Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

17 Sep

« La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. Elle bataille et s’acharne. C’est la grammaire des fous. Des phrases de corps à corps. Des mots à bout portant. Des apostrophes blessantes. »

On peut utiliser l’expression toute faite de petite histoire dans la grande Histoire, de découverte d’un pan caché et savoureux de Karl Marx, d’une plongée ambitieuse dans l’Angleterre victorienne.

On peut se féliciter d’avoir appris des choses en lisant ce roman, d’avoir sondé les ravages de l’argent et de son manque, toujours.

On peut évoquer les pages tournées avec avidité, portée par le souffle romanesque.

On peut dire tout cela du deuxième roman de Sébastien Spitzer.

9782226441621-j

Ajouter qu’il y a l’écriture vibrante de Sébastien Spitzer qui animait déjà son premier opus,  cette colère contenue qui claque, cette façon singulière de regarder l’histoire pour la faire revivre par les sens et les détails qui incarnent.

On peut s’arrêter là, suffisant déjà pour qualifier un bon roman, non ?

Ce serait passer à côté de l’essentiel, de ce que les livres d’histoire, trop occupés à ériger les légendes, oublient, les hommes et les femmes.

Et un enfant, Freddy, fils sans père sur ou contre lequel se construire, recueilli par Charlotte, une femme courageuse qui porte le monde et tente de donner à l’enfant qui la suit de quoi grandir.

Il y a dans ce cœur battant une ode à la féminité, à ce rôle essentiel que les femmes endossent à s’en oublier, élever l’autre, l’enfant ou l’homme, prendre soin pour permettre à celui près duquel on se tient de briller sur le devant de la scène. Elles sont les héroïnes de l’histoire, celles qui guident les coulisses de l’histoire. Le dire ne suffit pas, la fameuse maxime: derrière chaque grand homme se cache une femme, comme s’il suffisait de dire cela pour contenir le rôle. Il faut les montrer et les faire vivre, celles sans qui rien n’adviendrait. Des femmes courageuses plongées dans leurs solitudes et dans les manques qui trouent les ventres, qui ne veulent qu’être regardées vraiment, par ceux qui trop occupés à asseoir leur pouvoir ne prêtent pas attention. Et que l’on soit dans l’Angleterre des années 1860, en France aujourd’hui, à l’autre bout du monde, ces questions-là demeurent et n’arrêteront jamais leur valse.

« Les femmes savent faire cela. Elles savent rendre les hommes heureux. »

Sébastien Spitzer dresse le portrait intime d’êtres complexes, tiraillées par l’envie constante, la quête universelle, et peut être la seule chose qui mène une vie, celle d’être aimé. Par une seule personne ou par le plus grand nombre. Et si c’était à cet aune qu’il fallait repenser l’histoire, la revisiter avec l’altruisme et les blessures cachées comme étalon ? Si on n’apprend rien de l’Histoire dans les erreurs du présent, c’est qu’il faut se mettre à hauteur d’hommes, de chaque être qui à sa mesure tente de rendre l’aventure plus douce ou plus forte. Il est là le rôle essentiel et déterminant de la littérature, revenir aux Hommes.

Et, même en allant au plus près des êtres, il demeure ce que chacun garde en lui, avec la crainte que des mots se posent sur le secret des âmes, Sébastien Spitzer parvient à les sonder avec sensibilité et profondeur.

Un grand roman dans sa densité et son humanité. Parfois on s’interroge du moment où un auteur peut se revendiquer écrivain, s’il faut un nombre de livres minimum ou un prix remporté, il ne faut rien de tout cela, il faut une vision du monde, du souffle et la capacité de toucher le lecteur au cœur. Sébastien Spitzer est un écrivain, avec qui il faudra compter.

« C’est d’un banal achevé. Un homme. Une femme. Une envie qui viendrait combler l’ennui. Et les regrets qui suivent, comme un charivari de casseroles et de couverts. Ces choses-là arrivent. Elles se traitent dans le secret. »

 

(Rendez vous jeudi pour l’interview de Sébastien Spitzer autour de son rapport à l’écriture.)

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Une Réponse to “Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer”

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  1. Si on parlait écriture avec Sébastien Spitzer | L'insatiable - 19 septembre 2019

    […] Spitzer livre en cette rentrée un roman remarqué et remarquable, creusant les questions de filiation avec le destin du fils caché de Karl […]

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