Confidences d’écrivain, Martin Page

28 Mai

Je lis Martin Page depuis longtemps, je le retrouve toujours avec un plaisir non feint, parce que je sais qu’il m’emmènera loin, loin mais au plus près de moi, auteur de ces phrases qui font mouche et que l’on garde près de soi, le summum étant son Manuel d’écriture et de survie, lus plusieurs fois et entièrement « post-ités », chaque page contient l’essentiel, toujours là sur mon bureau, il survit aux piles qui l’entourent!

La disparition de Paris et sa renaissance en Afrique est un roman qui devrait être lu tant il est dense et qu’il traite, à la manière d’une fable, des sujets rares en littérature française. L’apiculture selon Samuel Beckett est un délice loufoque, Je suis un dragon, un roman superhéroique. Je pourrais continuer longtemps tant chaque livre de Martin Page démontre son talent de conteur, son imagination sans limite et son envie de traiter l’humain dans tous ses états. Martin Page, c’est un créateur hors pair qui donne à la création toute sa puissance et qui fabrique avec Coline Pierré des petits livres terriblement attachants, retrouvez les sur Monstrograph.com

Martin Page - octobre 2012

Martin Page – octobre 2012

1.Écrire, à quoi ça sert ?

J’aime bien ce verbe « servir », très prosaïque, très pratique. La littérature comme outil (aussi). Écrire ça sert à avoir un rapport actif au monde et aux autres. Ça sert à retravailler le passé et à survivre au présent en inventant des ruses existentielles. Ça sert à forger la puissante arme de l’imagination pour travailler à produire des occasions de plaisir et d’émancipation.

1

2.Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Je suis accompagné par l’armée dispersée des écrivains, des artistes, des scientifiques, des amis, de ceux que j’admire, passés et présents.

Coline Pierré est ma compagne et ma première lectrice (comme je suis le premier lecteur de ses manuscrits).

Je vois des fantômes autour de moi aussi, qui sont mes compagnons, mon père est là, Pirotte aussi, d’autres encore. Et comme je suis aussi un peu shinto : la nature et les objets m’accompagnent et m’adressent des signes.

Le meilleur ami de l’écrivain est celui qui le considère avec tendresse et prend au sérieux sa passion.

3.Son pire ennemi ?

Ils sont nombreux : ceux qui n’ont pas d’égards pour son travail et pour son existence de chair et de sang, ceux qui trouvent glamour ses difficultés, ses névroses, ses douleurs, ses tragédies, ceux qui l’aiment uniquement après sa mort, ceux qui espèrent qu’il fera toujours la même recette, ceux qui ne comprennent pas la logique sinusoïdale de son parcours, ceux qui veulent le cadrer, ceux qui sont certains.

Un écrivain est aussi son pire ennemi : nous avons en nous une armurerie intime capable de nous faire exploser. Nous sommes très doués pour nous blesser (nous sommes même éduqués pour ça). Il faut apprendre à être délicat et bienveillant avec soi-même. Il faut apprendre à se traiter avec tendresse.

6

4.Une manie d’écriture ?

Produire du chaos et l’organiser.

5.Que pensez-vous de cette phrase de James Salter : « Si vous écrivez, vous devez être prêt à vous détester vous-même, à être dégouté de vous-même à la fin d’une journée que vous avez passé à écrire. Tant de temps pour un tel résultat! Tout ça pour ça! » (Extrait d’une interview parue dans Lire, n° 429, octobre 2014)

C’est une vision doloriste et masochiste de l’écriture. C’est une vision qui a du succès parce qu’un certain catholicisme a ancré un fort lien entre douleur et travail, entre douleur et art, entre douleur et plaisir en nous.

Donc, non, il n’est pas nécessaire de se détester pour écrire.

On a un rapport critique et complexe à soi-même. C’est excitant, stimulant, troublant, violent, dur, tout ça à la fois.

5

6.De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »)

Je ne peux parler que pour moi, je ne généralise pas : l’écriture m’a sauvé de la socialité, de l’obligation d’avoir un patron et de travailler pour une entreprise. J’ai pu faire un pas de côté. Comme tout le monde, je suis pris dans des rapports de force, des conflits, des batailles d’égo, mais je me suis forgé mon petit monde un peu à part, qui me permet d’atténuer les coups et la violence des obligations. Comme une cabane dans un arbre.

Par la solitude, l’écriture m’a aussi sauvé de la solitude : depuis que je suis écrivain, j’ai rencontré beaucoup de gens, je me suis trouvé des amis. Être écrivain est un passeport qui me permet d’aller vers les autres, cette effrayante nationalité.

7.Définissez-vous par :

une œuvre d’art

La Nuit des rois, de Shakespeare. C’est une pièce sur l’amour et le double, une comédie avec des éléments tragiques.

un mot

Murmuration.

3

8.Quel est votre rapport à la lecture ? Lit-on pour écrire ?

J’aime lire, c’est un rapport simple, enfantin. Je lis beaucoup, et plusieurs livres à la fois, j’en termine peu, parfois je lis un livre en deux heures, parfois en dix ans. J’ai faim de romans, d’essais, de romans policiers, de science-fiction, de bande dessinée, de littérature jeunesse et d’albums pour les enfants, de livres de journalistes, d’articles. Je lis de tout.

Je ne lis pas pour écrire, mais je vois bien que lire me nourrit, me stimule.

9.Citez trois ouvrages fondateurs

L’Idiot, Dostoïevski (dans la traduction de Markowitz)

Ça, de Stephen King

La Nuit des Rois, de William Shakespeare

11168561_821856821242334_2604157184187542499_n

10.Le dernier roman qui vous a étonné

Les bijoux de pacotille, de Céline Milliat Baumgartner

Le démon avance toujours en ligne droite, d’Eric Pessan (je précise : Eric est un ami).

11.Quelle est votre quête ultime (ou absolue) en tant qu’auteur ?

Des livres qui compteront dans la vie de ceux qui les lisent à tel point qu’ils les considèreront comme des amis.

2

 

 

 

Publicités

2 Réponses to “Confidences d’écrivain, Martin Page”

  1. doume 5 juin 2015 à 13:12 #

    Toujours autant de plaisir à savourer ces interviews d’écrivains. C’est comme un verre de sangria accompagné de tapas, dans la douceur d’une soirée d’été.

    Eux sont nos traducteurs d’émotions , à nous pauvres lecteurs qui ne possédons pas la maitrise des mots. A les lire, on se comprend mieux.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Votre valise de livres | L'insatiable - 16 juillet 2015

    […] Je suis un dragon de Martin Page […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :