Derrière les murs, il était là.

21 Déc

Ce texte a été écrit suite à la rencontre organisée par les 68 premières fois à la maison d’arrêt du Mans le 21 décembre en compagnie de Guillaume Para, auteur de Ta vie ou la mienne.

Le premier rang inoccupé, la peur réflexe de l’école. Au deuxième rang, à droite, isolé, les autres se regroupent pour papoter parfois, pour se tenir chaud aussi, lui reste loin, son sac en plastique transparent bourré de feuilles griffonnées, chiffonnées, d’autres vierges en attente de mots, au milieu le roman de Guillaume Para.

C’est la première fois que je le vois.

Le col de son sweat mange la moitié de son visage, en guise de protection, la main souvent s’attarde dans sa chevelure ébouriffée, le corps engagé dans la conversation, si parfois la voix est basse, à devoir tendre l’oreille, ses épaules s’avancent, le corps parle, le masque tombe. Les mots sont intenses dès le départ, pas de manœuvres de dissimulation ou de minimisation du réel.

Plus de deux heures de discussion sur le roman de Guillaume Para, les pourquoi de l’écriture, le journalisme aussi. Sur la manière d’écrire et sur ce qui sauve une vie.

Au moment de remettre mon manteau, toujours ce déchirement de les voir repartir vers des murs plus hauts et des barbelés plus pointus, je lève la tête, entre les grilles, la lune déjà veille, ronde et pleine.

« Alors, ça s’est bien passé ? « 

La même question à chaque fois de la responsable qui ne peut pas assister à la rencontre, les réponses varient peu tant chaque rencontre, chaque fois, apporte de l’intense et du vivant. Là il y avait autre chose, le chamboulement d’une rencontre. Je le décris, lui dis combien il me bouleverse.

« Ah oui, le jeune, 21 ans. Pas mal de séjour dans la rue, profil atypique, difficile à créer du lien avec les autres, on est inquiet. »

13502045_1613960395585257_2816703210149879527_n

Il ne m’a pas regardée, hormis pour me saluer à la fin par déférence. Il doit se dire qu’avec ma jolie écharpe autour du cou, mon alliance qui brille, mes chaussures cirées, mon manteau droit et mes quinze ans de plus, je ne suis pas du même monde, que je fais partie de cette société qui le catalogue, qui exacerbe sa colère de ne pas parvenir à entrer dans le moule. Il ne sait pas qu’à la regarder, une part de moi, celle que l’on dompte pour que les cases soient cochées, hurle qu’il a raison mais qu’il faut se sauver de cela, qu’il est ce pourquoi je suis là avec eux, pour ce point de bascule que chacun côtoie plus au moins fort, cette bascule entre le dehors et le dedans.

Je ne dis rien, je n’ai rien dit, la conservation tellement profonde et intelligente était avec Guillaume Para.

Je ne sais pas ce qu’il retiendra de cette journée, j’ose espérer que les mots déposés par Guillaume infuseront, qu’ils l’aideront à ne pas aller vers la seule issue qu’il envisage. Je voudrais pouvoir changer les choses et les êtres, à défaut de sauver le monde, le sauver lui. Point d’angélisme, il est ici, il y a une raison. Il y a mille des raisons.

« Il a fait pas mal de séjour dans la rue », cette phrase m’est revenue cette nuit, cette nuit sans sommeil où son visage d’enfant ne cessait de m’habiter, ses dents qui toujours se crispaient ou mordaient l’intérieur de ses joues. L’aurais-je regardé s’il avait été assis sur le trottoir, aurais-je été agacé s’il m’avait invectivé même poliment, aurais-je comme je le fais parfois, dis bonjour avec un sourire en donnant une pièce sans pour autant le regarder vraiment ? Là pendant plus de deux heures, je l’ai regardé, je l’ai écouté, il m’a bousculé et m’a touché plus que nombre de personnes.

A partir de quand décide-t-on de poser son regard sur quelqu’un ? Où l’humanité (ce mot a-t-il seulement encore un sens ?) commence-t-elle ?

Je voudrais croire qu’hier il a reçu sa part de lumière, qu’à voir nos yeux à la récitation de son texte, il a compris qu’il pouvait toucher l’autre sans violence ni heurs. Je voudrais qu’il sache que longtemps il restera en moi. Cette nuit, son visage ne voulait pas s’effacer, au moment des pleurs nocturnes de mon fils, quand son petit corps s’est posé sur le mien, que ma bouche et mon nez se sont calés contre sa joue pour qu’il se rendorme, j’ai pensé à ce bonheur que lui n’avait pas, dans cette cellule partagée. Rien qu’une peau à toucher, une odeur familière qui emplit le vide qui parfois prend toute la place. A-t-il reçu sa dose de tendresse, qu’a-t-il vu et vécu pour que sa colère soit si ample qu’il ne trouve rien pour la déposer, hormis la destruction de soi-même ?

Je voudrais qu’il existe ailleurs que sous un numéro d’écrou, que vous entendiez sa voix et ses mots. Il existera un peu ici. Beaucoup en moi.

En partant seulement il glissera son prénom.

Maxime.

17523535_1760511364263492_1071648232123300417_n

Crédits photos: Sabine Faulmeyer
Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :