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Lettre à Adèle, ou à moi-même.

11 Oct

« Je veux être danseuse, musicienne et raconter des histoires. »

Cela fait plusieurs mois, mon Adèle, que tu me le répètes, je ne souris pas en passant à autre chose, je te réponds que tu y arriveras si c’est ce que tu veux, qu’il faudra travailler mais que tu y arriveras. Tu pourras changer mille fois d’avis, si tel est ton choix. Qu’il ne soit que le tien, pas celui du conformisme et de parents trop angoissés. Un jour, Thibault qui tente déjà d’attraper la lune dès qu’il l’aperçoit pointant du doigt ce ballon me dira peut-être qu’il veut être cosmonaute, alors avec la même fougue, je lui dirai que c’est possible. Je veux que votre route soit des possibles, uniquement cela. Des possibles aux allures d’Everest mais des possibles. Je sais depuis que tu es née que le dire ne suffira pas, c’est en voyant que tu sauras. T’entendre parfois me plaindre: ma pauvre maman, tu dois aller au travail me fait bondir, d’autant que je sais que c’est une phrase répétée. J’ai beau connaître le poids de la transmission non dite ou malgré soi, je commets des erreurs.

Combien faudra-t-il de pages lues, de spectacles éblouissants et de rencontres essentielles pour que le risque soit pris ? A partir de quand le constat est-il ridicule quand il n’est pas accompagné d’actes ?

Samedi, tu as voulu venir à la rencontre des auteurs*, pour comme tu dis qu’ils écrivent ton nom dans les livres, tu baignes dedans, dévisages ce monde avec ton regard d’enfant, sans déférence exagérée, avec les mêmes appréhensions que tout autre monde. Lire, écrire, raconter des histoires ont la même importance que jouer, courir et sauter.

Le soir, j’y suis retournée. Tu m’as dit : « Maman, reste avec moi, pourquoi tu y retournes ? »

Je me suis assise près de toi te caressant les mains comme tu aimes tant : « Parce que j’aime lire, j’aime les gens qui écrivent, ils me fascinent et m’émeuvent. Ils me donnent l’impression d’exister. »

En murmurant, j’ai ajouté : « je crois que je voudrais être l’un d’eux ».

Avec une toute petite voix,  tu as répondu : « mais Maman pourquoi tu parles tout bas ? Personne ne dort et nous ne sommes que toutes les deux. »

Je t’ai embrassée et j’ai filé.

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J’y repense depuis, à ce murmure. C’est la première fois que je le disais. Certains le pressentent, d’autres l’imaginent, moi-même je tourne autour sans oser m’approcher, comme si poser la main dessus engendrerait une brulure fulgurante. Quel danger y a-t-il à le dire ? Je n’enlève rien à personne en l’énonçant, au contraire je m’ajoute des choses, je me remplis. Le dire mais le murmurer à ton oreille innocente, là où rien n’est impossible dès lors qu’on décide d’y croire.

Ce n’est pas un rêve d’enfant, je crois que je n’ai pas de rêve d’enfant.  La sensation que le dire est d’une prétention sans égale, mais pourquoi ? Dire n’est pas être. Et quand bien même, personne n’est blessé. Les piédestaux sont durs à faire tomber, comment vouloir être ce que l’on admire ?

J’aimerais tant, parfois que dire suffise à être, que ce gouffre de la réalité ne soit pas si béant.

Personne ne m’en a dissuadé ouvertement, personne n’a descendu sur moi le tranchant d’un couperet. Toute seule, j’ai réussi à ériger des murs sacrément costauds.

J’ai l’impression depuis ce murmure qu’un pacte nous lie, que te le dire était prendre acte et qu’à partir de maintenant, si je veux que ta conviction d’être celle que tu désires du haut de tes presque cinq ans se réalise, il faut que moi aussi je me mette au travail et que j’arrête de me détourner de cela, de tourner autour sans jamais m’arrêter. Je ne crois désormais qu’au beau et à cette si belle inutilité de l’art. Je crois que seule cette transmission de mots, de couleurs, de beauté n’a de sens.

Hier, je n’étais pas là pour te border mon Adèle, je te sais toujours un peu fragile dans ces cas-là, même si grandir doit passer par mon absence. Je suis allée au théâtre, entendre un homme parler d’un autre et donc de lui-même, du rapport à soi dans l’épreuve et de ce que l’on peut être pour quelqu’un. C’était bouleversant, j’en suis sortie avec l’envie, à nouveau, celle qui parfois s’érode sur le quotidien, les cases à remplir et l’angoisse du lendemain.

Ces mots se sont insinués en moi, ce ne seront pas des mots de plus, ce seront des mots de certitude et de conviction. Parce qu’hier, Jacques Gamblin a parlé de Thomas Coville et de ce qu’être avec une force et une beauté magnifiques**.

L’un deux écrit à l’autre, au début sans réponse, j’ai pensé à ces lettres que je t’adresse mais qu’en réalité, je me raconte. Moi aussi, je voudrais qu’on me lise encore des histoires, que l’on me borde en me disant que tout est possible, alors ces lettres sont un peu cela. D’autres les lisent, sais tu. Parce que rendre public est une forme de prise d’acte aussi.

En rentrant, je suis venue t’embrasser, même si ces baisers de nuit se perdent dans tes rêves comme tu dis. J’ai relu le texte de la pièce d’une traite, pour m’abreuver encore. J’y ai puisé des pépites. Et une leçon ou une affirmation. Une certitude.

« Tenter. Tenter. Tenter. Essayer. Risquer. Les plus beaux verbes du répertoire. »**

Viens mon Adèle, on ne va pas seulement croire, on va faire. Et on va être.

« Porte-toi au plus près de toi ! »**

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*Rencontre des 68 premières fois au Mans.

** Je parle à un homme qui ne tient pas en place, jacques Gamblin, Thomas Coville.

 

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Fais de moi la colère, Vincent Villeminot

19 Sep

« Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres ?

Sommes-nous encore des hommes et des femmes ?

Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? « 

Comment poser des mots sur le sublime ? Comment ne pas être fade face à la puissance de ce texte ? Le titre déjà évoque tant de choses et résonne chaque jour en moi.

La colère et le désir (n’est-ce pas là les deux facettes d’une même émotion et du même sentiment ?) sont sublimés par une langue magnifique et puissante, qui ne peut laisser le lecteur sur le quai.

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Ce roman emporte et submerge. Même à la deuxième lecture, il se révèle encore. On voudrait le scander ou le murmurer. On aimerait qu’on nous le raconte, comme ces contes qui empêchent de dormir tant ils sont forts.

Le monstre, servi par une langue éblouissante qui le rend encore plus violent et plus présent, bouscule sauvagement, il percute et éveille les consciences.

Ismaelle, Ezechiel. On y croisera Moby Dick et ce qu’il dit des hommes et de la fureur, du monstre qui nous dépasse et que pourtant nous nourrissons.

Je ne trouve pas la distance suffisante pour porter ce texte, j’espère juste qu’il saura rencontrer ses lecteurs. Il est exigeant et sort des chemins tracés, il est inoubliable par ce qu’il provoque. Vincent Villeminot se saisit du monde et nous le livre avec une langue nouvelle et originale, qui embrasse les mots comme les êtres pour les porter plus haut.

Ce roman est une merveille.

La force du langage peut tout, tout dire et tout montrer. Sommes-nous prêts à l’entendre ?

 

« J’eusse aimé n’être qu’à toi,

Ne jamais rien connaître, avant toi, après toi

J’eusse voulu que tu sois le premier car le seul.

J’eusse.

Insuffisant bien sûr, comme les autres.

Si court.

Car tu ne suffis pas toi non plus.

Mais tu combles.

Et après toi, je ne crois plus au désir insatiable. »

 

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Simple, Julie Estève

7 Sep

« On ne dira pas ici comment il est mort. Ce qui l’a tué. On écoutera, dans les odeurs de maquis, de marjolaine sauvage, la voix d’un homme qui, pour certains ou le reste du monde, n’en était pas un tout à fait. »

 Antoine Orsini, le baoul. Julie Estève, sa magicienne.

Une prouesse.

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Simple ou la prouesse d’une langue singulière, d’une langue inventée pendant plus de 200 pages sans fléchissement et sans exaspération ; une langue qui ouvre à un monde, celui d’Antoine, juste à côté du nôtre, dans les vies que l’on n’ose pas trop regarder.

A le lecture de Julie Estève, les mots font sens, ils vivent leur vie, autonomes et grands car finalement le monde ne se définit il pas uniquement par les mots que l’on emploie ?

Après l’obsédant Moro-Sphinx, Julie Estève affirme son talent singulier pour créer une ambiance à nulle autre pareille, pour centrer son monde autour d’un personnage inoubliable, vous vous étonnerez à penser à Antoine, ensuite, à regarder les chaises abimées avec tendresse. Comme si le temps de la lecture, vous étiez renvoyé vous aussi dans vos marges, dans les travers et le regard que l’on porte sur les autres.

Simple assoit la maitrise et l’exigence de Julie Estève, qui définitivement a sa place dans les grands auteurs français et promet de nous éblouir encore longtemps. Parce qu’en plus du talent, elle a, dans son écriture et pour ses personnages, une tendresse si forte qu’elle touche au plus proche de nos failles.

Et si on adoucissait nos regards et qu’on s’aimait plus fort ? L

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Les 68 premières fois s’ouvrent aux deuxièmes romans et accueillent évidemment ce roman si fort.

Sujet inconnu, Loulou Robert.

31 Août

« Avoir le choix de sa vie sans savoir qui l’on est entraîne un certain nombre d’erreurs. Je me retrouvais livrée à moi-même. Je devais choisir, construire mon avenir, mais l’avenir était un concept lointain. »

Par où faut-il commencer ? Comment aborder ce roman qui me dit tant de choses de moi que j’ignorais, qui met en mots des sensations qui me poursuivent sans que je les saisisse ?

Parler de lui, c’est parler de moi, comme à chaque lecture marquante ,mais il y a, dans ce roman, quelque chose d’une violence et d’une urgence qui fait trembler mes doigts au moment de poser mes mots sur ceux de Loulou Robert.

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C’est avec Bianca qu’elle a débarqué Loulou, il y avait déjà une fougue et une façon de voir la vie, une autorisation à voir le monde bancal et sombre quand on était pourtant plutôt bien né. Magnifique Bianca dans son hôpital psychiatrique. Il y a eu Hope que j’avais trouvé un ton en dessous.

Et là, comme si en trois romans, et à seulement 25 ans, elle se renouvelait déjà, comme si elle avait fait voler les carcans qui ne l’autorisaient pas à se dire écrivain, comme si elle assumait enfin, elle nous livre une histoire brute de désir et de vie, de perte et de manque qui remue autant qu’elle fait grandir. Comme si  elle se libérait et qu’elle nous murmurait : viens, je t’emmène avec moi, je t’ouvre la porte, allez viens, vis. Passe par la fenêtre s’il faut, mais vis.

L’écriture incisive ne baisse jamais la garde, assène coup sur coup et finit par un KO magistral. Parce que la vie, le désir, l’amour et le chemin qu’on trace sont autant de combat de boxe, qui n’empêche pas la tendresse et la douceur, mais pas étalée, en arrière plan pour aider à vivre tout de même et à canaliser la violence.

«  J’ai peur de me regarder dans la glace. De constater celle que je deviens. Mais je garde une certitude. Elle ne bouge pas, ne fléchit pas. Tête haute. Celle que je deviens écrit et écrira. Sans ça, plus rien n’a de sens. Sans ça, je te laisse gagner. Me prendre tout entière ?. Sans ça, je ne compte plus. N’existe plus. Je perds min identité. Je redeviens fantôme. »

Il est question de racines qui enserrent sans savoir quoi en faire, de rapport aux parents, de façon d’être au monde. Elle nous donne à voir la fureur qui nous habite et dont il faut trouver le moyen d’expression pour ne pas qu’elle nous bouffe.

Il est question d’elle sans doute. Mais surtout de nous. Et beaucoup de moi.

On s’en fout de savoir ce qui est vrai ou non dans le livre, la seule certitude qui demeure est qu’un auteur capable d’écrire ce texte est un écrivain, un vrai, un grand. Et que Loulou Robert comptera. Nécessairement. Viscéralement.

Ce livre, comme un rappel incandescent: n’oublie pas de vivre, bordel, c’est court.

« Je ne veux pas briller. Juste ressentir. Chercher la vérité. »

 

Les enfants de ma mère, Jérôme Chantreau.

23 Août

 « Ce qu’elle demandait aux autres, c’était qu’on la tire hors d’elle. »

Le défi du deuxième roman n’est, parait-il pas aisé. Après l’onirique et singulier Avant que naisse la forêt, Jérome Chantreau se réinvente déjà dans Les enfants de sa mère, magnifique roman de cette rentrée.

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J’imagine que l’on présentera ce roman comme le portrait d’une époque, de la France de Mitterrand, des premiers divorces assumés. Il est bien plus que cela.

Dire qu’il est le portrait d’une mère est encore trop réducteur.

Il est un portrait de femme, oscillant entre les obligations et la soif de liberté, qui tâtonne comme chacun pour trouver sa place et qui se raccroche aux autres pour trouver un sens.

Il est le portrait de la jeunesse qui doit s’emparer de sa vie là où la société dresse des codes et des interdits.

Il est le roman de l’apprentissage quotidien à devenir acteur de ses choix et à s’inventer sa propre vie.

Jérome Chantreau déploie une écriture vive et classieuse, offrant des fulgurances que l’on note pour garder près de soi, comme un miroir tendu pour mieux se voir et avancer.

« Pourquoi fallait-il toujours que les beaux sentiments s’avilissent au contact de l’existence ? »

Il y a chez Françoise les petites et grandes choses qui font une vie, les émotions débordantes et la nécessité chevillée au cœur d’être, de compter et d’être aimé.

Il y a chez Françoise un bout de nous, et de moi qui fait chavirer.

Il y a chez Laurent la douleur des questionnements, la nécessité de se construire soi-même, de faire fi du monde autour tout en s’y intégrant.

Il y a dans tous ces personnages les facettes multiples d’une vie, avec une tendresse infinie et dans cet appartement, 26 rue de Naples, que l’on habite le temps de la lecture la sensation d’être chez soi. C’est cela qui fait un grand roman, la sensation de rencontrer quelqu’un, de faire entrer dans sa vie des nouveaux personnages et d’être différent en fermant la dernière page.

« Elle ne savait plus quel était son rôle. Elle en voulait un, pour ne plus rester à côté de la vie. Mais lequel ? »

Si tout écrivain cherche à écrire un livre sur la mère, et ce sont ces livres-là qui me passionnent, alors Jérôme Chantreau a réussi deux fois à relever le défi, en dressant un hymne à la mère imparfaite, proue de chacune de nos vies, en livrant un roman tendre et profond, doux et intense, rock et poétique, comme la vie quoi.

(et avec la playlist de l’auteur dans les oreilles, c’est encore plus savoureux! https://www.deezer.com/fr/playlist/4547156424utm_source=deezer&utm_content=playlist-4547156424&utm_term=12085314_1530531302&utm_medium=web)

200 mètres nage libre, Pauline Desnuelles.

27 Juin

Cette chronique aurait pu être à nouveau une lettre à mes enfants, prendre le parti de ne plus faire d’article que par ce prisme, tant cette forme dit beaucoup du fond, de l’essentiel saisi dans mes lectures.  Après m’être posé une énième fois la question de la nécessité d’écrire ici, aussi épisodiquement, alors que la raison d’être d’un blog est une sorte de rendez-vous réguliers, mon carnet a eu envie de faire sortir les mots qu’il contenait. Non par besoin d’être lu mais simplement pour échanger une expérience de vie, car c’est cela la lecture et ce qu’elle doit être : une expérience sur nos vies, une incidence sur nos vies.

« Il a tout aimé de ces journées d’apprentissage. Il s’était senti investi d’une mission. Cela aurait pu être ça, sa place dans le monde. »

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Le titre. 200 mètres nage libre.

Le bandeau : une photo de vague.

Dès les premières pages, elle est là.

Dans sa puissance et son attraction.

Dans la force et le pouvoir qu’elle est capable d’exercer sur nos corps d’humains.

Dans ce qu’elle peut sauver et perdre, faire vivre et tuer.

La mer.

Face à elle, il y a Liam.

Liam et sa douleur.

Liam et son exil  au Cap-Vert pour se consoler d’un chagrin trop fort.

Liam et ce questionnement incessant d’être au monde, à la juste place.

Pauline Desnuelles dresse la valse d’une errance, par petites touches sans entrer dans le fond du tableau, en y glissant les couleurs et en accentuant les sensations. Elle laisse la place au lecteur pour s’insinuer dans les vagues, pour éprouver la solitude et la difficile construction d’une vie quand les espoirs sont minimes.

En sus de partager les sentiments humains, Pauline Desnuelles interroge sur ces terres où le rêve des enfants qui y grandissent n’est que de les quitter pour s’arrimer aux grandes villes occidentales, avec la croyance que le mieux est lointain.

« Avoir un enfant de soi, un jour, né de lui, de son corps, ce ne serait pas raisonnable. Juste beau. Se sentir lié un jour, par une membrane invisible. Sans élan de possession. Pour toujours. »

Dans son premier roman, Au-delà de 125 palmiers, on trouvait déjà ce pouvoir d’évocation, cette puissance des romans courts qui par le biais de quelques jours dans la vie d’un personnage vous tendent un miroir et vous habitent ensuite, comme des cailloux que l’on veut amasser avant d’oser.  Et il y avait cette mer puissante et sauveuse, qui semble remettre les gens face à leurs essentiels.

Après plusieurs semaines de lecture, ces deux romans me tiennent encore, j’y pensais en nageant dans l’océan ce weekend, dans ce qu’ils disent des questionnements universels. Découvrir un nouvel auteur a toujours une saveur particulière, comme de rencontrer un ami qui vous reconnaît et vous comprend, un ami singulier qui par ces mots vous rassure, vous console et parfois vous murmure d’oser.

Et dans ce 200 mètres nage libre, surtout il y a cette phrase, comme une déflagration. Parce qu’à cet instant de lecture, elle était moi et que la puissance de la littérature est vertigineuse.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? Ca va ?

– Ca va. Je perds pied. »

 

Tant bien que mal, Arnaud Dudek.

18 Mai

Je n’ai jamais aimé la bascule, celle des aires de jeux ou celle vers la nuit. J’aurais voulu que la nuit tombe sans attendre, que le marchand de sable dépose des caisses de son produit miracle pour que tout s’arrête sans conscience. Petite. Grande, encore.

Comment ne pas reproduire la crainte, ne pas la transmettre ? Trop tard. Je comprends le besoin de veilleuses fortes, d’une histoire encore une, une seule, d’un baiser, un dernier, des exercices de balancement, d’un câlin et de la petite phrase immuable « tu me veilles hein ? ». Je ne résiste plus, ne cherche plus à analyser la mère défaillante que je fais en ne l’aidant pas à se détacher et à grandir vraiment.

Est-ce seulement une excuse pour me protéger ?

Cet instant où je trouve ma place sur le canapé encombré, calé entre une veilleuse aux allures de gros chat, des ailes de fées et des princesses endormies, la bête hors de la maison montant la garde, son lit à quelques centimètres, est ma bascule. Et enfin, elle est douce.

Hier soir encore il y a eu le rituel et la lecture de l’album C’est moi le plus de fort de Mario Ramos. Se rassurer que les méchants loups n’existent que dans les histoires et que dans celle-là, il trouve plus fort que lui.

Je me suis assise, ce petit livre à la main. Petit, uniquement par la taille. 90 pages. 90 pages de littérature.

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Je n’ai relevé la tête qu’une fois la dernière ligne lue, elle s’était endormie depuis longtemps, son souffle était stable, ses mains ne cherchaient plus la bouche à caresser, le doudou à cramponner.

Je la regardais et j’étais sonnée.

J’ai ramené mes genoux sous mon menton, les ai enserrés dans mes bras, et je me suis bercée. Impossible de me lever comme à l’habitude. Je la regardais et je me balançais. Quelques minutes après, mon tout petit a crié, les cauchemars qui commencent à faire leur lit. « Ce n’est rien, tout va bien », un baiser, un câlin un peu plus serré que les autres jours. Paisible, dans son lit, je suis retournée sur le canapé. Impossible de faire autre chose, d’aller ailleurs.

Le sujet, évidemment. Le lire dans la chaleur d’une chambre surchargée, mes bras encore chauds d’avoir serré mes enfants. Tout est posé dès la première page, le viol d’un enfant. Sans détails, une seule phrase suffit. Comment grandit-on avec cela ? Quel adulte devient-on ?

Ce roman percutant est un cri, celui de l’enfant que l’on n’a pas sauvé, celui de l’enfant qui dès son plus jeune âge intègre la culpabilité pour se taire, hurle dans son oreiller quand on voudrait qu’il s’ouvre.

J’ai eu besoin d’écrire sur ce roman mais je ne sais pas quel mot utilisé, tout semble fade, à côté de la délicatesse d’Arnaud Dudek, des mots si beaux pour dire le pire. Rien de grandiloquent, tout n’est que suggéré, le rendant encore plus fort.

C’est violent et dans le même temps, on aime l’adulte que cet enfant est devenu, on voudrait pouvoir le libérer, mais il y parvient lui-même. Le corps se souvient, le corps par lequel on a souffert ne peut qu’être meurtri à son tour, pour faire cesser la douleur sourde.

Souvent, je m’interroge sur l’utilité des choses et de ce que je fais, sur l’à quoi bon.

Hier soir, une fois mes jambes dépliées, j’ai saisi un nouveau carnet et j’ai bafouillé quelques mots, ils sont sous vos yeux. Je ne sais pas à quoi ça sert de raconter ma vie quand d’autres le font de manière si touchante, avec une tendresse là où il ne pourrait y avoir que de l’aigreur, avec une si belle humanité sensible là où on l’excuserait d’être misanthrope.

A lire les blogs, on croit que l’on aime tous les livres. C’est faux. On en lit dix pour en aimer un, on décide de parler sur celui-ci et par sur son précédent. Sans raison. Ou justement parce qu’on sait qu’il faut en garder une trace, et que l’émotion n’étant faite que pour être partagée, il convient de faire entendre les mots des autres, ceux d’Arnaud Dudek sont posés et magnifiques.

N’ayez crainte du sujet, l’écriture emporte loin, ne donne pas à voir l’horrible mais au contraire l’humain derrière le monstrueux. Je ne sais pas encore comment on ressort de ce livre, ce qu’on lit après. Je sais juste que ce matin, autour d’une brioche avec une dose supplémentaire de chocolat, j’ai dit à nouveau à ma fille que j’étais là, que je pouvais tout attendre et que jamais elle ne devait avoir peur de dire les choses. Je ne peux pas faire fuir les loups, mais je peux essayer de lui apprendre à les apprivoiser.

« Quand j’ai lâché le point final de ce livre, j’ai tangué un peu, j’étais ivre. Peut-être que vous tanguerez aussi. Peut-être que nous tanguerons ensemble. Mais c’est une belle ivresse, la littérature. »

Ce soir, je me balancerai encore pour tenter de les dompter, mes propres loups. Enfin… Tant bien que mal. C’est à cela que servent les grands livres, à dompter les loups et les ombres. Merci Arnaud Dudek.