Éloge du risque, Anne Dufourmantelle.

14 Avr

Je ne connaissais pas Anne Dufourmontelle, connaître comme on l’entend, comme une réciprocité, comme la résultante d’une rencontre. Et pourtant du jour de sa mort, je m’en souviens, comme on se souvient des jours où le monde a un peu vacillé. Je cherchais une explication, je lisais des articles, cet acte héroïque. Je restais stupéfaite. Je découvrais son visage, ce sourire relié à ses yeux, de ces visages qui expriment tout, loin des carapaces qu’on se dresse.  J’ai versé quelques larmes.  Je ne la connaissais pas et j’avais cette sensation de perdre pourtant un morceau important d’humanité. C’était ridicule, me semblait-il d’éprouver le chagrin. Et un temps, j’ai cessé de me juger, je l’éprouvais, c’était ainsi.

Le lendemain, j’allais acheter quelqu’un de ses livres, comme une urgence à retenir près de moi un bout de ce qu’elle avait été, et de ce qu’elle sera par ces mots qui nous parviennent encore. Je les ai déposés sur une étagère, comme on est incapable de regarder ou entendre la voix de ceux partis, quand cela est trop tôt. Je les regardais souvent Puissance de la douceur, Eloge du risque, Intelligence du rêve, La sauvagerie maternelle. Rien que les titres me remplissaient, je savais que derrière s’y glisseraient des mots, des phrases, des pensées puissantes qui un jour trouveraient leur place à l’intérieur de moi.

Avant de la lire, je voulais l’entendre. Sa voix grave qui venait se loger au plus près, ses mots qui jamais ne semblaient superflus ou inutiles. Je l’entends encore face à Eva Bester parlant de son rapport à la mélancolie et à l’émerveillement. Elle liait les deux comme une évidence, comme deux  facettes d’une  même émotion. Cette voix pleine, ses silences avant d’énoncer une phrase d’une profondeur folle.

Le jour de sa sortie, j’ai acheté et lu L’amie, la mort, le fils de Jean Philippe Domecq, un hommage de son ami, de l’ami dont elle a sauvé le fils. Rien de voyeuriste ou de sensationnel. Je voulais la sentir, m’en approcher. C’était comme une attirance contre laquelle je ne pouvais pas lutter.

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Il y a quelques jours, j’ai posé son Eloge du risque sur mon bureau. Parfois, j’ai ce geste avec des livres que je crois être important. Attendre, le voir un peu plus, tourner autour avant d’y plonger. Comme si mon corps attendait le moment propice.

Il y a deux jours, je l’ai emmenée avec moi au moment de me coucher. Avec un roman, je ne savais pas encore si je prenais le risque de m’y frotter. Je l’ai ouvert et en trois pages, j’ai eu la gorge nouée, les larmes aux yeux et la seconde d’après le cœur qui demandait à sortir de sa cage. J’ai redressé mes oreillers, j’ai saisi le crayon à papier et j’ai recommencé à la première page. La rencontre avait lieu, un soir de confinement, dans cette période où l’on ne sait plus ce que l’on ressent, où l’on oscille entre la sérénité et l’angoisse, où l’on se dit que le monde d’avant ne peut plus être. Lire Eloge du risque console. Ce qu’elle dit de la passion et du désir, des fidélités et de la dépendance est d’une puissance rare. En parler ne serait pas à la hauteur de ses mots.  Il faut la lire encore. Et il faut se dire que si le monde a pu porter des personnes de cette ampleur, alors il faut continuer à se tenir debout, encore plus et à ne renoncer à rien.

Pas même au risque.

« Et si le risque traçait un territoire avant même de réaliser un acte, s’il supposait une certaine matière d’être au monde, construisait une ligne d’horizon… Risquer sa vie, c’est d’abord, peut-être, de pas mourir. Mourir de notre vivant, sous toutes les formes du renoncement, de la dépression blanche, du sacrifice. »

 

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