Rivage de la colère, Caroline Laurent.

5 Mai

Et si ce qui maintenait en vie n’était finalement que cette émotion si vive, considérée comme un péché capital, qu’est la colère ?

Ne devrait-on pas la considérer comme un tête-à-tête avec soi , une autopsie pratiquée à soi-même ? Comme le moteur qui pousse à la création ?

Et si c’était d’elle que jaillissait ce qui doit s’imposer, ce qui dit les être dans leur nudité et leur essence véritable ? Oh pas la colère contre les autres ou celle qui fait hurler, mais celle qui prend racine dans les viscères, celle qui accompagne les renoncements ou les combats d’une vie. La colère n’est belle que si elle est fragile, elle nait d’une faille nécessairement. Une faille intime, une faille familiale, une faille dans ce monde qui oublie dans quel sens il doit tourner. Ce sont dans ces trois failles que Caroline Laurent puise pour livrer ce si beau Rivage de la colère.

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Elle a fait son entrée en littérature avec une main dans la sienne, celle d’Evelyne Pisier. Avec ce nouveau livre, le pas difficile du deuxième roman est franchi avec un roman dense et puissant.  Le deuxième pied qui fait devenir écrivain est posé, ancré d’une si belle manière.

A travers cette histoire singulière, Caroline Laurent dissèque le lien aux terres, celles où l’on naît, celles qui lient les hommes, les font  grandir ensemble et regarder le même ciel. Elle explore ces sols, comme des paradis, que l’on foule et dont on oublie l’importance tant qu’ils ne sont pas menacés.

A arracher les gens à leur terre, c’est leur humanité que l’on détruit, dans ce qui fonde une vie, un chemin construit. C’est les exiler de leur propre histoire.

Les Chagossiens ont eu une heure pour quitter leur terre. Une heure pour quitter leur vie. Caroline Laurent nous conte, magnifiquement, l’histoire de ce basculement, la colère qui nécessairement naît à cet instant et le combat qui s’ouvre pour recouvrer la liberté volée.

Ce combat n’est pas celui d’un bout de terre mais celui d’un peuple. Chaque combat recèle la croyance, si fragilisée, en la justice, comme une lutte contre la résignation, contre le fatalisme et la loi du plus fort. Caroline Laurent ne s’érige pas en porte-parole, elle donne voix et vie à ses personnages, hommes et femmes au courage immense qui savent ce que signifient se tenir debout,  ceux qui croient encore que la réparation existe et ressentent au plus profond que se battre n’est pas vain dès lors que la cause est juste.

Chaque combat porte un bout de l’humanité toute entière.

Comme une route à suivre, une leçon à écouter, un possible ouvert.

De ces quêtes qui font qu’on se tient la tête droite et le regard fier.

Par cette alternance si intelligente entre la voix de Joséphin, l’enfant qui ne veut rien oublier et la vie de Marie-Pierre , Gabriel et tous ceux qui les entourent, Caroline Laurent tresse la voix de la colère, ne se contente pas d’une histoire au romanesque fou mais fait entendre le cœur qui bat, le ventre qui se tord, les mains moites et les angoisses avec pour seul dessein de déposer un bout de cette colère en chacun des lecteurs, comme un bout de monde partagé, comme une lueur à maintenir allumée.

C’est à cela que doit s’atteler la littérature, maintenir allumé le cœur de chaque vie.

Tout est affaire de transmission dans ce roman (et tout devrait l’être dans la vie). Transmission d’une histoire, d’un amour, d’un espoir. Transmission de ces silences qui hantent les vies et qui une fois levés ne détruisent plus ceux qui les ont portés et autorisent leurs dépositaires à s’en emparer pour que jamais la parole ne s’éteigne.

Il n’y aura plus de silence sur les Chagos.

Parce que ce grand livre existe.

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