Odette

25 Oct

– Maître G., je souhaiterais parler au responsable

Madame B. est décédée et elle a désigné votre association comme son légataire universel. Je vous envoie un état de situation. Il y a un bien immobilier concerné par cette succession.

Quelques heures plus tard, j’ouvre ce mail et découvre une écriture appliquée, j’imagine la feuille lignée en transparence du papier blanc, des lettres bien formées, régulières et attachées. Comme ces lignes d’enfant où l’on impose de ne pas lever le crayon. Dix lignes pour faire de l’association pour laquelle je travaille ce légataire.

A côté, l’inventaire. Une maison. Deux chambres. Dans une impasse.

Je ne connaissais pas Madame B. Elle était adhérente depuis longtemps, depuis le jour où celui qui occupait ma place il y a cinquante ans, avait aidé son mari, victime d’un accident de travail grave pour faire reconnaître ses droits. Ils n’ont pas eu d’enfant, pas pu, pas voulu, pas eu. Une nièce évincée au profit d’une association, parce qu’il ne faudrait pas qu’elle disparaisse a-t-elle dit au notaire.

Un matin, on prend la route, à trois.  Un matin d’automne, ensoleillé mais froid. Le notaire nous donne les clés, nous indique où se trouve cette maison. J’y entre.

Je voudrais ne pas faire de bruit, comme pour ne pas déranger les endormis. Le programme télé sur la table basse indique le jour où il n’y aura plus de lendemain. Qu’a-t-elle regardé, un téléfilm noir sur la trois ou une soirée festive sur la deux ? La vaisselle a eu le temps de sécher, un bol et une cuillère, une soupe vite avalée.

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Vilhelm Hammershoi

– Vous vous occupez de la chambre et de la salle de bain ?

On laisse toujours l’intime aux femmes, paraît-il. Ils ouvrent les sacs poubelle et les cartons, s’emparent des objets comme si c’étaient les leurs. Je n’ose pas encore. La chaise près de la douche porte la tenue prête pour le jour d’après, des collants, une longue jupe noire, une petite chemise chaude, un chemisier rose et un pull gris. Ils attendent encore qu’un corps les porte. Ils attendront toujours.

La chambre est propre, bien rangée. L’armoire recèle de dizaines de parures de draps, brodés pour la plupart. Au-dessus de la table de nuit, une photo de Jean Paul II, une bible au fond du tiroir et sur la table de nuit, un verre d’eau encore plein.

Derrière la porte, cachée, une photo d’Obama. Je souris de ce contraste. On a les dieux que l’on se crée.

J’ai toujours du mal avec les vêtements des autres, comme s’ils étaient une couche de peau de plus, les toucher, les ranger. L’imaginer dedans, elle donc on ne trouvera qu’une photo dans un livre au salon, son mari lui a son portrait encadré au salon.

On y passe la journée, dans cette maison froide, à vider et à trier, à ranger et à nettoyer l’intimité d’une autre, la vie d’une inconnue. Je peine à parler, comme tenue dans une pudeur singulière.

Personne n’ira fleurir sa tombe. Je pense parfois à elle, depuis ce jour où j’ai entrevu sa vie. Je voudrais qu’elle existe davantage, l’écrire alors, la donner à voir à quelques paires d’yeux.

Elle s’appelait Odette. Et souvent, je repense à cette table de nuit avec cette question en boucle : A quoi ça tient une vie ?

A un verre d’eau que l’on n’a pas eu le temps de boire.

Une Réponse to “Odette”

  1. emmanuelle grangé 25 octobre 2019 à 14:07 #

    ces petites choses-événements qui mine de tout orientent nos jours, poignantes.

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