Lettre à ma fille par temps troublés.

31 Mar

Mon Adèle,

Deux mois, trois presque que je ne trouve plus mon refuge. Celui des mots à lire, à dire, à écrire. Celui des mots qui portent et ouvrent des possibles.  Celui où les mots peuvent tout, sont tout.  Comme si je ne reconnais plus ma maison, que quelqu’un avait pris possession de ce qui m’enveloppe et me protège. Comme si on me laissait nue face au monde à affronter.

Et pourtant, il fallait que pendant tout ce temps, tu ne sentes pas le tien vaciller, de refuge. Après tout, une maman c’est une maison surtout. Je ne voulais pas que le loup à trop souffler puisse la détruire. Quelques tuiles tombées tout de même, je ne peux pas te protéger de tout, c’est ça l’apprentissage d’une maman, savoir qu’on ne pourra pas toujours tout sauver.

Il y a eu ces jours sombres où ton grand père empruntait son dernier chemin, Papa absent dans ses longues après-midi à l’hôpital, absent de sa vie tant il voulait retenir celle en train de s’enfuir. Ton papa, c’est lui l’ancre. Je pensais que rien ne pouvait le faire tanguer. J’ignorais qu’on pouvait lui couper les racines. IL s’est écroulé alors je l’ai serré fort. Comme jamais. Pour que la chute ne soit pas entière, pour lui rappeler que des choses le tenaient en haut. Comme jamais ? Si peut être une fois, lors de ton arrivée. Sans doute ai-je pressé sa main avec une violence folle pour m’ôter un peu de la douleur qui m’assaillait. Aux deux extrêmes de la vie, seul le corps a sa place. Les mots cèdent.  La peau a besoin de l’autre pour ne pas se fissurer. Il s’est vite relevé, il vacille encore mais il a la force de ne pas nous le faire ressentir. C’est solide un papa. Il m’a fallu trouver la force que je ne soupçonnais pas, mon corps terrassé par un sale virus qui avait pris toute la place. Ces journées alitées où tu ne pouvais pas venir me voir, je t’entendais baisser la voix à l’approche de la chambre, dire à ton frère de ne pas faire de bruit, elle doit se reposer. Les rôles étaient inversés, j’en voulais à ce mal qui m’empêchait de me tenir debout et d’être pleinement là pour vous, pour lui.

17523207_1760491980932097_5825312783672513189_n

Crédit photo Sabine Faulmeyer

Alors, je me suis retirée du monde virtuel, un peu du monde réel aussi. Il y avait des veilleurs, ceux qui se sont assurés que le retrait ne soit pas trop long, pas trop en solitaire. Ceux qui comprenaient mais montraient qu’ils étaient là. Les précieux. Je te souhaite d’en croiser tant sur ton chemin. Ceux qui remplissent le vide quand il assourdit, ceux qui savent que le silence parfois n’est pas une vertu, que la discrétion est une politesse que l’on fait aux autres mais qu’elle vous prend les tripes parfois tant vous voudriez que mille fois votre nom résonne. Il y a deux silences que l’on redoute, celui d’une mère et celui d’un amoureux. Je veux que jamais le mien ne te fasse de l’ombre. Je veux qu’on remplisse ton vide de mots, de doux et de poésie. Je veux que tu saches que jamais je ne t’opposerai un silence, jamais mon ombre ne doit te recouvrir. Pour le silence de l’amoureux, je ne peux rien y faire. Même pas te dire de bien le choisir, ils s’imposeront à toi. Puissent-ils être doux, toujours.

Au moment où je pensais pouvoir refaire un pas vers l’habitude, où mon corps acceptait de rester debout, a déferlé ce confinement. Ce mot que l’on pensait d’un autre temps, que jamais on ne croyait vivre. Je n’ai pas de mots pour en parler, j’ai vu au début ceux qui pensaient avoir les mots dans cette période étrange où chaque pensée offre son contraire la seconde d’après, un quotidien de paradoxes. Je me demandais comment ils étaient capables de cela, de ne pas sentir que les mots filaient, glissaient, qu’ils n’étaient rien face aux angoisses et à ce monde qui se redessinait.  Je les enviais de trouver encore le tempo et la musique qu’il fallait, de ne pas être comme figée dans la torpeur. Mon refuge n’est pas totalement reconstruit, j’ai réussi à remettre quelques briques en place, il manque encore quelques éléments pour être totalement à l’abri. Laissons le temps faire. Ce temps si différent. Comment un mot peut-il souffrir d’autant d’acception ?  Comment peut-il avoir des teintes si différentes en fonction des jours où il surgit ? Ce temps que l’on habite, notre maison que l’on découvre finalement, ce jardin qui nous semble un luxe aujourd’hui. On ne sait pas ce qu’est l’ennui, les journées sont pleines de rires et de livres, de jeux et de travail aussi. On expérimente la vie sans dépasser le seuil de la grille du jardin. Les premiers jours, tes terreurs nocturnes revenaient, ta manière à toi d’exprimer ce changement, le corps encore une fois plus fort que les mots. Je ne parvenais à rien, à peine à jongler avec mes angoisses pour ne pas pleurer chaque jour.  La télé jamais ne résonne chez nous, la radio non plus. On a monté le son de la musique pour que le silence, encore lui, n’envahisse pas tout. On a construit notre vaisseau pour traverser la période sans trop de turbulences.

13443097_1613960482251915_1753514882195830314_o

Crédit photo Sabine Faulmeyer

Je ne sais pas comment on ressortira de cela, différemment c’est certain. Je dois t’avouer que j’ai autant peur d’en sortir que d’y être entré. Comme si au moment où je voulais revenir un peu plus au monde, on me claquait la porte au nez.  Il va falloir qu’on trouve de nouvelles marques, qu’on pose nos pas hors des traces. C’est bien aussi, mais il faut être costaud pour ne pas céder à la tentation de rester dans le confort et le périmètre de sécurité. Je veux que l’on n’ait pas d’autre choix. Je veux croire que je serai assez forte pour assumer des choix, pour ne pas renoncer. Pour que tout cela serve à repenser à ce que doit être une vie. On a déjà découvert que les super héros ne portaient pas de capes ridicules et que justement il leur manquait un costume adéquat.

Un jour, tu liras cette lettre, tu te souviendras de tes émotions à hauteur d’enfant. De cette période où ton frère n’avait plus besoin de se jeter sur moi pour sentir mon odeur, petit loup revenant dans sa tanière tant le manque de moi n’existe plus à chaque jour être ensemble. Ce moment où tu pleurais l’absence de tes copines, de ta maitresse et de tes cours de peinture. Maman, ça reprendra quand ? C’était drôle au début mais là le temps s’allonge. Je ne sais pas ce qu’il te restera de ce moment, de ces mois traversés comme des fantômes. On fera une grande fête, à la fin Maman. On mettra des jolies lanternes dans le jardin et on invitera les copines. On cachera des œufs, on mangera tous ensemble et on rira. J’ai acquiescé. La seconde d’après, tu me disais ; mais c’est quand la fin ?

J’ai haussé les épaules. Je n’ai pas la réponse. Je peine à penser plus loin que demain. Je me surprends, pourtant, à avoir envie d’écrire aux gens qui comptent, me rapprocher de ceux que le temps trop pressé fait oublier. J’ai envie que les mots s’amplifient, qu’ils soient nombreux, que l’on ne se contente pas de trois mots qui font sonner un téléphone et qui n’appellent pas de vraies réponses. Revenir à ce satané essentiel que l’on oublie, pris dans le flux, le flot et la vie qui passe. Je voudrais que le temps passé avec eux ensuite soit fort et long, doux et beau, qu’on s’approche ensemble de ce qui fait tenir les murs. Même si tout cela me semble si loin.

Alors pour ne pas avoir trop peur, je reprends la construction de mon refuge, cette lettre est sans doute l’un des piliers. Encore un peu de maçonnerie et on n’aura plus peur du vent. Cette lettre écrite pour moi, pour toi, pour d’autres. L’écriture n’est pour moi qu’un pas vers l’autre. Point de thérapie ou d’écriture pour la beauté du geste.

L’autre. C’est dans cela que tout réside. Les peaux, les regards, les gestes, les mots aussi. Ceux des autres.

Je veux que de tout ce brouillard ne reste que cela. L’autre.

56551782_2207776866203604_5930978265270321152_o

Crédit photo Sabine Faulmeyer

 

3 Réponses to “Lettre à ma fille par temps troublés.”

  1. Audrey de Lire&vous 31 mars 2020 à 13:25 #

    Tu m’as émue… c’est une lettre magnifique !

  2. Magali Bertrand 31 mars 2020 à 14:29 #

    Chère Charlotte, merci de nous redonner tes mots, si doux, si tendres, si jolis, après ce si long silence que, lorsqu’on n’est pas vraiment du premier cercle, celui des intimes, des amis de longue date, on n’ose se permettre d’interroger ou de briser, malgré l’inquiétude qui fait comme une petite sirène agaçante dans un coin de l’esprit. Le monde t’offre un sas avant le grand retour…puisses-tu y puiser la force nécessaire pour l’affronter à nouveau pour de bon, sans crainte et sans fatigue. Je t’embrasse. Magali

  3. arriudarre christiane 31 mars 2020 à 17:46 #

    comme toujours quelle delicatesse d’ecriture ,avec toute mon admiration

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :