Lettre à Adèle sur Une longue impatience de Gaëlle Josse

16 Jan

Mon Adèle,

Un jour, si tu en as envie, tu liras ces lettres, que d’autres yeux auront vu avant toi, tu t’étonneras, t’agaceras ou rougiras. Je ne sais pas bien pourquoi certaines émotions ne peuvent que passer par toi, pour les tenir à distance en leur donnant ta douceur et ton innocence. Habituellement, je balance les mots sur une page sous une forme de chroniques pour ce roman-là, je n’ai pas réussi, il te fallait.

Comme tous les soirs, tu redoutais ce moment de bascule, devoir cesser tes histoires inventées, coucher sur son lit en plastique ton dernier playmobil, poser tes précieux près de ton lit, et ton lapin au creux de ton oreiller. Vient alors le temps des histoires partagées, du moment où l’on doit choisir ce que l’on sera quand on sera grand : bullier, colorieur de zèbres, chatouilleur de gens tristes ou bouillote vivante, avec l’éternel « et toi Maman tu veux être quoi quand tu seras grande ?  » , du partage de cet instant où blottit dans mes bras nous suivons les aventures de Jacko Mollo, de Zohra ou de la gardienne de nuit , avec tes incursions pour reconnaître une lettre, un mot. Ils sont précieux ces instants, toujours trop courts au moment de choisir notre étoile pour la nuit, rituel de fin de lecture. Tu tentes, je reste ferme, après trois, quatre, cinq ou six histoires, c’est plus facile.

Inexorablement, tu t’allonges, serres fort ton doudou, te glisses sous ta couette et me murmures : « tu me veilles hein Maman ». Je résiste parfois, tu finis par un « je ne peux pas sans toi, ce n’est pas possible » alors je cède. Je t’embrasse, tu crois que je pars, je te chuchote les mots magiques qui aident à grandir, éteins la lampe. Ton corps ne se détend qu’au moment où le mien rejoint le canapé juste à côté de toi, à l’extrémité du canapé près de la veilleuse qui illumine la nuit. Je replie mes jambes sous moi, pose une couverture dessus et attrape le livre en cours de lecture.

Ce soir-là, j’avais cessé toute lecture en cours pour me saisir du nouveau roman de Gaëlle Josse, un rendez-vous incontournable.

9782882504890

 

Dès la deuxième page, l’émotion était palpable, l’as-tu senti, ce frisson qui me parcourait au moment de lire ces mots :

« C’est le temps des mots secrets, ceux qui permettent de dénouer la journée, de la reposer dans ses plis avant de la laisser s’enfuir, se dissoudre, c’est le temps d’apprivoiser la nuit, c’est le temps des mots sans lesquels le sommeil ne viendrait pas. Je plonge le visage dans la tiédeur des cous, des oreilles, des bras qui veulent me retenir, des doigts légers, un peu collants, qui caressent mes joues, je sombre dans la douceur des cheveux lavés, du linge frais. Chut maintenant ; il faut dormir. Une fois franchie leur porte, j’entre dans ma nuit, à la rencontre de le part de ma vie qui vient de brûler. »

Il est difficile de poser des mots après ceux-là, tant tout est dit avec une délicatesse rare. Au-delà de la beauté absolue de cette musique, le parallèle était troublant ; ainsi quelque part, quelqu’un a compris et a réussi à le mettre en couleur. Quelqu’un de magique, je crois. Pour moi, comme une évidence, comme une part de celle que je deviens. Elle fût la première à qui j’osais aller parler de son roman, les mains tremblantes, la gorge sèche et les larmes aux yeux. A chaque relecture de Nos vies désaccordées, l’effet est identique, d’une émotion tellement vive qu’elle doit s’exprimer dans des larmes, pas celles qui s’accompagnent d’une douleur mais celles qui libèrent et apaisent, que l’on ne prend pas nécessairement le temps de sécher.

Avec Cette longue impatience, la magie à nouveau, de mots choisis comme un miracle, comme un orfèvre choisit le meilleur et le révèle par son talent. A plusieurs reprises, il a fallu que je cesse ma lecture m’extasiant de cette perfection dans le ressenti et la manière de le figurer. Lire l’universel est une chose, le lire si bien, si beau avec autant de grâce est chose rare. Tu verras, Adèle, tu les rencontreras sur le chemin, tu te constitueras ta bibliothèque d’essentiels, alors à ce moment-là je te glisserai ce roman entre les mains, pour que tu comprennes l’attachement et les tripes d’une mère, c’est de cela qu’il s’agit, tu sentiras le cœur d’une mère battre au sein de ta main à sa lecture, tu saisiras comment le beau peut adoucir les êtres et les maintenir éveillé.

Tu sauras que lire permet de se comprendre et d’être consolée toujours de ne pas être seule, se savoir comprise est une chance folle. Cette Longue impatience est une œuvre d’art bouleversante et magnifique. Je ne vais pas ajouter de superlatifs, user de ce que l’auteur exècre et traque pour tenter d’expliquer l’incontournable.

Je ne peux te dire qu’une chose, c’est que ce roman, tu le trouveras en haut, sur l’étagère des livres qui font vivre, tu as déjà caressé la couverture la trouvant douce, tu as ouvert au hasard et tu as senti les pages. Tu m’as demandée de lire les lettres de la couverture et tu as souri. Tu as compris, je crois, le pouvoir magique et la force du sublime.

Je vais terminer cette lettre, et je vais en commencer une pour ton frère, mais celle-là restera entre lui et moi, certaines sont trop intimes pour d’autre yeux, parce qu’Anne et Louis poussent nécessairement toute mère vers son fils, parce que certaines émotions doivent prendre forme pour ne pas oublier et pour qu’il sache, quand il sera grand. Continuer à vivre avec un personnage et agir dans sa propre vie, c’est sans doute la définition d’un grand roman.

N’oublie pas mon Adèle que les livres sauvent et qu’ils font grandir. En fermant ce roman, j’ai compris et j’ai appris. J’ai vécu et j’ai pleuré. Et rappelle-toi que certaines rencontres sont des cadeaux précieux qu’il faut chérir et garder là, au creux de ton oreiller pour que la nuit soit moins noire.

 « Car toujours les mères courent, courent et s’inquiètent, de tout, d’un front chaud, d’un toussotement, d’une pâleur, d’une chute, d’un sommeil agité, d’une fatigue, d’un pleur, d’une plainte, d’un chagrin. Elle s’inquiètent dans leur cœur pendant qu’elles accomplissent tout ce que le quotidien réclame, exige, et ne cède jamais. Elles se hâtent et se démultiplient, présentes à tout, à tous, tandis qu’une voix intérieure qu’elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l’enfant un jour sorti de leur flanc. »

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3 Réponses to “Lettre à Adèle sur Une longue impatience de Gaëlle Josse”

  1. Nicole G 16 janvier 2018 à 16:12 #

    Et c’est là qu’on s’émerveille de confronter la puissance de la littérature à sa propre vie, à ses propres références… D’un même texte, d’un même éblouissement des mots, des sensations qui, forcément trouvent des échos différents et pourtant tout aussi forts.

  2. Sabine Faulmeyer 16 janvier 2018 à 16:31 #

    t’es douée ma charlotte. Sublime lettre encore une fois (à quand la publication ? )

  3. framboise 16 janvier 2018 à 17:18 #

    merci ❤ ❤ ❤
    (bon j'ai cédé, j'ai commandé la merveille !)

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