Où l’on parle écriture avec Stéphanie Kalfon

14 Jan

Lire, écouter, rencontrer Stéphanie Kalfon est une expérience rare. Elle est un monde à part entière qu’elle nous invite à découvrir avec profondeur et sensibilité et dans le même temps elle semble porter le monde et son humanité dans toute sa magnificence. Son premier roman, Les parapluies d’Erik Satie, est une des romans les plus marquants de l’aventure des 68 premières fois. Son deuxième roman, Attendre un fantôme, est puissant dans ce qu’il bouscule ce que doit être un roman, dans ce qu’il vient chercher d’intrinsèque. Ses réponses à mes petites questions sont fortes et belles, sensibles et habitées. Alors, installez-vous et préparez vous à éprouver des sensations follement magnifiques.

Écrire, à quoi ça sert ?

Écrire ne « sert » pas, à proprement parlé, cela ne me rend aucun « service ». Cela m’est simplement utile au même titre qu’il m’est utile de respirer. Je ne peux pas vivre en dehors de cette oscillation du souffle, qui est musique, geste, et qui s’inscrit en deçà de la vie. Écrire c’est ma manière de vivre. Vivre ou écrire sont des équivalents. Je ne peux passer un jour sans regarder, écouter, sentir, sourire, et ce vécu fonctionne comme un implicite dans ma mémoire. Il vient s’y dissoudre et s’y résoudre. Écrire vient résoudre la vie. Et me réconcilie avec elle, chaque fois qu’elle échappe de son sens, qu’elle achoppe sur l’absurde. Écrire, c’est aussi parler à des lecteurs invisibles, et dire de toutes ses forces quelque chose de très essentiel mais qui se construit et se heurte au silence. C’est dans ce heurt, dans cette indécision de savoir si cela va être entendu, dans ce jeu oscillatoire du proche et du lointain, que se situe cette respiration sonore et inouïe à la fois, qui fait qu’écrire m’est tout aussi utile que respirer, indissociablement.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Ce n’est pas tant un compagnon de l’ombre que l’ombre d’un compagnon. Car ce sont dans les sous-sols, dans les obscurités, dans les non-dits, les angles morts, les ellipses, les failles sombres, qu’attendent les livres et les histoires. Écrire ne vous sort pas de la solitude, mais y contribue. Créant aux côtés de soi un accompagnement que je dirais « musical », comme un cœur qui bat.

Son pire ennemi ?

Aucun ennemi. Mes insomnies sont ses terres d‘accueil, mes pages blanches ne le restent jamais car elles sont toujours en attente. C’est une marche et pas une bataille. Personne ne me menace d’écrire. Ou de ne pas écrire. La seule entrave, c’est le manque de liberté. C’est d’être à contrario de mon tempo ou de ma temporalité.

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Une manie d’écriture

Partout, tout le temps, jamais longtemps, de façon multiple, à l’encre ou sur ordinateur, dans des carnets qui sont toujours trop lourds, et dans lesquels précisément, chaque fois que je les emporte, je n’ai pas envie d’écrire. Car écrire, c’est toujours aller ailleurs. Se laisser emporter par l’inconnu, la nouveauté, avancer au diapason de ce qui jaillit soudain, fait écho, revient repart tourne se boucle soupire… La colère est aussi un très bon moteur.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »)

L’écriture peut éventuellement sauver de croire qu’elle peut sauver quoi que ce soit. On ne se sauve pas de la vie, pas plus que de son corps. Elle n’est pas un délit de fuite vis à vis de l’existence. Il n’y a pas nécessairement de naufrage à l’origine du besoin d’écrire. D’ailleurs, y-a-t-il une origine? Je ne pense pas que ce soit son rôle, de sauver. Car je ne crois pas non plus que ça existe, les sauveurs. Ce sont des chimères.

L’écriture est une présence. Une distance. Un monde à part et une partie du monde à la fois. Écrire ne sauve pas mais permet de recréer des liens. Des liens entre l’oubli et le regret, des liens avec les êtres perdus dans la mort, des liens avec les époques et les sensations que la mémoire engouffre dans un vécu mille-feuilles qu’il convient de déployer pour y voir plus clair. Si se sauver (ou l’être) a un sens par l’écriture, c’est de l’ordre de cette clairvoyance hors de l’obscur, cela à avoir avec le fait être tiré hors du noir. Comme on le dit de chaque matin, voilà que se crée un autre jour.

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Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Chaque roman apporte sa propre réponse, il n’y a ni de « comment » ni de système que l’on pourrait répéter chaque fois. Car un livre est un moment, un aspect de soi et nous sommes des êtres changeants. En ce qui me concerne, j’écris un roman en vivant, c’est à dire en ne l’écrivant pas. Je suis simplement travaillée par un « je ne sais quoi » qui me guide intuitivement à m’intéresser à tel livre, tel article, telle musique, tel tableau, tel température de vie. Je ne sais pas du tout ce que je suis en train de faire et d’ailleurs, je fais autre chose. Et soudain, un titre apparait, comme un appel, un réveil et je sais que le roman est là, « il et    prêt ». Alors je me mets à écrire, c’est à dire simplement à suivre la voix qui s’écrit est s’achemine presque toute seule. Je la poursuis plutôt que je ne la provoque. Elle est comme une musique, une atmosphère. J’écris « en dessous de la vie » et le roman se construit tout seul, à condition que j’aie le courage de véritablement l’écouter et chaque matin, sauter à pieds disjoints dans l’inconnu.

Cette condition est capitale, c’est même la plus difficile à remplir, car cela demande une confiance totale et un abandon catégorique de tout préjugé. Mais si le roman est là c’est aussi le signe que je suis prête à jouer ce jeu. Si bien que le roman se construit et s’écrit très vite, j’écris dans des souffles qui sont des épuisements autant que des libérations. Ce n’est jamais qu’à rebours que j’y comprends quelque chose (ou pas). Je suis incapable de synthétiser le sujet ou l’histoire du roman pendant très longtemps après son écriture. Je ne pense pas ainsi, avec des objectifs, des choses à dire. Ce que j’ai à dire je n’en ai nulle conscience mais j’en éprouve la nécessité capitale. Ce qui se dit alors, c’est une somme, qui s’entend sous le dit et qui parle à ceux auxquels le roman est destiné, dans la sourdine, dans l’antichambre des lignes. Mes lecteurs sont ceux qui ont entendu « ça » sous l’écriture et à qui ça a parlé.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Environ trois, quand j’étais plus jeune. Après quoi je me suis tournée vers l’écriture de scénarios, j’ai fait comme une parenthèse cinématographique qui aura duré dix ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que mon style rencontre (et reconnaisse enfin) ses sujets. Avant, mes mots butaient contre des espaces où ils n’étaient pas accueillis, et les récits se grippaient comme des promesses qui n’avaient pas la bonne forme.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

C’est à la fois vertigineux et évident. J’étais surtout touchée parce que c’était une promesse que je m’étais faite enfant: dès 5 ans, je voulais être « écrivain ». Et je vivais ainsi, en écrivain, même sans avoir publié. Donc ce premier roman entre les mains, c’était une joie très archaïque. J’avais aussi le trac. J’espérais que ce pour quoi j’avais écrit ce premier livre, allait trouver destinataires. Parce qu’il disait quelque chose de vital à mes yeux. Et puis ce qu’il y avait de plus fou c’est cette émotion de lire les premières lignes dans cet objet livre: elles sonnaient tellement différemment que lorsqu’elles résonnaient seulement dans l’intérieur de ma solitude. Soudain, les phrases existaient, au sens presque métaphysique. J’ai pensé à cette force magnifique qu’on observe au théâtre. En répétition, le texte a une certaine allure. Mais tout ne prend son volume, son aura, sa présence qu’à partir du moment où il est joué dans une salle pleine, question d’acoustique et d’écoute. C’est le spectateur – le lecteur, qui pose et fait entendre, par son écoute, les vibrations d’un texte. J’ai ressenti cette vibration très fortement la première fois où j’ai tenu le roman entre mes mains.

Définissez-vous par une œuvre d’art, un mot, une première fois

Définir quelqu’un en le réduisant à un seul de ses aspects est contre mon éthique. Je peux vous dire par exemple que j’aime les silhouettes de Giacometti, que j’aime les mots qui sonnent et que les premières fois de mes enfants sont des sources de beauté inouïes. Mais cela ne me définit en rien. Et puis, je n’aime ni définir, ni finir.

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Citez trois ouvrages fondateurs

Le cœur est un chasseur solitaire, Carson Mc Cullers

L’attrape-tout, JD Salinger.

La vie devant soi, Romain Gary.

Le dernier roman qui vous a étonné

Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor.

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