Lettre à Adèle.

21 Jan

Mon Adèle,

Plusieurs mois que ces deux mots ne se sont pas posés sur une feuille. Ce soir, tu as pleuré, à plusieurs reprises. Ton regard perdu quand j’entre dans la pièce, ces Maman plaintifs, ton corps assis sur un coin du lit jamais le même. Il me suffit de poser ma main sur ton front, tu t’allonges, achèves le sanglot commencé et tu repars dans tes songes, un peu trop habités cette nuit-là.

Plusieurs mois que je n’ai pas écrit ces quelques mots, plusieurs mois que tu n’hurles plus la nuit. Plusieurs mois que je tangue parfois en me rapprochant de moi. Il est tellement facile, et redoutable aussi, de ne se croire que mère. Je ne sais pas laquelle de nous deux a fait le pas de l’éloignement. Le pas de grandir, de se construire, de se croire suffisamment existante pour dire non. Tu t’affirmes, tu commences à t’opposer à moi, parfois de manière brusque, d’une manière qui même à toi te fait peur. La colère que l’on ne comprend pas est une des émotions les plus difficiles à apprivoiser.

Ton corps se tend, tes mots durcissent. Alors tu t’isoles, comme s’il fallait être seule pour que tu reviennes à la mesure, à ta mesure. Tu joues, je t’entends. Ces histoires que tu inventes, que tu voudrais déjà savoir écrire- parce que Maman, je voudrais raconter des histoires et danser, ne faire que ça, Maman. Et fleuriste, aussi.

Ton pas ensuite comme une plume sur l’escalier qui pourtant grince sous le mien. Tu finis par me rejoindre, colle ton corps contre le mien, et me glisse une de tes phrases si tendres à mon égard, de celles qui font gonfler le cœur.

Aujourd’hui, je n’étais pas à toi, mon corps grippé occasionnait une fatigue intense, je t’en voulais presque de ne pas comprendre qu’il fallait du temps, du silence et du repos. Je déteste alors les mots que je prononce, agacée. Je voudrais toujours n’être que douceur, ne pas te faire porter, ne pas vous faire porter, les cernes dessinées sous mes yeux par la fatigue des jours chargés du fardeau des autres, des doutes et de l’énergie envolée.

Tu pleures à nouveau, je pose mon crayon pour te rejoindre, je t’écris au cœur de la nuit. Tes cris dans la nuit me font saisir mon crayon, si ton refuge à cet instant se constitue de mes bras, le mien est un crayon sur une feuille blanche. J’enroule mon corps  courbaturé sous un gros gilet, je t’embrasse sur le front. Je te serre fort, au diable les microbes. Je t’appelle mon bébé, tu ne te défends pas de cette appellation que tu boudes la journée. Je ressens à cet instant, après l’agacement de devoir sortir de mon lit et poser mes pieds sur le sol froid, ces bouffées qui traversent les mères à regarder leur nouveau-né dormir. Cette bouffée de vertige devant ce qui jamais plus ne les quittera de l’amour et de l’inquiétude qui va avec.

Ton souffle s’apaise, je reviens à moi.

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Henri Matisse.

Ce matin, tu as perdu une autre dent, tu es venue victorieuse me la tendre. En rinçant ta bouche, tu m’as dit : tu me fais ton truc de la petite souris, tu l’appelles pour lui dire ? Tu m’as regardé faire le pitre, Thibault riait aussi. Je parlais fort pour que la petite souris de la cabane m’entende. Tu as souri, de ce sourire à trou, de ces bouts d’enfance qui s’en vont. Tu m’as laissé finir et tu t’es approchée, tout bas pour ton frère n’entende pas : Maman, en vrai, la petite souris, c’est toi, hein ? Je ne m’y attendais pas, j’ai balbutié un truc. Non mais, je sais, dis-moi la vérité. Ce n’est pas possible qu’une petite souris entre dans la maison, monte les escaliers, soulève mon oreiller en portant une pièce plus grosse qu’elle. J’ai acquiescé. Je me suis rappelée de mon incrédulité quand, au matin, je découvrais la pièce. Savoir que ma mère ou mon père avait soulevé ma tête, glissé la pièce et emporté ma dent. La magie de l’endormi.

Est-ce la disparition de la petite souris qui te fait hurler cette nuit ? Tu grandis. Je ne suis pas encore nostalgique de ces moments de tout petit, un jour sans doute.

Ce matin, il m’est apparu, celui que je faisais semblant d’éviter depuis quelques temps. Il m’est apparu, mon premier cheveu blanc. Je l’ai attrapé, j’ai tiré dessus. Je l’ai regardé dans ma main, je le tenais quand toi tu avais ta dent.

J’ai murmuré : moi aussi je grandis.

Le temps est fait de ce qui s’échappe aussi. De ce qui s’échappe surtout.

Je veux que tu, non que vous, vous échappiez loin, haut, sans peur ni entrave.

Mais vous sachiez que toujours vous pouvez revenir.

Parce que c’est ça que doit être une mère, un endroit -peut être le seul-où l’on peut revenir, toujours.

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