Tant bien que mal, Arnaud Dudek.

18 Mai

Je n’ai jamais aimé la bascule, celle des aires de jeux ou celle vers la nuit. J’aurais voulu que la nuit tombe sans attendre, que le marchand de sable dépose des caisses de son produit miracle pour que tout s’arrête sans conscience. Petite. Grande, encore.

Comment ne pas reproduire la crainte, ne pas la transmettre ? Trop tard. Je comprends le besoin de veilleuses fortes, d’une histoire encore une, une seule, d’un baiser, un dernier, des exercices de balancement, d’un câlin et de la petite phrase immuable « tu me veilles hein ? ». Je ne résiste plus, ne cherche plus à analyser la mère défaillante que je fais en ne l’aidant pas à se détacher et à grandir vraiment.

Est-ce seulement une excuse pour me protéger ?

Cet instant où je trouve ma place sur le canapé encombré, calé entre une veilleuse aux allures de gros chat, des ailes de fées et des princesses endormies, la bête hors de la maison montant la garde, son lit à quelques centimètres, est ma bascule. Et enfin, elle est douce.

Hier soir encore il y a eu le rituel et la lecture de l’album C’est moi le plus de fort de Mario Ramos. Se rassurer que les méchants loups n’existent que dans les histoires et que dans celle-là, il trouve plus fort que lui.

Je me suis assise, ce petit livre à la main. Petit, uniquement par la taille. 90 pages. 90 pages de littérature.

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Je n’ai relevé la tête qu’une fois la dernière ligne lue, elle s’était endormie depuis longtemps, son souffle était stable, ses mains ne cherchaient plus la bouche à caresser, le doudou à cramponner.

Je la regardais et j’étais sonnée.

J’ai ramené mes genoux sous mon menton, les ai enserrés dans mes bras, et je me suis bercée. Impossible de me lever comme à l’habitude. Je la regardais et je me balançais. Quelques minutes après, mon tout petit a crié, les cauchemars qui commencent à faire leur lit. « Ce n’est rien, tout va bien », un baiser, un câlin un peu plus serré que les autres jours. Paisible, dans son lit, je suis retournée sur le canapé. Impossible de faire autre chose, d’aller ailleurs.

Le sujet, évidemment. Le lire dans la chaleur d’une chambre surchargée, mes bras encore chauds d’avoir serré mes enfants. Tout est posé dès la première page, le viol d’un enfant. Sans détails, une seule phrase suffit. Comment grandit-on avec cela ? Quel adulte devient-on ?

Ce roman percutant est un cri, celui de l’enfant que l’on n’a pas sauvé, celui de l’enfant qui dès son plus jeune âge intègre la culpabilité pour se taire, hurle dans son oreiller quand on voudrait qu’il s’ouvre.

J’ai eu besoin d’écrire sur ce roman mais je ne sais pas quel mot utilisé, tout semble fade, à côté de la délicatesse d’Arnaud Dudek, des mots si beaux pour dire le pire. Rien de grandiloquent, tout n’est que suggéré, le rendant encore plus fort.

C’est violent et dans le même temps, on aime l’adulte que cet enfant est devenu, on voudrait pouvoir le libérer, mais il y parvient lui-même. Le corps se souvient, le corps par lequel on a souffert ne peut qu’être meurtri à son tour, pour faire cesser la douleur sourde.

Souvent, je m’interroge sur l’utilité des choses et de ce que je fais, sur l’à quoi bon.

Hier soir, une fois mes jambes dépliées, j’ai saisi un nouveau carnet et j’ai bafouillé quelques mots, ils sont sous vos yeux. Je ne sais pas à quoi ça sert de raconter ma vie quand d’autres le font de manière si touchante, avec une tendresse là où il ne pourrait y avoir que de l’aigreur, avec une si belle humanité sensible là où on l’excuserait d’être misanthrope.

A lire les blogs, on croit que l’on aime tous les livres. C’est faux. On en lit dix pour en aimer un, on décide de parler sur celui-ci et par sur son précédent. Sans raison. Ou justement parce qu’on sait qu’il faut en garder une trace, et que l’émotion n’étant faite que pour être partagée, il convient de faire entendre les mots des autres, ceux d’Arnaud Dudek sont posés et magnifiques.

N’ayez crainte du sujet, l’écriture emporte loin, ne donne pas à voir l’horrible mais au contraire l’humain derrière le monstrueux. Je ne sais pas encore comment on ressort de ce livre, ce qu’on lit après. Je sais juste que ce matin, autour d’une brioche avec une dose supplémentaire de chocolat, j’ai dit à nouveau à ma fille que j’étais là, que je pouvais tout attendre et que jamais elle ne devait avoir peur de dire les choses. Je ne peux pas faire fuir les loups, mais je peux essayer de lui apprendre à les apprivoiser.

« Quand j’ai lâché le point final de ce livre, j’ai tangué un peu, j’étais ivre. Peut-être que vous tanguerez aussi. Peut-être que nous tanguerons ensemble. Mais c’est une belle ivresse, la littérature. »

Ce soir, je me balancerai encore pour tenter de les dompter, mes propres loups. Enfin… Tant bien que mal. C’est à cela que servent les grands livres, à dompter les loups et les ombres. Merci Arnaud Dudek.

 

 

 

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