Archive | … RSS feed for this section

Le matin est un tigre, Constance Joly.

11 Fév

 » Si on l’entend, c’est qu’elle existe. Alma est-elle la seule à se défier de l’évidence? Certains, parmi les hommes, ont-ils comme elle un sentiment de solitude si grand, et ce depuis toujours qu’ils doutent même de leur matérialité. »

Il me fallait savoir par où commencer avant de poser les mots sur cette feuille, savoir quoi dire en premier.

Parler de littérature, c’est parler de soi. Parce qu’il n’y a que la littérature – peut être les arts en réalité- qui comble les vides et les absences à soi-même tout en vous tenant au bord d’un précipice, celui de vos failles.

J’utilise le vous alors qu’il ne faudrait qu’utiliser le Je.

Il n’y a jamais eu dans mes chroniques de volonté littéraire, parler d’un style, m’aligner sur une chronique classique où l’on dissèque les mots et leur portée, où l’on place le roman dans un courant, cela ne m’intéresse que si ça parle aux tripes. Je peux reconnaître une belle écriture, un travail d’écriture singulier mais ceux qui restent sont ceux qui s’adressent à l’animal derrière l’enfant docile, au corps avant la tête. Je ne sais pas bien à qui s’adressent mes chroniques si ce n’est à moi-même, pour laisser une trace de ce qui compose ma vie.

49528586_2073997099361627_3545478069575745536_n

Quand j’ai saisi ce roman, la quatrième de couverture m’intriguait, son titre aussi. Une amie bienveillante m’avait dit que ce livre était pour moi. Au bout de deux pages, je l’ai refermée, regardant au-dessus de mon épaule si Constance Joly s’y trouvait. Se lire pour se comprendre est une chose. Découvrir et comprendre des pans cachés par la lecture est une autre expérience, singulière et rare.

J’ai continué, reprenant littéralement mon souffle parfois. Je ne savais pas que je sombrais, m’enfermais dans une spirale de mère épuisée et de femme oubliée avant de lire Le matin est un tigre.

En le lisant, je me suis sentie grandir, ma colonne vertébrale s’est redressée. J’ai levé la tête et j’ai vu ce que j’étais en train de laisser en chemin, j’ai eu envie pour la première fois de faire naître la femme – un mot qui toujours me semble étranger à moi-même- qui se cachait derrière la fille, l’épouse, la mère et surtout derrière la petite fille trouillarde et sage.

Ce sont des fragments et des essences, des rencontres et des regards qui fondent une vie. Le matin est un tigre sera l’un de mes fragments, l’un de ces livres, ils se comptent sur les doigts d’une main, qui changent la ligne d’une vie, et lui donnent une assise. Il rejoindra ces trois romans qui ont précédé une décision dans ma vie.

Je ne vous raconterai pas l’écriture si sublime où pas une phrase n’est en dessous même pour décrire le quotidien et l’ordinaire, je ne vous détaillerai par l’histoire de cette mère qui oublie l’essence d’une vie, la sienne et celle de sa fille, je ne vous décrirai par la mer et les rencontres, le chardon et le sauvage.

Je ne dirai rien, vous le comprendrez.

C’est un roman qui autorise à devenir, qui accroche le cœur pour lui donner la force de battre plus fort.

Je dirais juste, je crois en pesant mes mots, que ce roman m’a sauvée du trou dans lequel je glissais.

Et peut-être que dire cela veut tout dire.

 

« Il suffit d’accepter. D’accepter tout d’elle-même. Sa fragilité comme sa force, sa laideur comme sa beauté. Il lui suffit de cesser de craindre en sa puissance. De consentir enfin à être elle-même. »

 

 

 

Publicités

A nous regarder, ils s’habitueront. Elsa Flageul

11 Jan

Est-ce ça être parents ? Faire des tours de garde sur le chemin de ronde, l’un après l’autre ? Oui, pour que le château jamais ne s’écroule.

La maternité est l’aventure la plus vertigineuse, presque schizophrénique tant les sentiments se bousculent et le paradoxe est grand. Est-il possible d’éprouver à la fois tant d’amour et de dévotion et dans le même temps une angoisse frôlant la terreur parfois ? Elle est une expérience singulière, plus encore quand le bébé que l’on attend se décide à venir trop tôt.

C’est le postulat de départ du nouveau roman d’Elsa Flageul. Alice et Vincent attendent leur premier enfant avec ce mystère et ce bonheur fou que cela procure. César arrivera trop tôt, trop tôt pour ce corps encore en construction, trop tôt pour des amants pas encore prêts à devenir parents.

9782260032205ori

Commence alors l’attente, l’angoisse, la plongée dans les recoins du service prématuré, les visages que l’on croise, les paroles qui assomment, la sortie sans le bébé au chaud dans son couffin, les sentiments que l’on n’ose dire, la solitude qui étreint.

Alice ne pleure plus, elle ne peut plus pleurer, il n’est plus temps pour les larmes, : les larmes c’est pour les nantis du désespoir, c’est pour le haut du panier, les larmes c’est les perles des bourgeois du malheur.

Parfois (souvent) à la mère, se soumet la femme. La maternité lisse les aspérités, fait enfouir les envies et les démons. Alice fait ce que l’on attend d’elle, mais vibre différemment, tente de se raccrocher pour échapper à la pente vers laquelle l’attente et la peur voudraient la faire glisser.

Elsa Flageul parvient à livrer un roman profond et intime, loin du tableau rose que l’on voudrait dresser de la maternité, sur cette femme forte et indépendante qui se trouve à la merci d’un petit corps en formation. Mais parce qu’un enfant se conçoit à deux, la voix du père n’est pas oublié dans ce roman, ce rapport différent à l’enfant, nécessairement mais dont les émotions peuvent être toutes aussi vives.

Il est difficile d’explorer la maternité sans glisser dans des clichés, en livrant précisément et viscéralement ce qui se joue, Elsa Flageul y parvient, non sans rappeler le magnifique roman, Mon amour, de Julie Bonnie, sur ce que la maternité fait de la femme et du couple.

Elles sont essentielles ces voix qui avec pudeur et délicatesse, force et intelligence, cassent les idées préconçues et écornent le mythe tenace et doux de la maternité bonheur pour décrire la réalité de ces sentiments ambivalents qui déstabilisent tant et culpabilisent tout autant.

Elsa Flageul confirme son talent d’écrivain de l’humain avec une écriture incisive, drôle parfois, émouvante toujours et qui s’en tient à l’essentiel des émotions et des situations pour que le lecteur se sente embarquer, se retrouvant face à un miroir.

 

Alors, doucement, Alice sombre.

Alice sombre et personne ne le voit.

 

Une très belle interview d’Elsa Flageul avec des lectures d’extraits du roman sur ce lien: https://www.rts.ch/play/radio/versus-lire-et-penser/audio/elsa-flageul-a-nous-regarder-ils-shabitueront?id=10119709&station=a83f29dee7a5d0d3f9fccdb9c92161b1afb512db

Petite anecdote: le jour où j’ai reçu ce livre, c’était un mercredi. Jour des enfants, jour de mes enfants. Les deux avec moi toute l’après midi, j’ai commencé les premières pages, je n’ai pas pu le poser, je l’ai lu avec leurs interruptions, leurs « maman tu m’aides », leurs rires aussi, avec un jouet dans une main, le livre dans l’autre, un répit un peu plus long le temps du bain, un œil sur yeux. Cela a rendu la lecture sans doute encore plus chargée d’intime, et j’ai eu l’impression ce jour de leur voler du temps pour moi. Il y a de cela dans la maternité, une question de temps, pour soi, pour l’autre, de vol aussi ou d’appropriation.

 

Derrière les murs, il était là.

21 Déc

Ce texte a été écrit suite à la rencontre organisée par les 68 premières fois à la maison d’arrêt du Mans le 21 décembre en compagnie de Guillaume Para, auteur de Ta vie ou la mienne.

Le premier rang inoccupé, la peur réflexe de l’école. Au deuxième rang, à droite, isolé, les autres se regroupent pour papoter parfois, pour se tenir chaud aussi, lui reste loin, son sac en plastique transparent bourré de feuilles griffonnées, chiffonnées, d’autres vierges en attente de mots, au milieu le roman de Guillaume Para.

C’est la première fois que je le vois.

Le col de son sweat mange la moitié de son visage, en guise de protection, la main souvent s’attarde dans sa chevelure ébouriffée, le corps engagé dans la conversation, si parfois la voix est basse, à devoir tendre l’oreille, ses épaules s’avancent, le corps parle, le masque tombe. Les mots sont intenses dès le départ, pas de manœuvres de dissimulation ou de minimisation du réel.

Plus de deux heures de discussion sur le roman de Guillaume Para, les pourquoi de l’écriture, le journalisme aussi. Sur la manière d’écrire et sur ce qui sauve une vie.

Au moment de remettre mon manteau, toujours ce déchirement de les voir repartir vers des murs plus hauts et des barbelés plus pointus, je lève la tête, entre les grilles, la lune déjà veille, ronde et pleine.

« Alors, ça s’est bien passé ? « 

La même question à chaque fois de la responsable qui ne peut pas assister à la rencontre, les réponses varient peu tant chaque rencontre, chaque fois, apporte de l’intense et du vivant. Là il y avait autre chose, le chamboulement d’une rencontre. Je le décris, lui dis combien il me bouleverse.

« Ah oui, le jeune, 21 ans. Pas mal de séjour dans la rue, profil atypique, difficile à créer du lien avec les autres, on est inquiet. »

13502045_1613960395585257_2816703210149879527_n

Il ne m’a pas regardée, hormis pour me saluer à la fin par déférence. Il doit se dire qu’avec ma jolie écharpe autour du cou, mon alliance qui brille, mes chaussures cirées, mon manteau droit et mes quinze ans de plus, je ne suis pas du même monde, que je fais partie de cette société qui le catalogue, qui exacerbe sa colère de ne pas parvenir à entrer dans le moule. Il ne sait pas qu’à la regarder, une part de moi, celle que l’on dompte pour que les cases soient cochées, hurle qu’il a raison mais qu’il faut se sauver de cela, qu’il est ce pourquoi je suis là avec eux, pour ce point de bascule que chacun côtoie plus au moins fort, cette bascule entre le dehors et le dedans.

Je ne dis rien, je n’ai rien dit, la conservation tellement profonde et intelligente était avec Guillaume Para.

Je ne sais pas ce qu’il retiendra de cette journée, j’ose espérer que les mots déposés par Guillaume infuseront, qu’ils l’aideront à ne pas aller vers la seule issue qu’il envisage. Je voudrais pouvoir changer les choses et les êtres, à défaut de sauver le monde, le sauver lui. Point d’angélisme, il est ici, il y a une raison. Il y a mille des raisons.

« Il a fait pas mal de séjour dans la rue », cette phrase m’est revenue cette nuit, cette nuit sans sommeil où son visage d’enfant ne cessait de m’habiter, ses dents qui toujours se crispaient ou mordaient l’intérieur de ses joues. L’aurais-je regardé s’il avait été assis sur le trottoir, aurais-je été agacé s’il m’avait invectivé même poliment, aurais-je comme je le fais parfois, dis bonjour avec un sourire en donnant une pièce sans pour autant le regarder vraiment ? Là pendant plus de deux heures, je l’ai regardé, je l’ai écouté, il m’a bousculé et m’a touché plus que nombre de personnes.

A partir de quand décide-t-on de poser son regard sur quelqu’un ? Où l’humanité (ce mot a-t-il seulement encore un sens ?) commence-t-elle ?

Je voudrais croire qu’hier il a reçu sa part de lumière, qu’à voir nos yeux à la récitation de son texte, il a compris qu’il pouvait toucher l’autre sans violence ni heurs. Je voudrais qu’il sache que longtemps il restera en moi. Cette nuit, son visage ne voulait pas s’effacer, au moment des pleurs nocturnes de mon fils, quand son petit corps s’est posé sur le mien, que ma bouche et mon nez se sont calés contre sa joue pour qu’il se rendorme, j’ai pensé à ce bonheur que lui n’avait pas, dans cette cellule partagée. Rien qu’une peau à toucher, une odeur familière qui emplit le vide qui parfois prend toute la place. A-t-il reçu sa dose de tendresse, qu’a-t-il vu et vécu pour que sa colère soit si ample qu’il ne trouve rien pour la déposer, hormis la destruction de soi-même ?

Je voudrais qu’il existe ailleurs que sous un numéro d’écrou, que vous entendiez sa voix et ses mots. Il existera un peu ici. Beaucoup en moi.

En partant seulement il glissera son prénom.

Maxime.

17523535_1760511364263492_1071648232123300417_n

Crédits photos: Sabine Faulmeyer

Monsieur V.

9 Nov

Où va la colère quand elle reste intérieure ? Dans quel recoin se niche-t-elle pour un jour surgir grossie et amère ?

Pester au moment de recevoir la convocation ; un mercredi après-midi, seuls les cris d’enfants joyeux ou refusant de dormir doivent emplir ma tête.

Prendre la route en attendant la révélation du Goncourt. L’entendre, penser aux amies qui seront heureuses, sourire pour l’auteur qui a l’air d’un mec bien, rire de la photo prise la veille, Adèle souhaitant lire un livre de grands et désignant celui-ci sur l’étagère. Entendre les premiers mots, la folie entourant ce moment singulier, penser à ce microcosme, ce petit monde à part dont parfois l’on voudrait n’être, même qu’une miette.

Arriver en avance, attendre dans la voiture sous une pluie battante.

Se décider à sortir, se présenter à l’accueil : je représente Monsieur V. pour une tentative de conciliation.

Le voir, Monsieur V, arriver, sa capuche baissée, trois ans qu’elle lui mange le visage, qu’elle dissimule ce regard trop noir quand à vingt ans un putain de tracteur vous prive de vos jambes.

A sa suite, en retard, l’avocat et sa robe qu’il se décidera à enfiler juste avant d’entrer dans la salle, debout lui, bouton par bouton.

Suivre les couloirs en dédale, derrière ces roues à lui, le pas nécessairement plus lents. Ont-ils éprouvé cette lenteur comme une anormalité, comme un accident qui n’aurait pas dû se produire ? Qu’on me présente ce satané Monsieur lafauteàpasdechance, que je lui règle son compte.

Entrer dans une pièce face à un collège de sept personnes, s’asseoir, être la seule femme. S’en étonner. Ou pas.

Expliquer la responsabilité de l’employeur tout en songeant à ce patron assis trois chaises plus loin, le dos vouté tentant de faire survivre sa petite entreprise et assurer un salaire- donc une vie ?- à ses salariés.

L’avocat, seul répondra qu’il n’y a rien à concilier. Monsieur V repartira, me demandant la suite de la procédure, acceptant dignement de serrer la main de celui qu’il appelait chef.

On reprend nos vies debout, le pas plus rapide.

11069850_1417420928572539_780040302_o

Crédit: Sabine Faulmeyer.

Lui, plus loin- la porte de sortie n’est pas la même, il doit encore suivre d’autres couloirs- remet sa capuche, allume cette cigarette qu’il a rencontrée il y a trois ans. Il fallait bien trouver un truc.

Retrouver ma voiture, ne plus vouloir entendre le bruit du monde, basculer vers la musique, entendre Zazie crier que nos âmes sont belles. Même elle, ne sauvera pas la colère du jour.

Emplir la voiture de Glenn Gould, le beau peut gagner non ?

Penser à ma vie, à la chance folle que j’ai, culpabiliser de mes jours gris qui en réalité sont juste un peu plus pâles. Avoir envie d’hurler, d’arrêter ses hésitations sur ce que doit être la vie, la saveur qu’elle doit avoir.

M’arrêter sur un parking.

Hurler.

Balancer ce texte sur un carnet. Croire qu’il apaisera la colère, il l’alimentera. Cette colère contre un système, contre un travail qui fait mal, contre une humanité qui disparait. Je ne sais plus quel est l’objet de ma colère, si elle n’est pas devenue moi, si ce n’est pas contre moi que j’hurle.

Je vais rentrer, sentir les mains de mon petit garçon m’agripper le cou avec ce Maman trop plein de tendresse. Je vais être accueillie par une petite fille qui joue, son sourire dans les yeux.

Je vais avoir envie de pleurer.

Et après ?

« Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres ?

Sommes-nous encore des hommes et des femmes ?

Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? »

Fais de moi la colère, Vincent Villeminot.

Lettre à Adèle, ou à moi-même.

11 Oct

« Je veux être danseuse, musicienne et raconter des histoires. »

Cela fait plusieurs mois, mon Adèle, que tu me le répètes, je ne souris pas en passant à autre chose, je te réponds que tu y arriveras si c’est ce que tu veux, qu’il faudra travailler mais que tu y arriveras. Tu pourras changer mille fois d’avis, si tel est ton choix. Qu’il ne soit que le tien, pas celui du conformisme et de parents trop angoissés. Un jour, Thibault qui tente déjà d’attraper la lune dès qu’il l’aperçoit pointant du doigt ce ballon me dira peut-être qu’il veut être cosmonaute, alors avec la même fougue, je lui dirai que c’est possible. Je veux que votre route soit des possibles, uniquement cela. Des possibles aux allures d’Everest mais des possibles. Je sais depuis que tu es née que le dire ne suffira pas, c’est en voyant que tu sauras. T’entendre parfois me plaindre: ma pauvre maman, tu dois aller au travail me fait bondir, d’autant que je sais que c’est une phrase répétée. J’ai beau connaître le poids de la transmission non dite ou malgré soi, je commets des erreurs.

Combien faudra-t-il de pages lues, de spectacles éblouissants et de rencontres essentielles pour que le risque soit pris ? A partir de quand le constat est-il ridicule quand il n’est pas accompagné d’actes ?

Samedi, tu as voulu venir à la rencontre des auteurs*, pour comme tu dis qu’ils écrivent ton nom dans les livres, tu baignes dedans, dévisages ce monde avec ton regard d’enfant, sans déférence exagérée, avec les mêmes appréhensions que tout autre monde. Lire, écrire, raconter des histoires ont la même importance que jouer, courir et sauter.

Le soir, j’y suis retournée. Tu m’as dit : « Maman, reste avec moi, pourquoi tu y retournes ? »

Je me suis assise près de toi te caressant les mains comme tu aimes tant : « Parce que j’aime lire, j’aime les gens qui écrivent, ils me fascinent et m’émeuvent. Ils me donnent l’impression d’exister. »

En murmurant, j’ai ajouté : « je crois que je voudrais être l’un d’eux ».

Avec une toute petite voix,  tu as répondu : « mais Maman pourquoi tu parles tout bas ? Personne ne dort et nous ne sommes que toutes les deux. »

Je t’ai embrassée et j’ai filé.

PART_1533239362839.jpg

J’y repense depuis, à ce murmure. C’est la première fois que je le disais. Certains le pressentent, d’autres l’imaginent, moi-même je tourne autour sans oser m’approcher, comme si poser la main dessus engendrerait une brulure fulgurante. Quel danger y a-t-il à le dire ? Je n’enlève rien à personne en l’énonçant, au contraire je m’ajoute des choses, je me remplis. Le dire mais le murmurer à ton oreille innocente, là où rien n’est impossible dès lors qu’on décide d’y croire.

Ce n’est pas un rêve d’enfant, je crois que je n’ai pas de rêve d’enfant.  La sensation que le dire est d’une prétention sans égale, mais pourquoi ? Dire n’est pas être. Et quand bien même, personne n’est blessé. Les piédestaux sont durs à faire tomber, comment vouloir être ce que l’on admire ?

J’aimerais tant, parfois que dire suffise à être, que ce gouffre de la réalité ne soit pas si béant.

Personne ne m’en a dissuadé ouvertement, personne n’a descendu sur moi le tranchant d’un couperet. Toute seule, j’ai réussi à ériger des murs sacrément costauds.

J’ai l’impression depuis ce murmure qu’un pacte nous lie, que te le dire était prendre acte et qu’à partir de maintenant, si je veux que ta conviction d’être celle que tu désires du haut de tes presque cinq ans se réalise, il faut que moi aussi je me mette au travail et que j’arrête de me détourner de cela, de tourner autour sans jamais m’arrêter. Je ne crois désormais qu’au beau et à cette si belle inutilité de l’art. Je crois que seule cette transmission de mots, de couleurs, de beauté n’a de sens.

Hier, je n’étais pas là pour te border mon Adèle, je te sais toujours un peu fragile dans ces cas-là, même si grandir doit passer par mon absence. Je suis allée au théâtre, entendre un homme parler d’un autre et donc de lui-même, du rapport à soi dans l’épreuve et de ce que l’on peut être pour quelqu’un. C’était bouleversant, j’en suis sortie avec l’envie, à nouveau, celle qui parfois s’érode sur le quotidien, les cases à remplir et l’angoisse du lendemain.

Ces mots se sont insinués en moi, ce ne seront pas des mots de plus, ce seront des mots de certitude et de conviction. Parce qu’hier, Jacques Gamblin a parlé de Thomas Coville et de ce qu’être avec une force et une beauté magnifiques**.

L’un deux écrit à l’autre, au début sans réponse, j’ai pensé à ces lettres que je t’adresse mais qu’en réalité, je me raconte. Moi aussi, je voudrais qu’on me lise encore des histoires, que l’on me borde en me disant que tout est possible, alors ces lettres sont un peu cela. D’autres les lisent, sais tu. Parce que rendre public est une forme de prise d’acte aussi.

En rentrant, je suis venue t’embrasser, même si ces baisers de nuit se perdent dans tes rêves comme tu dis. J’ai relu le texte de la pièce d’une traite, pour m’abreuver encore. J’y ai puisé des pépites. Et une leçon ou une affirmation. Une certitude.

« Tenter. Tenter. Tenter. Essayer. Risquer. Les plus beaux verbes du répertoire. »**

Viens mon Adèle, on ne va pas seulement croire, on va faire. Et on va être.

« Porte-toi au plus près de toi ! »**

Je-parle-a-un-homme-qui-ne-tient-pas-en-place

 

*Rencontre des 68 premières fois au Mans.

** Je parle à un homme qui ne tient pas en place, jacques Gamblin, Thomas Coville.

 

Fais de moi la colère, Vincent Villeminot

19 Sep

« Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres ?

Sommes-nous encore des hommes et des femmes ?

Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? « 

Comment poser des mots sur le sublime ? Comment ne pas être fade face à la puissance de ce texte ? Le titre déjà évoque tant de choses et résonne chaque jour en moi.

La colère et le désir (n’est-ce pas là les deux facettes d’une même émotion et du même sentiment ?) sont sublimés par une langue magnifique et puissante, qui ne peut laisser le lecteur sur le quai.

9782365693400ORI

Ce roman emporte et submerge. Même à la deuxième lecture, il se révèle encore. On voudrait le scander ou le murmurer. On aimerait qu’on nous le raconte, comme ces contes qui empêchent de dormir tant ils sont forts.

Le monstre, servi par une langue éblouissante qui le rend encore plus violent et plus présent, bouscule sauvagement, il percute et éveille les consciences.

Ismaelle, Ezechiel. On y croisera Moby Dick et ce qu’il dit des hommes et de la fureur, du monstre qui nous dépasse et que pourtant nous nourrissons.

Je ne trouve pas la distance suffisante pour porter ce texte, j’espère juste qu’il saura rencontrer ses lecteurs. Il est exigeant et sort des chemins tracés, il est inoubliable par ce qu’il provoque. Vincent Villeminot se saisit du monde et nous le livre avec une langue nouvelle et originale, qui embrasse les mots comme les êtres pour les porter plus haut.

Ce roman est une merveille.

La force du langage peut tout, tout dire et tout montrer. Sommes-nous prêts à l’entendre ?

 

« J’eusse aimé n’être qu’à toi,

Ne jamais rien connaître, avant toi, après toi

J’eusse voulu que tu sois le premier car le seul.

J’eusse.

Insuffisant bien sûr, comme les autres.

Si court.

Car tu ne suffis pas toi non plus.

Mais tu combles.

Et après toi, je ne crois plus au désir insatiable. »

 

12920497_601542656675551_6530431741762967345_n

 

 

 

Simple, Julie Estève

7 Sep

« On ne dira pas ici comment il est mort. Ce qui l’a tué. On écoutera, dans les odeurs de maquis, de marjolaine sauvage, la voix d’un homme qui, pour certains ou le reste du monde, n’en était pas un tout à fait. »

 Antoine Orsini, le baoul. Julie Estève, sa magicienne.

Une prouesse.

9782234083240-001-T

Simple ou la prouesse d’une langue singulière, d’une langue inventée pendant plus de 200 pages sans fléchissement et sans exaspération ; une langue qui ouvre à un monde, celui d’Antoine, juste à côté du nôtre, dans les vies que l’on n’ose pas trop regarder.

A le lecture de Julie Estève, les mots font sens, ils vivent leur vie, autonomes et grands car finalement le monde ne se définit il pas uniquement par les mots que l’on emploie ?

Après l’obsédant Moro-Sphinx, Julie Estève affirme son talent singulier pour créer une ambiance à nulle autre pareille, pour centrer son monde autour d’un personnage inoubliable, vous vous étonnerez à penser à Antoine, ensuite, à regarder les chaises abimées avec tendresse. Comme si le temps de la lecture, vous étiez renvoyé vous aussi dans vos marges, dans les travers et le regard que l’on porte sur les autres.

Simple assoit la maitrise et l’exigence de Julie Estève, qui définitivement a sa place dans les grands auteurs français et promet de nous éblouir encore longtemps. Parce qu’en plus du talent, elle a, dans son écriture et pour ses personnages, une tendresse si forte qu’elle touche au plus proche de nos failles.

Et si on adoucissait nos regards et qu’on s’aimait plus fort ? L

68-2017

Les 68 premières fois s’ouvrent aux deuxièmes romans et accueillent évidemment ce roman si fort.