Si on parlait écriture avec Lisa Balavoine?

2 Juil

Eparse restera un des romans marquants des 68 premières fois, parce qu’il donnait à voir une autre forme, parce qu’il parlait de nous par fragments, parce que je ne pensais pas qu’on pouvait écrire comme cela. Et parce que derrière ce roman, il y a Lisa Balavoine.

Elle a accepté de se livrer sur son rapport à l’écriture, avec le talent qui la caractérise, cette fragilité sensible si précieuse.

Ecrire, à quoi ça sert ?

Ca sert à vivre d’abord. Ca sert à mettre des mots sur ce qui nous arrive, parce que vivre nous arrive et que cela peut être parfois grandiose comme terrible. Ecrire sert à dire « Je vais bien ne t’en fais pas », écrire sert à dire « Prends garde à la douceur des choses », écrire sert à dire « Nous étions des êtres vivants ». Ecrire c’est ne pas disparaître, c’est être là, attentif aux choses, aux êtres, aux moments. Ecrire c’est consigner, garder une trace de ce qui fut, donner à voir l’intériorité. Ecrire c’est aller à la rencontre de soi, du tout petit enfant qui reste encore au-dedans de nous et qui se racontait des histoires pour vaincre la peur du noir. Ecrire, c’est dire aux autres qu’on existe, qu’ils existent aussi, même si on ne peut jamais tout écrire, même si le temps nous est compté et qu’on a la trouille de ne pas s’en sortir. Ecrire, c’est faire face. On écrit pour vivre et pour accepter de partir.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Je ne sais pas s’il y a un réel compagnon, je pense toujours que l’auteur est très seul. Seul face à sa page, face à ses mots, face au silence et au vide. Mais chacun est libre de se trouver des compagnons d’infortune. En ce qui me concerne, c’est beaucoup trop de café, des piles de livres autour de moi et la certitude que, quelque part, quelqu’un attend que je lui raconte une histoire.

Son pire ennemi ?

La comparaison, sans nul doute pour moi. Je lis beaucoup et je suis souvent tellement impressionnée par l’écriture des autres que je finis toujours par regarder mes brouillons en me disant : à quoi bon ?

Un autre ennemi : le temps. Trouver le temps quand on a un travail au quotidien, une vie de famille, une vie amoureuse, une vie culturelle. Trouver le temps et le donner à l’écriture en n’ayant pas peur de le perdre. On a souvent l’impression de perdre son temps quand on écrit, tandis que la vie file à toute allure à nos côtés. Ecrire c’est prendre le temps de s’arrêter.

Eparse

Une manie d’écriture ?

J’écris beaucoup le soir, la nuit, puisque le reste de la journée je ne peux pas le faire. J’écris très souvent dans mon lit, j’écris directement à l’ordinateur. J’ai des carnets et des cahiers, avec des notes, que je ne consulte pas vraiment. J’ai juste besoin de les avoir sous la main. J’écris dans le silence, mais je fais des playlists de morceaux qui accompagnent mon histoire. J’écris souvent vite, par flots, mais je peux aussi ne pas écrire pendant plusieurs jours. Je manque de régularité, je ne suis pas sérieuse, je suis souvent en colère contre moi. En colère quand je n’écris pas.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 Je ne sais pas si l’écriture est un sauvetage. A l’inverse de Marguerite Duras je ne pense pas que l’écriture me sauvera. Parce que justement j’écris sur les failles, les béances, les gouffres dans lesquels je me débats. Je les garde, ils ne disparaissent pas. L’écriture ne me sauve pas de ça.

Mais l’écriture nous sauve sans doute de l’oubli, non pas parce qu’il restera quelque chose de nous (cela reste à prouver, beaucoup de livres sont rapidement oubliés) mais parce que celui qui écrit sauve quelque chose de lui-même, de sa propre vie, du reste du monde, en écrivant.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je suis incapable de répondre à cette question. Je pense qu’il faut un plan, oui, mais je ne sais pas faire ça. J’ai l’impression d’être mue par une impulsion, un mouvement, qui m’indique la direction. Je vais quelque part, mais je ne sais pas comment. Alors je ne parlerai pas de message, mais d’obsession peut-être et en ce qui me concerne, c’est mettre des mots sur ce que je suis, ce que je pense que d’autres sont aussi, et tendre des passerelles entre eux et moi.

Paion-simple

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Je n’avais jamais envoyé de manuscrit avant celui-là. Alors je peux dire que j’ai eu de la chance. Mon attente aura duré 9 mois avant de signer un contrat, comme un accouchement et puis 18 mois avant la publication, comme deux accouchements. Ca tombe bien, j’ai trois enfants.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

On y croit et on n’y croit pas. On m’avait dit que je pleurerais mais non, je n’ai pas pleuré ce jour-là. Je sais juste que j’ai évité d’aller dans des librairies pendant un bon mois, peur de voir le livre, peur de ne pas le voir. Peur qu’il soit feuilleté devant moi ou au contraire ignoré de tous.

Ce qui m’a parfois fait pleurer, ce sont les regards des personnes qui m’en ont parlé, parfois en pleurant eux-mêmes, en me disant souvent des choses incroyablement belles. C’est à ce moment que j’ai pris conscience que le livre existait. Ca m’a bouleversée.

Définissez-vous par :

       – une œuvre d’art : Sakuntala de Camille Claudel (oeuvre qu’elle retravaillera plusieurs fois ensuite sous d’autres noms, Vertumne et Pomone, puis L’abandon). Pour moi, c’est la plus belle représentation du lien d’amour, contenu entre une forme de tension et la tentation de l’abandon, c’est s’aimer, se quitter, s’aimer à nouveau, c’est revenir sans cesse à l’autre pour revenir à soi. Et c’est tout simplement sublime, à l’image de la créatrice, tragique et magnifique.

       – un mot : la nostalgie, je suis quelqu’un qui suis attentive aux mouvements de la mémoire, au temps qui passe beaucoup trop vite, à la thématique de la disparition. J’aimerais pouvoir ne rien perdre de ce que j’ai vécu, j’aimerais ne rien oublier de l’histoire du monde, même si tout cela est impossible.

       – une première fois : la première fois où j’ai réussi à dire je t’aime.

adandon-ou-sakountala-de-camille-claudel

Citez trois ouvrages fondateurs

Jane Eyre, de Charlotte Brontë : roman lu et relu à l’adolescence et donc forcément fondateur dans le sens où l’héroïne est quelqu’un de relativement banal en apparence et qui mène une petite vie, sans éclat, pleine de doutes et de failles. Ce sont ces personnages qui m’attirent, ceux qui sont dans l’ombre, ceux qu’on ne remarque pas et ceux dont j’ai envie de parler.

Jacques le Fataliste et son maître, de Diderot : roman étudié en seconde année de fac et qui m’a permis de comprendre à quel point l’écriture peut être un jeu. Diderot prend son lecteur à parti, fait des digressions, s’écarte de son histoire, y revient. Rien n’y est linéaire et tout y est intelligent. Et puis c’est aussi lié pour moi au professeur qui me dispensait les cours : il s’appelait Eric Walter, il est la première personne à m’avoir dit « vous devriez écrire » et à avoir eu confiance en moi. Il est mort il y a peu et je ne l’oublie pas.

Passion simple, d’Annie Ernaux : tout le travail d’Annie Ernaux est essentiel pour moi, mais peut-être que ce roman est celui dont je me sens le plus proche. J’en aime la totale sincérité, la crudité parfois, notamment sexuelle. C’est un roman qui m’a fait prendre conscience qu’on pouvait parler de ce que l’on vivait, sans autre filtre que l’écriture, sans tabou, sans honte. Qu’une femme aussi différente de moi, c’était également moi. J’ai réalisé ainsi que c’est cette écriture que j’aime : l’écriture de l’intime, le journal de soi, l’analyse de ce qui nous fait agir. Je n’y vois aucune impudeur, au contraire, j’y vois un courage absolu, celui de se donner à lire comme dans un miroir.

Le dernier roman qui vous a étonné

Les enténébrés, de Sarah Chiche : Je n’avais pas lu quelque chose d’aussi fort, d’aussi beau, d’aussi inventif depuis longtemps. C’est un roman d’une grande ambition, qui mêle l’histoire intime à l’histoire du monde, qui traverse les siècles, qui se nourrit de journaux, de carnets, de mémoires. Un roman qui joue avec les formes narratives, avec l’écriture et ses codes. Et c’est surtout un grand roman d’amour, qui montre une femme dans toute sa nudité, une femme qui aime avec toute sa chair, son esprit, son souffle. Une femme comme j’aimerais être, sensuelle et puissante. Une femme libre.

Les-entenebres

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