Pourquoi les hommes fuient, Erwan Larher.

5 Fév

Un nouveau rendez-vous avec Erwan Larher ne se refuse pas. Quand j’ai reçu ce roman, il y a quelques mois, aussitôt, je l’ai ouvert à sa première page, j’ai lu les huit lignes qui la composent, et je l’ai refermé comme on enlève sa main du feu. J’ai enfilé mes baskets et je suis partie courir. Loin. Vite.

C’était ça ma première fois avec ce roman. Cette tentation de disparaître en pleine tête. Il a fallu du temps pour que je m’en approche à nouveau. Parce que définitivement un rendez-vous avec Erwan Larher ne se manque pas. Surtout lorsqu’il offre un roman comme un très bon morceau de rock, oscillant entre le blues sombre et la lumière d’une colère, entre la cadence électrique et les notes plus basses et sourdes.

« Fuir.

La justice ?

Et la mélancolie de l’autre, ses chagrins, ses peurs. Ses attentes. La routine qui empoisse, aveulit, fait ressortir sur fond gris les caractères faibles. L’angoisse de ne pas être à la hauteur…

…donc… Fuir »

1540-1

On retrouve dans ce septième roman les questions habitant l’œuvre d’Erwan Larher, la colère toujours forte contre cette société et ses affres, le nécessaire questionnement d’un monde en mouvement et son envie d’en balancer plein la figure au lecteur, ne pas le laisser se reposer un temps, de l’obliger à se confronter à l’image dans le miroir. C’est avec Jane qu’on chemine cette fois, Jane et sa jeunesse, Jane et son jour le jour, Jane et son lien au monde dicté par les réseaux. Jane et sa quête d’un père. Jane et l’Ecrivain. Jane et ses points de suspension.

Parce que dans ce roman, il y a la vie de Jane et il y a celles de ceux qui fuient.

Ces chapitres en point de suspension, qui sortent le lecteur de la langue et de la vie de Jane, qui l’extirpent  à coup de violence poétique et de phrases que l’on pourrait scander.

« Qui s’arrête pour faire le point ? Un vrai point, vu du dessus, un panoramique sur sa vie étriquée, sa vie de merde, sa vie sans intérêt.

Le faire, un jour.

Le faire et prendre peur.

Un jour le faire, puis tout quitter.

Et découvrir que de pourpres profonds peut s’érafler la nuit. »

Alors, on se prend à attendre ces points de suspension comme un temps de respiration dans la folle cadence de Jane. A les redouter aussi comme une introspection en mode accéléré. Comme le rappel aux mondes intérieurs que l’on enfouit sous l’urgence, le quotidien. Sous la vie qui passe sans nous. Comme le temps long nécessaire à la remise en question, des phrases percutantes terriblement chargées de sens, qui insufflent le rythme de la danse. Le temps calme nécessaire pour entendre ensuite l’explosion.

Erwan Larher sait mieux que quiconque que c’est par la langue et sa musique que l’on définit un monde et ses habitants. C’est par les mots avec lesquels on joue, on vit, qu’on malmène que l’on dit qui l’on est. Habilement, il convoque la poésie sombre et les mots qui claquent dans la bouche avide de vérité de Jane. Il joue des codes, de l’humour et de Marguerite. Comme un reflet de la société du consommable, rapide, de l’éphémère, du toujours plus, toujours plus violent, sans prise sur le temps, du plus de like et de l’apparence que l’on se donne. Il joue avec le souffle et la musicalité, il donne à voir l’agitation du monde et la nécessité toujours plus grande de revenir à la source.

En refermant le livre, on ne sait plus qui fuit l’autre. On commence à comprendre que c’est soi-même que l’on oublie à trop courir. Ou à fuir.

 

(Rendez vous vendredi pour parler écriture avec Erwan Larher)

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