Une fille, au bois dormant. Anne Sophie Monglon

13 Oct

 «  Son sommeil, le tien, le nôtre. Nous qui laissons la vie nous traverser, ne nous y sentant pas aux commandes, abandonnant ces commandes à d’autres, nous, rétifs à l’action, tentés par les marges, nous absentant du moment avec une facilité inouïe. Nous, les invisibles. « 

Longtemps, on a cru que la princesse attendait le baiser du prince, ignorant alors la cruauté originelle des contes (sauf lorsqu’enfant, dans la cour de récré, vous ne compreniez pas que la petite sirène se mariait avec le prince, la vôtre dépérissant de chagrin).

La princesse moderne veut un travail épanouissant, être une mère exemplaire, avoir une vie trépidante et si possible le prince parfait à la maison. Mais, est-ce réellement ce que la princesse veut ou est ce que la société lui dicte ?

A tout vouloir contrôler, paraître devient plus facile qu’être.

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Bérénice remplit presque toutes les cases, jusqu’au jour où le grain de sable dans l’engrenage l’oblige à lever la tête et à s’interroger. L’apparence est sauve, la réalité tout autre lorsqu’on est une hypersensible et qu’en réalité le monde semble bouger sans vous.

Le roman d’Anne-Sophie Monglon est multiple et dense. A la première lecture, une perception, un sentiment d’être face à un roman qui vous regarde, qui vous questionne dans votre chair ; à la relecture une profondeur de plus, tant ce roman interroge le jeu que chacun déploie pour être au monde, la place que l’on occupe dans le monde du travail et plus largement la manière d’être au monde, aux autres et à soi.

« Tu es à toi-même un gouffre. L’exercice depuis longtemps consiste à maintenir vis-à-vis de ce gouffre une distance salubre. Tirer des bords, trouver des biais. Clara a raison, au fond tu as envie qu’on te laisse tranquille, qu’on ne vienne surtout pas gratter pour savoir ce que tu as dans le ventre car dans le ventre comme dans la tête, tu en es persuadée, tu n’as rien. »

Anne-Sophie Monglon dépeint avec un talent incomparable, et peut être pour l’une des premières fois de manière aussi juste, la vie que l’on regarde se passer, les scènes auxquelles on devrait être totalement présents mais que l’on observe, comme derrière une vitre. Cette sensation de voir sa vie s’écrire sans la saisir, en retrait. Attendant le sursaut.

Il n’est pas question de solution miracle, de rêves à vivre ou de vies à chambouler, préceptes que l’on voit fleurir dans les magazines, comme un exploit. Il s’agit juste de comprendre grâce à l’analyse psychologique tellement fine et poussée des personnages et d’assumer sa présence au monde, telle que l’on est, tout en ne se laissant pas endormir par les diktats et les cadres, ne pas attendre qu’il soit trop tard pour être, simplement, soi.

Il y a dans ce magnifique roman une puissance sourde, comme des bras qui vous enveloppent petit à petit, pour vous dire : viens, j’ai compris mais tout va aller. C’est plus qu’un miroir tendu, c’est presque une autorisation et une délivrance, un réveil en somme. Une ode à la femme, la mère (les passages sur la maternité sont absolument sublimes), l’amie, la travailleuse, à ces multiples facettes avec lesquelles il faut composer.

C’est la tête haute qu’on finit ce roman, que l’on fait durer comme un baume qu’on ne veut pas quitter. C’est avec émotion qu’on le relit, tant les phrases font sens. Et une fois le livre déposé sur l’étagère des essentiels, Bérénice reste près de nous, comme si l’on venait de rencontrer une amie.

Un premier roman étonnant, beau dans la forme et dans le fond, absolument incontournable. La naissance (ou le réveil?) d’un écrivain, c’est une certitude.

«  Tu ne le sens pas encore beaucoup, mais je peux te le dire, ça sourd dans ton ventre, tes jambes qui fourmillent, ça frémit dans ces larmes qui te viennent si facilement depuis quelques semaines, dans cette nausée même que tu ressens chaque fois que tu prends le métro, dans ce besoin de sens qui s’est mis à enfler ces derniers mois et dans ce sursaut que tu finis par avoir au cours de l’échange muet avec ton enfant : tu vas te battre. » 

68-2017

Roman sélectionné pour les 68 premières fois, version 2017.

 

 

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