Lettre à Adèle

16 Nov

Ma fille,

Le jour où tu découvriras ces lettres, tu me reprocheras de ne t’écrire que dans le noir, de ne jamais parler des moments de douceur, de tes rires, de ces instants précieux que tu me fais vivre mais le bonheur ne s’écrit pas, il se vit. Parce que je n’ai pas besoin de refuge ces jours-là, tu es le mien.

Inévitablement, c’est vers toi que je me tourne. Ce jour-là, tu n’as rien su. Tu dormais paisiblement quand l’horreur a commencé.

Je t’expliquerai peut être un jour, si tu demandes, que cette nuit-là a été longue parce que j’ai eu peur pour quelqu’un- pour tout le monde et surtout pour quelqu’un- parce que tu verras tu te sentiras solidaire des autres, tu sauras que tu appartiens à l’humanité, mais tu sauras vite que l’on ne peut pas aimer aussi fort tout le monde et que certains ont une place plus importante dans ta vie. Là, ce n’était pas un frère, un amoureux ou un fils, une connaissance pourrait-on dire. Comme ce matin du 7 janvier où j’ai tremblé un peu plus fort. Tu verras, il existe des personnes que l’on n’a pas besoin de connaître beaucoup pour se rendre compte qu’elles sont importantes, parce leurs mots résonnent, parce qu’ils savent panser mieux que d’autres des blessures, parce que ce sont des belles personnes, parce qu’elles font le monde plus vivant et sensible. Tu verras que ces personnes sont précieuses. Alors, oui, cette nuit-là, j’ai tremblé jusqu’à être égoïstement soulagée de le savoir blessé mais vivant.

J’ai essayé de dormir, éteindre cette télé qui tournait en boucle, quelques heures de silence.

Jusqu’à t’entendre.

Alors comme ça le monde ne s’est pas arrêté ? Le matin s’est levé quand même ?

Ton sourire quand je suis entrée dans ta chambre, ton « tu as vu Maman j’ai fait un gros dodo », tandis que mes jambes peinaient à me porter. Ton envie au moment de sortir de ton lit de « prendre tout le monde ». Te serrer un peu plus fort dans mes bras, avec au milieu de nous, une dizaine de peluches parce qu’il fallait « prendre tout le monde », ne jamais se défaire de tes précieux.

Descendre, te voir te saisir de tes jeux comme si de rien, parce que pour toi il n’y avait rien de différent. C’était un matin comme un autre, un de ceux où l’on n’a pas à enfiler le manteau parce que maman va travailler, un de ceux où on a le temps. De vivre. Saisir mon téléphone et voir que rien n’avait changé, que ce n’était pas qu’un cauchemar. Tu es trop petite alors tu n’as rien su, la télévision n’a été allumée que pendant ta sieste, la radio en fond était couverte par de la musique pour que tu t’entendes pas les voix. J’ai été soulagée que tu sois si petite pour ne pas devoir t’expliquer l’impensable, ne pas partager mes larmes que je dissimulais. Par lassitude, je me suis allongée sur le canapé pour te regarder vivre, m’interrogeant sur ce monde que je t’offrais, frémir pour toi. Tu t’es levée, tu as doucement glissé un « Maman est fatiguée » et la seconde d’après : « Allez, Maman, debout ». Tu ne savais pas et tu as tout dit. Tout était là dans ces trois mots. Tu as continué à construire des tours et à lancer des ballons, tu m’as forcée à sortir, à aller jeter des marrons dans l’eau, à rire aussi. Hier soir, tu t’es approchée : « maman tu viens, on danse », alors on a mis la musique à fond et on a dansé. Mes pas étaient lourds mais on a dansé, debout et le sourire aux lèvres.

Sans toi, je serais restée prostrée sur mon canapé, je n’aurais pas su ce que continuer voulait dire, et pourtant j’ai de la chance, je n’ai pas perdu un de mes piliers,  ceux là ont le droit de s’écrouler, d’hurler et de pleurer. J’ai le droit aussi. Mais j’ai le devoir de rester debout, de continuer à avancer, de saisir un livre dans ma bibliothèque sans me dire que ma tête est vide et n’assimilera rien, de prévoir des weekends. J’ai le droit de râler parce que je n’ai pas envie de choses banales. Ces gestes auxquels je ne prête pas attention, ils vont revenir, retrouver leur place, les petits tracas du quotidien qui s’estomperont car rien n’est grave tant que l’on est en vie, on peut rire, hurler, danser comme des fous, on peut aimer, se le dire encore, on peut sortir dans la rue sans avoir peur, on doit le faire parce qu’on est libre et qu’on le restera. On peut rire encore plus fort, danser encore plus vite, aimer comme des fous, et se le dire en hurlant ou en murmurant, mais se le dire. On peut et on doit, pour toi et pour nous.

Parce que je veux que tu saches que ce monde porte le beau aussi, qu’il n’est pas ce que le sombre veut nous montrer, qu’il est possible de rêver et de grandir, qu’il faut encore longtemps que tu gardes ton insouciance, et parce que tant que je pourrai, je te ferai croire aux licornes.

Je t’aime.

 

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7 Réponses to “Lettre à Adèle”

  1. le petit carre jaune 16 novembre 2015 à 17:02 #

    … ❤

  2. Rouge velours 16 novembre 2015 à 17:20 #

    Que c’est beau! Une belle leçon de vie!
    Merci Charlotte pour ces magnifiques mots que tu adresses à ta fille!
    Elle comprendra plus tard…

  3. lafontmagali 16 novembre 2015 à 17:28 #

    Je n’ai pas de mot pour exprimer ce que m’a fait ressentir ta lettre à ta fille. Reste debout et continu à la chérir…

  4. adèle 16 novembre 2015 à 20:00 #

    Bisoux

  5. Lzarama 16 novembre 2015 à 22:25 #

    Je me reconnais tellement dans ce que tu écris, j’ai l’impression que j’aurais pu écrire la même chose pour mon petit garçon.

  6. Jean Jacques JAMET 21 novembre 2015 à 23:15 #

    Sur tweeter @UneSaltimbanque post un extrait de « bleu de travail » de Thomas Vinau sans le savoir que c’était ce livre de cet écrivain. Curieux, je fais des recherches, et je tombe sur le blog de l’écrivain et de fils en aiguilles, j’écoute ta voix (France bleue) qui parle de lui, à un moment ou le monde s’est écroulé autour de nous tous…. Alors je continue à faire le curieux et me voici devant la lettre « à ma fille ». Et je me dis que c’est dur d’être maman dans ces moments là ! Je pense à ma fille et à ses filles, deux petites princesses comme la tienne, et je pense au monde bien malade que nous laissons, que j’ai laissé sans le savoir parce qu’à mon époque, on parlait du premier choc pétrolier, mais sans trop savoir ce que cela voulait dire, que la guerre c’était loin, là bas au Vietnam ou au Liban ou ailleurs, mais loin, et que les trente glorieuses étaient encore toutes proches, et qu’on avait refait le monde en 68, et qu’on rêvait d’un monde New age en pantalons « pattes d’eph…  » un Monde qui avait connu Martin Luther King et son rêve et cette chanson qui maintenant nous fait pleurer, « imagine » que j’ai d’ailleurs chantée aujourd’hui pendant un stage de Gospel, parce cette chanson parle d’un monde meilleur, celui que nous aimerions tellement avoir laissé mais que nous avons bien trop réchauffé au risque de le rendre invivable et terrorisant… Alors ta lettre me bouleverse et j’ai un peu honte de moi, de cette insouciance que j’ai cultivée pendant mes belles années, par égoïsme, par laxisme, par « j’en foutisme » … Pardon à ta fille et à mes petites filles….

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