Monsieur V.

9 Nov

Où va la colère quand elle reste intérieure ? Dans quel recoin se niche-t-elle pour un jour surgir grossie et amère ?

Pester au moment de recevoir la convocation ; un mercredi après-midi, seuls les cris d’enfants joyeux ou refusant de dormir doivent emplir ma tête.

Prendre la route en attendant la révélation du Goncourt. L’entendre, penser aux amies qui seront heureuses, sourire pour l’auteur qui a l’air d’un mec bien, rire de la photo prise la veille, Adèle souhaitant lire un livre de grands et désignant celui-ci sur l’étagère. Entendre les premiers mots, la folie entourant ce moment singulier, penser à ce microcosme, ce petit monde à part dont parfois l’on voudrait n’être, même qu’une miette.

Arriver en avance, attendre dans la voiture sous une pluie battante.

Se décider à sortir, se présenter à l’accueil : je représente Monsieur V. pour une tentative de conciliation.

Le voir, Monsieur V, arriver, sa capuche baissée, trois ans qu’elle lui mange le visage, qu’elle dissimule ce regard trop noir quand à vingt ans un putain de tracteur vous prive de vos jambes.

A sa suite, en retard, l’avocat et sa robe qu’il se décidera à enfiler juste avant d’entrer dans la salle, debout lui, bouton par bouton.

Suivre les couloirs en dédale, derrière ces roues à lui, le pas nécessairement plus lents. Ont-ils éprouvé cette lenteur comme une anormalité, comme un accident qui n’aurait pas dû se produire ? Qu’on me présente ce satané Monsieur lafauteàpasdechance, que je lui règle son compte.

Entrer dans une pièce face à un collège de sept personnes, s’asseoir, être la seule femme. S’en étonner. Ou pas.

Expliquer la responsabilité de l’employeur tout en songeant à ce patron assis trois chaises plus loin, le dos vouté tentant de faire survivre sa petite entreprise et assurer un salaire- donc une vie ?- à ses salariés.

L’avocat, seul répondra qu’il n’y a rien à concilier. Monsieur V repartira, me demandant la suite de la procédure, acceptant dignement de serrer la main de celui qu’il appelait chef.

On reprend nos vies debout, le pas plus rapide.

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Crédit: Sabine Faulmeyer.

Lui, plus loin- la porte de sortie n’est pas la même, il doit encore suivre d’autres couloirs- remet sa capuche, allume cette cigarette qu’il a rencontrée il y a trois ans. Il fallait bien trouver un truc.

Retrouver ma voiture, ne plus vouloir entendre le bruit du monde, basculer vers la musique, entendre Zazie crier que nos âmes sont belles. Même elle, ne sauvera pas la colère du jour.

Emplir la voiture de Glenn Gould, le beau peut gagner non ?

Penser à ma vie, à la chance folle que j’ai, culpabiliser de mes jours gris qui en réalité sont juste un peu plus pâles. Avoir envie d’hurler, d’arrêter ses hésitations sur ce que doit être la vie, la saveur qu’elle doit avoir.

M’arrêter sur un parking.

Hurler.

Balancer ce texte sur un carnet. Croire qu’il apaisera la colère, il l’alimentera. Cette colère contre un système, contre un travail qui fait mal, contre une humanité qui disparait. Je ne sais plus quel est l’objet de ma colère, si elle n’est pas devenue moi, si ce n’est pas contre moi que j’hurle.

Je vais rentrer, sentir les mains de mon petit garçon m’agripper le cou avec ce Maman trop plein de tendresse. Je vais être accueillie par une petite fille qui joue, son sourire dans les yeux.

Je vais avoir envie de pleurer.

Et après ?

« Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres ?

Sommes-nous encore des hommes et des femmes ?

Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? »

Fais de moi la colère, Vincent Villeminot.

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Une Réponse to “Monsieur V.”

  1. Arriudarre 9 novembre 2018 à 11:54 #

    Magnifique !

    Envoyé de mon iPhone

    >

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