Lettre à Adèle

7 Mar

Mon Adèle,

Cette nuit, tu hurlais, refusant de dormir, t’apaisant si peu à mon contact. Dans cette nuit déchirante où mon corps ne voulait que du repos après des combats menés, le malmenant, l’oubliant, il tentait à nouveau de faire entendre sa voix. En vain, il avait oublié que tu étais la plus forte, celle devant qui tout s’efface, rien ne compte.

Tu hurlais, tu semblais perdue, à bout de souffle. Je te regardais et c’est moi que je voyais. Je crois qu’hier j’aurais voulu faire la même chose hurler jusqu’à l’extinction, pour que l’on puisse venir poser une main chaude sur ma tête, que l’on me dise que la teinte du monde n’a pas changé, que tout va bien, que tout ira bien.

J’ai à peine dissimulé quelques larmes ; à trop vouloir te protéger, protéger ceux qui ont perdu plus, trop, tout, j’ai oublié que je n’étais pas invulnérable. Sois douce et attentive aux autres mais essaie de t’en détacher aussi, ne sois pas comme moi cette éponge, cette volonté farouche d’arracher leur tristesse aux gens que j’aime. Aime mais libère toi, sois égoïste ma fille. Un peu. Beaucoup.

Tes cris, comme une résonnance, comme pour me rappeler que depuis deux mois je ne suis qu’une maman à mi temps, j’essaie de me sauver moi de ce marasme, de cette tristesse infinie, de ne pas tomber quand je vacille sous les coups du destin, un coup heureusement non fatal à mon pilier droit mais qui rend la fondation plus fragile, et quand la tempête est là, on sent le vent encore plus fort. Et puis, au moment où je tente de me remettre sur ses deux pieds, on me happe l’une des mains qui me montrent le chemin.

Celui qu’hier encore tu regardais en photo, tu me demandais à nouveau où il était, je n’ai pas répondu. Ah oui, il est au ciel ; tu sais Maman avec le Père Noel, cette phrase qui m’avait redonné le sourire, cette facilité de l’insouciance. Cette évidence de l’enfant, il aurait ri, de ce rire sonore et sourd à la fois. Tu n’auras fait que croiser sa route, cela m’attriste tant, tu aurais mérité de connaître ses attentions toujours renouvelées, sa bonté et sa bienveillance inégalables, son humilité et sa dévotion au bonheur des autres, il savait faire sentir aux gens leur importance, c’est rare. Et de cela je ne cesserai de te parler, parce qu’il était un grand homme, dans ce que l’humanité fait de mieux. On a froid quand ces gens là s’en vont, sans faire de bruit, sans déranger. On a froid alors on se resserre, on se dit qu’on s’aime, et on essaie de tenir encore debout. J’ai voulu te préserver de cela, te laisser à l’égard de ce qui faisait ma vie depuis deux mois, la peine et le manque, la peur et l’insuffisance de souffle. Mais tu as tout saisi, et cette nuit tu le ressortais, tu hurlais que ça suffisait, qu’il fallait se relever. Et tu vois, ma fille, ça a fonctionné, deux mois sans parvenir à glisser des mots sur les peines, parfois même eux ne peuvent pas sauver. Et ce matin, le besoin d’ouvrir à nouveau ton carnet, celui pour toi ; celui pour moi.

J’ai grandi. C’est ça aussi grandir, et je sais qu’un jour toi aussi tu grandiras avec des larmes et de la tristesse, que cela fêlera encore plus ta si belle insouciance. Je voudrais que tu ne grandisses qu’à coup de rires et de sauts, de sourires et de câlins ; mais de ça je ne pourrais te préserver. Alors, dans ces moments là, repose toi- promets moi de le faire, moi qui en suis incapable- sur ceux autour, sur moi, sur lui, sur eux. Mets un genou à terre, pleure tout ce que tu veux, mais relève toi, et marche avec une canne au début et ensuite la tête encore plus haute, dis toi que même si la vie n’a plus tout à fait le même goût, elle a encore plein de saveurs à te faire découvrir.

Chéris les souvenirs, garde les en seconde peau, ne les laisse pas te dévorer, tu en as tant à t’inventer. Aime démesurément, Adèle, aime et dis le, hurle le pour ne pas regretter ces mots restés en gorge. Il y a tant à aimer, tant d’âmes aussi belles que la tienne qui n’attendent que ton sourire.

Et ma tristesse, laisse la moi, je vais m’en défaire ; ce n’est pas à toi de la porter, toi tu es mon espoir, tu es mon possible.

Je t’aime.

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5 Réponses to “Lettre à Adèle”

  1. emiliaetjean 7 mars 2016 à 16:18 #

    C’est bien qu’elle exprime, qu’elle s’exprime…même si les hurlements sont douloureux…elle est en vie, tu es en vie…Je pense à vous très fort…

  2. ogressedeparis 7 mars 2016 à 17:00 #

    Très touchant!

  3. Leiloona 8 mars 2016 à 00:06 #

    Tu n’es pas une maman à mi temps, tu es une maman, une femme à 200 %. Et cette lettre ne fait que le confirmer. ♥

  4. adèle 10 mars 2016 à 08:48 #

    Une fraction de seconde, j’ai cru que vous vous adressiez à moi.
    Suis-je sotte ! Web-égocentrisme et hasard de pseudo …
    J’ai lu. Je relis à l’instant.
    Je n’ai pas tout deviné, mais certains passages, je les fais miens.
    Savez-vous qu’un jour, la légèreté revient ?

  5. Madeline Roth 18 novembre 2016 à 15:08 #

    très très beau. me parle infiniment.

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