Si on parlait écriture avec Constance Joly?

18 Avr

Le matin est un tigre, premier roman de Constance Joly a été une émotion singulière, de ces lectures rares qui tempèrent nos vies. Je l’ai relu depuis, plusieurs fois, toujours bouleversée par ce qu’il dit de moi de manière si belle. J’avais envie de parler écriture avec Constance Joly, elle a accepté de relancer cette série d’interview.

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Ecrire à quoi ça sert ?

Ecrire, égoïstement, ça sert à vivre plus intensément. Quand je faisais de l’aquarelle, j’avais l’œil rectangulaire, j’isolais une partie du paysage pour le reproduire une fois rentrée chez moi. C’est pareil pour l’écriture, je vis avec le « regard actif ». Pour moi qui pense avoir une nature mélancolique, ça aide à recycler cette sensibilité exacerbée en mots, à en faire quelque chose. Sinon, écrire, ça sert à parler aux autres. A tenter de les rejoindre.

Le meilleur compagnon de l’auteur

Ses photos, ses livres, son petit musée itinérant. Pour moi, j’ai besoin de piocher sans cesse des étincelles dans mes trésors personnels. En face de moi, alors que je réponds à cette interview, j’ai une photo de Georges Perec écrivant, un autoportrait de Carel Fabritius, une carte postale des Demoiselles de Rochefort, le « Géographe » de Vermeer, un paysage de Corot, une photo de ma fille, une autre de moi à 25 ans en maillot de bains dans un jardin qui m’était cher, et une photo de John Lennon, période « Rubber soul ». J’ai à côté de moi, Les mémoires sauvés du vent de Richard Brautigan.

Son pire ennemi

J’aime trop la musique pour cumuler l’écriture et l’écoute d’une musique que j’aime en même temps. Je n’aime pas non plus écrire dans les cafés. Par contre, j’aime rêver dans les cafés, ce qui fait partie du processus d’écriture.

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V. Hammershoi

Une manie d’écriture ?

J’ai écrit Le matin est un tigre au milieu de la rumeur de ma famille. Il m’était difficile de m’isoler pour écrire, cela me semblait trop solennel. Je préférais me dire que je n’écrivais pas vraiment, et du coup, je le faisais assise à un bout du canapé pendant que ma famille regardait un match de foot. Il y a eu beaucoup de matches de foot en 2018, et j’ai pu beaucoup écrire ! Ce roman doit énormément à la FFF.  Pour relire, cependant, je me suis offert le luxe de me payer une chambre d’hôtel, à Paris, et j’ai travaillé en silence une soirée et une nuit durant. Pour le roman que je suis en train d’écrire, c’est différent, je peux désormais écrire seule dans une chambre. Je crois en fait que je n’ai pas de manies, j’écris partout.

 De quoi l’écriture doit-elle sauver ?

De son enfance. Comme le dit Modiano, on écrit « en espérant que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une bonne fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur ».

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Vivian Maier

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je n’ai aucun plan quand j’écris, ce n’est pas que je pense que c’est une mauvaise méthode, mais ce n’est pas la mienne.

J’écris avec mes obsessions, à partir d’elles, « pour savoir si les autres lecteurs n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu’ils les vivent à leur tout en oubliant qu’ils les ont lues quelque part, un jour ». (Annie Ernaux).

Je n’ai aucun message à faire passer (sinon, je ferais de la politique).

Le point de départ de l’écriture est, pour moi, une image, ou une phrase. Je comprends ce que je suis en train de faire en le faisant.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Un recueil de poésies, refusé.

Quelle sensation éprouve-t-on quand on a son premier roman entre les mains ?

C’est comme lorsque l’on découvre son nouveau-né. La crainte, l’euphorie, l’amour.

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 Définissez-vous par une œuvre d’art

Une photo de Vivian Maier. Une chanson de Billie Holliday. La scène finale des « 400 coups ». Une phrase de Carson Mc Cullers. La solitude d’une figure peinte par Hammershoi, ou Hopper. Un tableau de Bonnard. Glass onion des Beatles…

Un mot

La joie

Une première fois

La première fois que j’ai expérimenté la déception amoureuse. J’allais avoir un appareil dentaire, j’ai tenu à en prévenir mon amoureux de l’époque (j’étais en cinquième), je lui ai dit textuellement : « Je vais avoir un appareil dentaire, tu voudras quand même continuer de sortir avec moi ? ». Il m’a répondu « Non », sans rien ajouter. J’ai dit « Ok, je comprends » et je suis partie.

Citez trois ouvrages fondateurs

Frankie Adams de Carson Mc Cullers

The Dead de James Joyce

Le festin de Babette de Karen Blixen

Sucre de pastèque/la pêche à la truite en Amérique de Richard Brautigan

Le dernier roman qui vous a étonné

Matador Yankee de Jean-Baptiste Maudet. A priori, un univers étranger au mien. Et une familiarité immédiate, une proximité de la sensation, de la langue, de l’émotion. Sublime.

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Merci Constance et si vous n’avez pas encore lu son tigre, alors il faut vous dépêcher, c’est important de s’offrir du beau.

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Une Réponse to “Si on parlait écriture avec Constance Joly?”

  1. AMBROISIE 20 avril 2019 à 11:00 #

    J’aime beaucoup sa manière d’écrire. Une méthode authentique, très libre, que j’ai également.

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