Confidences d’écrivain, Hafid Aggoune

22 Oct

Hafid Aggoune a livré en cette rentrée une lettre universelle et touchante à Anne F. pour ne pas oublier de rester debout, toujours. Il a accepté de répondre à mes questions sur l’écriture. Suivez le guide!

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1.Ecrire, à quoi ça sert ?

Je crois qu’écrire me sert à me sentir libre et à « lire » le monde, ou le transcrire avec le filtre de la fiction, de la poésie, de la philosophie. C’est peut-être une manière de se réapproprier les choses, les êtres, les événements.

Cela servir à renouveler mon propre regard et, par résonance, celui des lecteurs.

2.Le meilleur compagnon de l’auteur ?

En dehors de ce double en soi qui veille à ce que rien ne se fige dans les certitudes, je dirais la personne avec qui l’on vit si on est en couple, soit une personne patiente qui comprend le besoin de solitude, de « retraite », de silences et de lecture qu’exige l’écriture.

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3. Son pire ennemi

Ce double en soi, cette voix qui ne fait que murmure, donner des intuitions, des paroles sourdes, presque inaudible et qu’il faut pourtant apprendre à traduire pour trouver la voie vers le livre à venir.

4.Une manie d’écriture ?

Je n’ai pas de manie, ni de marque de cahiers, carnets ou stylos spécifiques. Tant que la page blanche ne le reste pas et que le paragraphe avance, qu’une certaine sonorité se fait entendre, toute technique et tout support est bon.

Mais étrangement, j’aime écrire quand il y a un minimum d’ordre chez moi. Un évier rempli de vaisselle ou un lit non fait me perturbent plus que le support sur lequel j’écris. C’est très personnel tout ça, irrationnel.

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5.Que pensez vous de cette phrase de James Salter : « Si vous écrivez, vous devez être prêt à vous détester vous-même, à être dégouté de vous-même à la fin d’une journée que vous avez passé à écrire. Tant de temps pour un tel résultat! Tout ça pour ça!. » (Extrait d’une interview parue dans Lire, n°429, octobre 2014)

 Immense auteur, essentiel même. Il a raison. Il faut aller loin pour écrire, jusqu’à ne plus s’aimer et atteindre une part de soi que l’on ne veut pas voir. Un personnage peut arriver à nous dégoûter de soi. Écrire c’est déchirer le voile de la pudeur et de l’amour-propre, dévaster un monde tout fait, briser les conformismes.

Je pense que la singularité naît d’un certain courage à regarder en face le bien et le mal qui est au fond, et accepter de donner des heures à des lignes insignifiantes qui ne seront jamais publiable – comme un tas de gravas qui pourtant permet de mettre à jour ce que l’on finira par trouver et donner à lire.

6.De quoi l’écriture doit elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

J’ai longtemps aimé et lu Duras. Je l’ai prise au sérieux, comme si écrire lui sortait des veines.

L’écriture sauve, j’en suis persuadé. Elle permet d’exprimer et de transformer la douleur qui gronde, la solitude, la perte de l’enfance, le temps qui nous dévore, l’état du monde…

Écrire sauve dans le sens où l’écrivain atteint une forme de liberté dans la contrainte, dessine un univers peuplé de morts, de gens qui n’existent pas ou d’êtres fantasmés.

De là à dire si l’écriture doit toujours sauver… je ne crois pas. Certains écrivains ne font pas cela pour se sauver mais parce qu’ils savent le faire plus qu’autre chose. Personnellement, je n’aurais pas pu ne pas écrire, mais je ne sais pas si cela m’a sauvé ou me sauve (en revanche, lire m’a sauvé).

Je dis souvent qu’écrire m’apprend à vivre.

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7.Définissez vous par :

– une œuvre d’art

Je ne sais pas… Ma compagne me souffle une sculpture antique.

             – un mot

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8.Quel est votre rapport à la lecture ? Lit on pour écrire ?

Si écrire m’apprend à vivre, lire m’a sauvé.

Tout a commencé dans l’enfance. Mon histoire personnelle m’a amené à tomber amoureux de ma langue maternelle, le français, puisque je suis né à Saint-Étienne et qu’à deux ans mon père m’a envoyé dans sa famille en Kabylie. À mon retour à l’âge de quatre ans, deux éléments vitaux m’ont manqué : ma mère et le français. Du coup, j’ai appris à lire vite et les livres sont devenus un refuge et m’ont toujours nourri.

Je ne comprends pas les écrivains qui ne lisent pas. Il y a une notion de transmission qui fait qu’un véritable écrivain se doit d’être aussi

9.Citez trois ouvrages fondateurs

Question difficile. À chaque âge, les livres fondateurs sont différents car on évolue…

Je vais choisir par tranche de vie.

Enfance : Robinson Crusoe de D. Defoé

Adolescence : Le loup des steppes de H. Hesse

Adulte : L’oeuvre de Nietzsche

10.Le dernier roman qui vous a étonné

Triple Crossing de Sebastian Rotella, un thriller politico-policier très bien construit, riche, palpitant (chez Liana Levi)

et la relecture du Journal d’Anne Frank.

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11.Quelle est votre quête ultime (ou absolue) en tant qu’auteur ?

Le Graal, c’est le prochain livre, le prochain personnage qui s’incarne au fil des pages, paragraphe après paragraphe.

En fait, mon but est de continuer à renouveler nos regards et d’avancer avec le souci d’écrire des livres nécessaires et jamais superficiels.

Ma quête est d’écrire sans penser à faire le livre ultime, juste écrire et donner à voir, réfléchir et émouvoir les lecteurs.

L’écriture est un voyage qui permet de découvrir autant qu’on se découvre soi-même.

Mon ambition est simple, mais elle est faite pour durer.

Comme le dit Philip Roth, « ceux qui lisent et écrivent sont une survivance ».

 

 

 

 

 

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Une Réponse to “Confidences d’écrivain, Hafid Aggoune”

  1. Virginie Vertigo 1 novembre 2015 à 22:17 #

    « Anne F. » est absolument magnifique. Une très belle lecture.

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