanesque et à créer du beau.

Il est un auteur qui compte, et à suivre, indéniablement.

« La prochaine fois que l’aube me secouera, je n’ouvrirai pas les yeux. C’est un piège. L’aube ment à ceux qu’elle réveille, à l’homme d’affaires, à l’amoureux, à l’étudiant, au condamné à mort et, oui, au paléontologue aussi. Elle nous remplit d’espoir pour mieux nous décevoir. Le crépuscule, plus vieux et plus sage d’une journée, m’a fait la leçon : j’ai été bien naïf de la croire. »

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Si on parlait écriture avec Lola Nicolle ?

5 Sep

Lola Nicolle publie en cette rentrée son premier roman, et quelle première fois!  J’ai voulu embarquer avec elle dans les coulisses de son écriture fiévreuse et poétique.

 

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Écrire, à quoi ça sert ?

Pour moi, écrire sert à retenir le temps. À le comprendre, le décrypter. À justifier la vie, aussi. Organiser ce grand désordre dans lequel nous évoluons, lui trouver une forme, un sens. Bien que j’admire l’imagination foisonnante de certains auteurs – qui se servent, eux, de l’écriture pour dépasser le réel – elle me permet, à titre personnel, de mettre les mains dans cette matière qu’est la réalité et de la sculpter pour rendre tout cela soit plus tolérable.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

L’obsession. Cela lui permet de ne pas trop penser à ce qu’il fait, mais d’y aller, parce qu’il n’a tout simplement pas le choix. Sans cette forme d’urgence ou de nécessité, il me semble que rien de vraiment bon n’advient. L’obsession, donc, serait le premier compagnon. Et le second, ce serait l’éditeur, qui soutient, aide, fait accoucher, donne confiance. Mais peut-être dis-je cela par déformation professionnelle ?

Son pire ennemi ?

L’attente. Je crois que l’auteur ne doit rien attendre de son livre. Bien sûr, on espère qu’il touchera des lecteurs, que le texte deviendra un bon compagnon de vie pour celui qui le choisi, qu’il saura toucher au bon endroit. Mais il ne doit rien attendre en retour. Ça ne veut pas dire que l’auteur ne doit pas penser à son lecteur lorsqu’il écrit, au contraire. Il faut être généreux. Publier signifie partager ; mais la réception doit rester une bonne surprise et non un moteur.

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Une manie d’écriture ?

J’écris très souvent sur l’iPhone. Mon écriture se base beaucoup sur des observations, alors il n’est pas rare que j’écrive sur les notes du téléphone dans un métro, dans la rue, lorsque je surprends une scène ou qu’il me vient une idée. Je marche énormément dans Paris. Cette activité me permet de pré-écrire dans ma tête. Travaillant beaucoup autour de la poésie, je trouve souvent des images lors de ces trajets à pieds.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Écrire de Marguerite Duras « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »)

L’écriture permet de sauver des moments de l’oubli. Mais également de les prolonger. Quel plus grand pouvoir que celui de redonner vie à des scènes, des personnages. De pouvoir parler aux absents. Elle sauve également de l’ignorance. Si j’écris, c’est également pour comprendre le monde, les rapports entre les individus et la société. Ce qui régit tout cela ; le social et le politique. Pour tisser des liens entre des situations concrètes et une tentative de compréhension.

Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? Quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

C’est une sensation incomparable. Dans le sens, où, avant qu’il ait une dimension matérielle, le livre qu’on écrit est, pour les autres, parfaitement abstrait. Tout cela pourrait n’avoir jamais existé, alors que cela fait souvent plusieurs années qu’on y travaille. À partir du moment où on le tient entre les mains, on a la preuve irréfutable ; tout cela est réel. Mon premier livre était un recueil de poésie (Nous oiseaux de passage, Blancs Volants, 2017), et je garde vraiment un souvenir incroyable de cette première fois. Mais c’est également le commencement d’autre chose ; le texte désormais nous échappe, il va se confronter aux regards des autres. Le texte fait soudain sa vie sans vous et c’est vertigineux ! Il serait faux de dire que l’avis des autres ne compte pas – c’est un grand bonheur que de recevoir des retours de lecteur. Mais il faut également savoir s’en préserver.

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« Architecture of Density #43 », de Michael Wolf

Si vous étiez :

            – Une œuvre d’art: « Architecture of Density #43 », de Michael Wolf

J’ai découvert ce photographe aux rencontres d’Arles, il y a quelques années. J’ai été bouleversée par ces photographies qui reflètent parfaitement l’ultra-moderne solitude des grands ensembles urbains. Ce sujet m’intéresse tout particulièrement.

            – Un mot : La gaieté (car il est poli d’être gai).

            – Une chanson : « Béton armé », de Bagarre

Bagarre est pour moi le groupe le plus avant-gardiste du moment. Il y a une grande souplesse dans les genres explorés – rap, éléctro, métal, chanson. Une absence de hiérarchie entre ses membres. Une écriture incroyablement puissante. Une urgence certaine. Bagarre est le contemporain.

            – Une première fois : La première fois que, dans mon métier d’éditrice, j’ai eu la sensation de réellement découvrir un auteur. Une vraie voix. C’était Jean-Baptiste Andrea avec Ma reine.

Citez trois ouvrages fondateurs

Lettre à D., de André Gorz

L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza

La Mise en scène de la vie quotidienne, de Erving Goffman

Le dernier roman qui vous a étonné

Ida, de Hélène Bessette

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