Lettre à Adèle, sur les 68 en prison en compagnie de Pascal Manoukian.

26 Jan

Cette lettre a été écrite le 24 janvier, tard dans la nuit, suite à la venue de Pascal Manoukian, à la maison d’arrêt du Mans, centre ayant mis en place les 68 premières fois pour les personnes détenues,  lecteurs qui ont désigné Les échoués comme leur chouchou.

Mon Adèle,

Cet après-midi, je n’étais pas à attendre, en grelottant un peu, que la grille s’ouvre ; entendre le si doux « Adèle, tu peux y aller » et apercevoir ton sourire jaillir, juste pour moi. Je ne t’ai pas vu ranger ta chaise, remettre ton livre dans ta bibliothèque, attraper ton doudou dans ton casier et presser le pas ; avec ce « maman » si cher, porteur de mille promesses pour la soirée. C’est Papa qui t’entendra raconter, sur le chemin, grignotant ton goûter, les grandes et les petites choses de ta journée.

Aujourd’hui, j’étais avec eux ; ceux qui n’ont pas la chance de connaître ta petite flamme, ceux qui rêveraient de pouvoir déposer un baiser sur une joue même humide, faire des choses aussi banales, et pourtant essentielles, que marcher dans la rue, une main dans la leur.

Aujourd’hui, j’étais avec eux ; ceux qui pour une faute, une erreur ou un crime, ne voient la lumière du jour qu’à travers des barreaux. Ceux que j’aurais pu assister, représenter, défendre dans une autre vie, dans ma vie avant toi ; ceux qui m’ont fait peur, pas eux non mais tout ce que cela entrainait, peur de ne pas réussir à oublier un visage que l’on n’a pas pu sauver, ne pas décrocher le soir, ne pas pouvoir jouer au mémo sans penser à ce dossier à plaider le lendemain ; là où le monde ne voit qu’un numéro, se cache une vie. Je leur ai préféré les affaires, les sous ça n’empêche pas de dormir, si ? Ce n’était pas le bon choix. Si un jour, tu dois choisir entre la peur et l’inutilité, ne choisis pas le confort, va vers le noir et dompte-le ! L’inutilité et l’indifférence ne sont peut-être pas les pires maux, mais ils tiennent le haut de l’échelle.

Aujourd’hui, j’étais avec eux, comme une petite souris, pour les voir prendre la bouffée d’oxygène apportée par un grand monsieur. Tu verras, les gens qui écrivent des livres sont des êtres incroyables, certains le sont encore plus que d’autres. Ils sont dans le partage, la générosité et ont un parcours incroyable, on peut les écouter des heures en se disant qu’on a une chance folle de les côtoyer. Ils ont une sensibilité au monde et aux autres, en tous cas ceux que j’aime sont comme cela. Et quand ces personnes que tu admires portent un regard bienveillant et attentionné sur toi, c’est un sentiment tellement dingue, je pourrais te dire merveilleux, formidable, porteur, mais dingue c’est pas mal ; parce qu’il y a dedans une dimension impossible à concevoir, qui dépasse l’entendement. Je ne connais pas la formule magique pour t’apprendre à accepter les mots posés sur toi, à faire infuser la chaleur des autres pour qu’elle te nourrisse ; je te souhaite de la découvrir.

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Un jour, je te raconterai qu’ils étaient quinze, je te parlerai de Mounir, Jean Marc, Nicolas ou James. Je te parlerai de celui qui n’a pas osé prononcer un mot, de l’autre qui portait dans son regard et dans son corps la souffrance venue de loin. Je te raconterai leurs sourires et leurs yeux rieurs, leur respect et leur talent quand on leur demande d’écrire. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait et ne les prends pas pour des anges. Mais en les regardant écouter ce grand monsieur, en les voyant captiver par ses récits, échanger autour de ces thèmes d’actualité qui passionnent au delà des murs ; en les voyant mâchonner leurs stylos avant de griffonner leurs feuilles, les voir mettre de côté leur pudeur pour lire leurs écrits, s’applaudir, j’ai ressenti une chaleur folle, et encore une fois j’ai été bluffée par la qualité d el’écrit,  par l’intime qu’ils osent exposer, à partir d’un poème de Jacques Prévert, Grasse matinée (que je te ferai lire un jour, loin des récitations qu’on te fera apprendre par cœur sans en saisir le sens ). Au moment de partir, les entendre nous remercier, et nous souhaiter bon courage ; nous qui n’avons qu’à nous lever le matin et faire ce que l’on aime, c’est à notre portée. En voir deux me demander les titres des autres romans de Pascal Manoukian (ah oui je ne t’ai pas dit, le grand monsieur, c’est lui !), pour les acheter. « Monsieur, dès que je sors, je les achète. », les voir s’approcher du grand Monsieur pour lui demander de dédicacer leurs textes ; retenir ses larmes et se dire que si le livre peut en sauver un alors tout est réussi; le croire profondément. Entendre le bruit des portes, se retrouver dehors, prendre une grande inspiration.

Et laisser la soirée se poursuivre, entourer de belles âmes, de cette chaleur si singulière des librairies, cette impression d’être au bon endroit, au bon moment, d’avoir juste à côté de soi des personnes douces et bienveillantes, lumineuses et qui rendent la vie belle.

Remercier, embrasser, rentrer te retrouver ; être accueillie comme si l’absence avait été interminable, sentir ton odeur, tes bisous, tes petites mains dans mon cou, lire trois, quatre, cinq histoires ; t’embrasser, te rappeler que je t’aime.

Eteindre la lumière, laissant une veilleuse te protéger des loups et des monstres.

M’allonger, repenser à cette journée aux émotions paradoxales, l’inquiétude pour un être qui vacille et cette douceur folle, ces évidences qui m’épatent et l’impression de vivre l’extraordinaire. Ne pas parvenir à s’endormir malgré la fatigue, revivant les mots et les regards, les sourires et les visages.

Je te souhaite de vivre ces moments, d’avoir du beau pour soulager le sombre, de croiser de si belles personnes. Tu ne comprendras pas toujours l’attention qu’on te porte, mais accepte là, comme une chance et une force.

N’arrête pas de croire que le beau sauvera le monde, que le livre est un outil magique, que les illusions ne sont pas que des chimères sitôt qu’on leur accorde de l’importance.

Fais de ces jours, pour moi extraordinaires, ton ordinaire, aie le courage que je n’ai pas de sortir des règles et du facile, prends le mieux et fais en ton quotidien, sois exigeante avec la vie, plutôt que de la laisser maîtresse de tout et de toi.

Côtoie des êtres d’exception, ils t’aideront à t’aimer et à croire que le monde peut être sauvé.

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4 Réponses to “Lettre à Adèle, sur les 68 en prison en compagnie de Pascal Manoukian.”

  1. violaine belouard 26 janvier 2017 à 12:16 #

    Charlotte,
    Te lire au fil de tes billets me rend de plus en plus sensible… tu as le pouvoir de dire ces mots qui permettront à ta fille d’avancer dans la vie en ayant un pilier tellement solide qu’elle en déplacera des montagnes…le pilier de l’amour est surement le plus fort qu’il existe !

    Tes mots me donnent envie de redevenir une petite fille ou en tout cas d’être pour ma fille celle qui l’aura aidé à gravir les montagnes et lui transmettre de belles valeurs.

    Merci.

  2. saxaoul 26 janvier 2017 à 20:20 #

    Quelle magnifique lettre une nouvelle fois. « Aie le courage que je n’ai pas de sortir des règles et du facile » : je crois très sincèrement que le « que je n’ai pas » est de trop. Peut être qu’à un moment donné de ta vie tu ne t’es pas sentie capable de faire certains choix mais ce que tu fais aujourd’hui est vraiment courageux.

  3. noukette 26 janvier 2017 à 21:52 #

    Magnifique… J’aurais voulu vivre un moment pareil… ❤

  4. AMBROISIE 10 avril 2017 à 19:18 #

    Cette lettre m’a émue… j’ai pas vraiment de mots mais vraiment elle m’a touché, c’est lumineux, c’est poétique, c’est vrai et ça donne une fraicheur, ça incite à continuer de vivre. Merci pour ce merveilleux article !

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