Confidences d’écrivain, Delphine Bertholon

26 Fév

Delphine Bertholon signe, avec Les corps inutiles, un de mes coups de cœur de cette rentrée d’hiver. Ravie de la retrouver pour ses confidences!

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1.Ecrire, à quoi ça sert ?

A raconter des histoires. Se raconter des histoires, en raconter aux autres. Ça peut paraître idiot, ou simpliste, mais pour moi, l’imaginaire est le plus haut lieu de la liberté. Ecrire, c’est être libre – et, avant tout, libre d’être soi. Dans la vraie vie, on n’est jamais complètement soi. Paradoxalement (alors que je fais de la fiction pure), je ne suis jamais autant moi-même qu’en écrivant un roman…

2.Le meilleur compagnon de l’auteur ?

En ce qui me concerne, le café. Celui qu’on boit, et celui dans lequel on le boit ! Je lis et travaille beaucoup dans les bistrots. J’aime le brouhaha, écouter les conversations – et puis, la chaleur humaine.

3.Son pire ennemi ?

La peur. La peur en général, mais surtout celle de déplaire. On n’écrit rien de valable, rien de sincère en espérant plaire à tout le monde. Quitte à avoir peur, mieux vaut avoir peur après l’écriture. Ce qui, bien sûr, est systématiquement le cas !

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4.Une manie d’écriture ?

Je n’ai pas ni rituels ni horaires, je ne me force jamais à écrire tel nombre de lignes, tel nombre de pages par jour… Par contre, quand je suis lancée, je ne suis plus là, littéralement, j’oublie tout, même de manger. Je suis ailleurs, quelque chose d’autre, quelqu’un d’autre : je suis le personnage, le monde, l’objet. C’est à la fois très excitant, très amusant – et assez dur, parce que l’imaginaire dévore tout, le réel disparaît et moi, j’oublie de vivre.

5.Que pensez vous de cette phrase de James Salter : « Si vous écrivez, vous devez être prêt à vous détester vous-même, à être dégouté de vous-même à la fin d’une journée que vous avez passé à écrire. Tant de temps pour un tel résultat! Tout ça pour ça!. » (Extrait d’une interview parue dans Lire, n°429, octobre 2014)

N’ayant pas cette rigueur de m’obliger à écrire chaque jour, j’échappe un peu au problème. Mais écrire, oui, c’est douter. Douter de soi, sans arrêt. Je pense n’être pas un cas isolé mais pour ma part, je suis régulièrement atteinte du « syndrome de l’imposteur ». Il y a tant de livres – et tant de beaux livres ! Il me semble toujours extraordinaire d’être lue par des gens que je ne connais pas. Et miraculeux d’être parfois aimée… Ce n’est pas de la fausse modestie, je trouve ça dingue, vraiment.

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6.De quoi l’écriture doit elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

Dans Twist – je crois… – il y a justement cette phase : « Ecrire, c’est sauver sa vie ». Pour moi aussi, c’est quelque chose de cet ordre. Ecrire – que l’on soit auteur ou pas, d’ailleurs – c’est donner corps au temps, à son temps, c’est s’accorder du temps à soi. Une manière de conjurer le fait qu’il passe trop vite, j’imagine… Et puis, quand on invente des personnages, on s’invente des amis (ou des ennemis !) Mais quoi qu’il en soit, on a le sentiment de n’être plus vraiment seul… Au fond, on sait bien que c’est illusoire ; mais sur l’instant, c’est comme la vérité. Ecrire c’est peut-être ça, finalement : faire d’un instant illusoire un pur moment de vérité.

7.Définissez vous par :

 – une œuvre d’art

Une photographie de Sally Mann, sûrement. L’enfance, avec tout ce qu’elle a de merveilleux, de violent, d’innocent, de terrible, de tendre, d’inquiétant. Pour ne choisir qu’un cliché, disons « The New Mothers » (1989, in Immediate Family) Parce que lorsqu’on écrit, au fond, on ne fait rien d’autre que de se déguiser pour espérer s’approcher de soi-même.

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– un mot

Sensible (trop).

8.Quel est votre rapport à la lecture ? Lit on pour écrire ?

Je ne lis pas de fiction quand j’écris : la langue de l’autre, inconsciemment ou non, est toujours perturbante. Je vais au cinéma, je lis des essais, de la poésie… Mais dès que j’ai terminé un roman, je me rattrape, je dévore tout ce qui m’a fait envie et que j’ai tenu (parfois avec difficulté) à distance. Mais oui, c’est une évidence : tout auteur est avant tout un grand lecteur. Parce que pour écrire, déjà, il faut passionnément aimer les mots…

9.Citez trois ouvrages fondateurs

Choix difficile ! Du coup, trois textes de genre différent, dont la lecture a conforté chez moi le désir d’écrire.

La nuit remue de Henri Michaux

4.48 Psychose de Sarah Kane

American Psycho de Bret Easton Ellis

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10.Le dernier roman qui vous a étonné

Je vais en citer deux, parmi ceux que j’ai lu très récemment – un américain et un français.  Karoo, de Steve Tesich, pour son humour dévastateur, sa langue incisive et sa brillante brutalité. Et L’écrivain national de Serge Joncour, qui m’a souvent fait rire (sujet oblige !) mais également beaucoup émue – de ces romans dans lesquels on se reconnaît, sincèrement, intimement (ce qui n’est pas si fréquent).

11.Quelle est votre quête ultime (ou absolue) en tant qu’auteur ?

Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas. Je ne calcule rien, j’avance, je progresse (j’espère !) Je veux seulement continuer, continuer d’écrire, continuer de toucher les autres… Oui, je vais répondre ça : toucher les autres.

 

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5 Réponses to “Confidences d’écrivain, Delphine Bertholon”

  1. doume 26 février 2015 à 07:58 #

    J’aime beaucoup les questions posées, qui explorent l’essence du processus d’écriture et dressent des portraits pleins de sensibilité d’écrivains pas forcément connus.
    Les réponses sont-elles retranscrites comme tu les as reçues, ou bien fais-tu un travail d’interprétation ou d’adaptation ?
    Le dynamisme de tous ces jeunes écrivains me comble et me donne foi en l’avenir de la littérature. Quels talents !

    NB J’aurais une question supplémentaire : est-ce qu’ils travaillent à partir d’une trame ou bien se laissent-ils porter par l’histoire ou les personnages ?

  2. Caroline Doudet 26 février 2015 à 10:57 #

    Très bel entretien ! J’aime énormément Delphine Bertholon comme écrivain, et comme personne !

  3. Laeti 26 février 2015 à 11:29 #

    Je viens de refermer Les corps inutiles qui est pour moi un gros coup de coeur aussi! Je voulais le terminer avant de rencontrer Delphine Bertholon ce week-end à la Foire du Livre de Bruxelles, je suis impatiente d’y être!

  4. Gwenaëlle Péron 6 mars 2015 à 22:06 #

    Lecture et écriture indissolublement liées… forcément!

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  1. Votre valise de livres | L'insatiable - 16 juillet 2015

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