Allez, viens.

30 Mar

Un matin comme un autre, France info. Une nouvelle information semblable à celle de la veille, une vidéo d’une exécution. La barbarie au petit déjeuner. Une différence : l’exécutant n’a que dix ans. Toute la journée, il était là devant mes yeux, les jours d’après aussi. Alors, je me suis réfugiée dans mon cahier, à la hâte, sans chercher à comprendre si les faits étaient vrais, si la vidéo n’était pas un montage, si ça ne faisait pas partie de leur sinistre plan. Je pensais avoir renvoyé dans ses cordes ce sentiment étrange, ce basculement suprême dans l’horreur. Aucunement. Cet enfant me poursuit depuis, pas un jour sans y penser. Je me dis que le faire vivre ici est une solution pour exorciser. Certains me diront que je suis naïve et que c’est facile. J’assume. Il y a mille choses plus effroyables (vraiment?), mille autres enfants qui, à défaut d’un crayon, ont une arme dans la main, mille autres victimes de ces barbares. Alors, pourquoi lui, je ne sais pas, chacun ses fantômes. 

Crédit: Sabine Faulmeyer. Merci Sabine pour la photo et pour ton regard...

Crédit: Sabine Faulmeyer. Merci Sabine pour la photo et pour ton regard…

Ils t’ont dit quoi pour que tu en arrives là ?

Tu n’as jamais rien connu d’autres, c’est ça que l’on va me servir !

Tu vas me déverser un discours de haine qui n’aura d’effarant que ton âge. Ces mots dans la bouche des grands c’est horrible et absurde mais presque banal maintenant, dans les tiens ça écorche et ça fissure.

Tu es né ici, tu aurais pu me dire que l’école te soule, que tes grands frères eux ils sont libres. Tu aurais du lever les yeux au ciel et me traiter de vieille quand je ne connaissais aucun des chanteurs que tes écouteurs crachaient. Tu n’aurais dû te soucier que du regard insistant de Julie et de son effet sur ton cœur, de cette poésie que tu dois apprendre par cœur pour demain.

Tu aurais dû vivre.

Au lieu de ça, je t’ai vu déguisé en soldat.

On t’a mis un flingue dans la main et t’a tiré sur un homme. A bout portant. Un homme qui aurait pu être ton père, ton frère. Et même un inconnu. Un homme.

10 ans, tu as tué un homme.

Tu  es né ici, tu t’es juste planté de trottoir. Ou simplement de numéro. Un appart à côté et c’était bon, je serais en train de t’entendre hurler dans la cour avec Franck parce qu’il a joué trop solo et n’a pas vu que tu allais le mettre ce but, entre les deux tas de pulls servant de poteaux. J’aurais entendu ta mère t’appeler pour que tu remontes enfin manger, le pantalon tout sale mais le sourire aux lèvres à l’idée de cette plâtrée de pâtes.

Au pire, ton pistolet il aurait dû être en plastique. Pan, t’es mort et la seconde d’après entendre ton rire quand ton copain se serait relevé pour te courir après.
Personne t’a dit que les cowboys et les indiens, c’est pour de faux ?

Tu n’y es pour rien. Il est encore temps. Ça va être long mais on va y arriver.

Ce sont eux les coupables, ceux qui te servent la haine à toute heure. Ils t’ont promis quoi ?

Le paradis ? Trop jeune.

Ils t’ont dit : ça y est, tu es un homme, un vrai ?

Encore plus cool qu’à la télé ?

Putain, regarde-moi, ils t’ont dit quoi ?

Lâche leurs mains, il est encore temps. Barre-toi, cours. J’arrive. Dis leur qu’ils sont fous.

Ou non, ne leur dis rien, contente toi juste de fuir, sans te retourner, ne les regarde pas et cours. Vite.

Allez, viens, je vais t’en raconter moi des histoires.

Les princesses, elles valent la peine d’être connues. Elles sont belles et courageuses, drôles et capables de te faire tout oublier !

On va oublier, dans ces mêmes histoires, les ogres et les parents qui abandonnent leurs enfants, on va les passer sous silence, tu les connais trop bien.

Allez viens, lève les yeux et rend toi compte qu’ils sont fous, que ce n’est pas ça la vie, qu’il y autre chose.

Lève-toi et souviens toi que tu n’es qu’un enfant, né dans un pays où la guerre se joue loin, tu n’as que deux choses à faire : grandir et rêver.

Rêver et grandir.

Allez viens, ils ne peuvent pas gagner comme ça, pas grâce à toi.

Viens, je te dis.

Saute sur mes épaules, accroche toi à mon dos. On décolle.

Le petit poucet il va finir par être heureux !

La photo est de Sabine Faulmeyer du blog Le petit carré jaune. Merci pour ton regard. Merci pour tes mots.

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Une Réponse to “Allez, viens.”

  1. sabine 1 avril 2015 à 10:46 #

    merci Charlotte

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