Une vie à soi, Laurence Tardieu. Indispensable.

13 Oct

Parce qu’il faut en passer par l’autre pour se comprendre soi même.

Parce qu’il faut en passer par les mots pour se ressentir.

Parce que la quête vers soi est un chemin laborieux mais nécessaire.

Si l’on cherche encore les raisons d’être de la littérature, aider à se comprendre pour grandir et procurer des émotions sont sans conteste de nobles desseins, Laurence Tardieu y parvient avec brio dans son dernier ouvrage : une vie à soi.

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En 2011, Laurence Tardieu vit une période de doute, sur la place qu’elle doit occuper, incapable alors de mettre des mots en cohérence, au point d’en perdre ses repères et ne plus savoir comment avancer.

En 2011, Laurence Tardieu vient de publier La confusion des peines, un livre pour l’amour d’un père mais qui sera le signe d’une scission familiale.

En 2011, en entrant dans le musée du Jeu de Paume, Laurence T. ne savait pas qu’elle avait rendez-vous avec elle-même. Avec elle-même et avec son alter ego, Diane Arbus, photographe américaine qui n’avait de cesse de photographier les êtres dont les yeux se détournaient, les marginaux, les originaux, ceux qui dérangeait la société bourgeoise dans laquelle elle avait grandi. Diane Arbus donnait à voir l’unicité de chaque être, cette singularité qui rend chaque être, humain.

En 2011, Laurence T. a trouvé sa jumelle, celle qui lui tiendra la main pour devenir elle-même.

Par sa chute et sa renaissance, Laurence Tardieu nous renvoie à nos propres doutes, loin de la supplique d’une enfant gâtée ou d’un long monologue égocentrique, Laurence Tardieu nous donne à voir notre intimité, mettre à jour nos failles, et en l’accompagnant dans cette lente remontée vers la lumière, on se reconstruit avec elle, ses souvenirs d’enfant font écho aux nôtres, comme ceux de Diane Arbus la sauvent, elle nous sauve, nous invite à continuer à avancer et à admettre que l’on peut faillir. Que se retourner pour comprendre est indispensable pour s’en détacher, pour trouver la place, pas celle un peu décalée que l’on a toujours connu, mais la vraie, la nôtre, que personne d’autres ne pourrait occuper.

Avant de se relever, il faut accepter de flancher, admettre sans culpabiliser qu’il est possible d’aller mal, Laurence Tardieu nous donne comme l’autorisation, celle de ne pas avoir besoin de toute la misère du monde comme excuse, simplement admettre sa fragilité, la regarder en face pour oser s’y attaquer.

La quête de sens de tout être n’est pas que spirituel, elle est aussi (et surtout ? ) corporel, face à ce corps trop longtemps délaissé, qui n’était qu’outil et moyen mais jamais une fin en soi, jamais traité avec déférence et respect. Ne pas avouer le plaisir, ne pas oser le ressentir, le plaisir des sens enfoui sous un carcan. Cette conquête de soi passe aussi par l’appropriation de son propre corps, par l’incarnation de son être. Le processus est compliqué, les bribes sont tenaces, les liens bien serrés. A trop vouloir intellectualiser, le corps est mis au rebut, jusqu’au jour où il refuse d’être laissé pour compte.

Et, une nouvelle fois, Laurence Tardieu livre un hommage au pouvoir des arts. Dans ces romans précédents, il y avait toujours cette référence à la force des livres et des mots, comme seul objet de salut. Ici, la photographie tient lieu de colonne vertébrale. Parce que l’art peut sauver, parce qu’il ne s’agit pas de faire du beau ou de dépeindre une époque, il est aussi le meilleur vecteur d’émotions, celui de l’intime.

Ce roman autobiographique semblait inévitable dans l’œuvre de Laurence Tardieu. Déjà dans Le jugement de Léa, le personnage central, Léa coupable d’infanticide, se questionne: « Où suis-je, avant ? Je cherche. Je revois des images. Parfois je ne sais plus s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité. Je ne sais plus où me situer. Rien n’est à sa place. Pourtant, comme j’aimerais retrouver mon enfance. En attraper quelque chose, pour en retirer la certitude que ma vie a commencé comme celle des autres, sur une terre ferme. »

Dans Rêve d’amour et La confusion des peines, dans le premier de manière plus déguisée, dans le second de manière frontale, Laurence Tardieu osait enfin s’attaquer à son histoire, à la mort de sa mère et à l’absence de son père, sans artifices, hurlant dans un monde longtemps resté silencieux.

Là, s’entendaient déjà les prémices de cette quête vers soi. Il aura fallu l’autre, la vie de l’autre, la certitude que quelqu’un d’autre avait vécu la même chose, pour qu’enfin Laurence Tardieu ose ce cheminement vers l’enfance, que Diane Arbus lui ouvre les yeux sur sa propre vie, qu’elle parvienne à lui indiquer le chemin vers les souvenirs pour comprendre les clés et enfin s’en détacher, devenir la gemme qu’elle est et l’écrivain qu’elle a toujours été. Il aura fallu cette perte de l’essentiel pour Laurence Tardieu, cette traversée du désert narratif, ne plus réussi à faire ce pour quoi elle est faite, ce pour quoi elle a un jour osé dire non aux chemins tracés, écrire comme une évidence, comme la seule chose à faire. Mais si le tout s’estompe alors que reste t il ? Il reste un être à reconstruire, retrouver les bons mots, ceux qui font écho, reprendre la plume difficilement (L’écriture et la vie) puis plus sereinement pour compter cette rencontre intérieure, ce rendez vous avec son alter ego, ce rendez vous avec soi.

Ce rendez-vous avec nous.

Ce rendez-vous avec moi.

J’ai tourné mes phrases cent fois, je ne voulais pas faire une critique confession mais je n’y parviens pas, tant l’œuvre de Laurence Tardieu me suis depuis plusieurs années. Depuis 2002, à chaque sortie de roman, je n’attends pas le lendemain de sa sortie, le jour même, je sais que j’ai rendez vous, comme une longue discussion ininterrompue. Chacun de ces romans est un moment particulier, dans lequel je sais par avance qu’il aura de moi, que certaines phrases sonneront encore et encore. Et si à chaque fois, le miracle se produit, les lectures de L’écriture et la vie et d’une Vie à soi auront atteint un stade supérieur, comme des douces gifles pour m’inviter à me trouver moi, à m’autoriser à être celle que je suis, comme un miroir tendu. Se regarder et se défaire de ces codes que l’éducation et la société peuvent imposer, pour oser enfin dire Je.

Merci, Laurence.

 

(Certains billets sont plus difficiles à écrire que d’autres, celui-ci le fut, il aura fallu deux lectures, et du temps pour digérer, assimiler. Parce que parler de l’oeuvre de Laurence Tardieu me donne l’impression de parler de moi, intimement.)

Extraits

« Je restais seule avec ce dégoût de moi-même. Chez moi, personne, jamais, ne parlait du corps. Le corps n’existait pas. Il n’existait que lorsqu’il était malade, on s’empressait alors de le soigner, à dose d’antibiotiques ou d’infusions à la camomille. Le reste du temps, le corps n’existait pas. Le corps ressemblait à la honte. »

 

« On est parfois à terre. On est parfois hurlant. En mille morceaux. Oui, la vie est immense, ouverte sur des abîmes.  »

 

«  Nous avions été si longtemps tant protégées de la vie, occupant un territoire qui ne nous appartenait pas, que nous ne savions pas faire nôtre. Ce temps-là, pour toujours était perdu. Il y avait une telle urgence à faire de notre vie notre propre royaume, lieu de quête. Que chaque parcelle de vivant en nous sente, éprouve, cherche. Dans les vagues, dans les vagues, sans plus jamais en sortir. Pourquoi aurait-il fallu se protéger ? »

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8 Réponses to “Une vie à soi, Laurence Tardieu. Indispensable.”

  1. fleurdementhe 13 octobre 2014 à 11:16 #

    J’ai lu en travers, préférant t’écouter ce soir, si je peux.
    Je ne connais pas du tout cet auteur !!
    Tu me donnes envie de le découvrir ! Jolies citations !!
    La relation que tu décris me fait penser à ce qui m’a transportée lorsque j’ai lu Anne-Marie Garat, et sa « Traversée du siècle ». Il y a un lien qui se tisse, tu ne comprends pas pourquoi, c’est magique, c’est à travers les mots, au fil des pages…
    Mais contrairement à toi, je sui tombée tellement amoureuse de ces trois tomes, que je ne parviens pas à lire ses autres romans. Je n’arrive pas à y retrouver cette connexion…

  2. toujoursalapage 13 octobre 2014 à 11:54 #

    ta vision de cette auteure m’interpelle. Je vais l’ajouter à ma liste.

  3. irreguliere 13 octobre 2014 à 19:27 #

    Il est sur ma looooooooooooooongue liste !

  4. Sido de errances immobiles 13 octobre 2014 à 19:52 #

    Je ne la connaissais pas. Ton post est remarquable et on y sent bien tout ce qu’il a fallu de toi pour partager cette lecture avec nous: merci.

  5. alainbastard 14 octobre 2014 à 06:23 #

    De la brève rencontre avec Laurence Tardieu dans une librairie où elle était venue évoquer  » Le jugement de Léa » , me reste le souvenir d’une personne sympathique, souriante et douce. Elle parlait facilement du choix qui a été le sien de se consacrer à l’écriture alors que son passé universitaire l’invitait à une belle carrière.
    J’ai aimé le ton de ses premiers livres. Puis, je ne l’ai plus suivie. A la fin, écrire sur l’impuissance d’écrire et publier m’est apparu assez narcissique et un peu vain.

    Faire la connaissance de votre blog ( au hasard des tâtonnements numériques et alors que je cherchais une vidéo de Thomas Vinau ) est une bonne chose.
    Sans doute aussi parce que vous réalisez , semble-t-il avec persévérance, un projet que je me suis souvent promis de réaliser.

    Mais, votre commentaire sincère et personnel du dernier ouvrage publié par Laurence Tardieu me laisse songeur.

    Car je ne suis pas certain que la littérature ait pour fonction de « nous aider à nous comprendre pour grandir » ni qu’il existe « une place, la vraie , la nôtre, que personne d’autre ne pourrait occuper « .

    D’une part, parce que les livres lus me semblent plutôt provoquer ouvrir des fenêtres sur ce dans quoi on nous a invité un jour sans que nous demandions quoi que ce soit , un univers physique, une Histoire chaotique et assez violente . Je dirais volontiers avec Nathalie Quintane :  » La littérature naît dans l’impuissance, dans la non expertise et dans un récit qui doit commencer par tout reprendre parce qu’il ne comprend rien, ou pas bien, ou pas assez … c’est le récit d’une errance. »

    D’autre part, parce que je ne crois vraiment pas que nous puissions avoir une place , une seule et une vraie. Tout est beaucoup trop contingent pour cela et nous sommes trop exposés aux hoquets de l’Histoire, aux aléas de l’existence, voire aux multiples influences de notre entourage . Nous changeons de place, souvent, et c’est tant mieux! Si demain, ce que je ne me souhaite pas, je suis victime d’un accident et devient handicapé, qu’en sera-t-il du « vrai » moi que j’aurais eu l’illusion de fabriquer ?

    Je crois que nous sommes beaucoup trop imprégnés dans nos sociétés occidentales par les théories du développement personnel ( où l’on trouvent un peu de tout comme dans les auberges espagnoles) . Cela répond probablement à des nécessités qui ne me paraissent pas vraiment désintéressées et un stade de l’évolution de nos sociétés qui laisse parfois perplexe.

    Je suis un peu long et je vous prie de m’en excuser.
    Que cela ne vous empêche pas de continuer à apprécier Laurence Tardieu bien sûr.

  6. jostein59 14 octobre 2014 à 07:10 #

    J’aime aussi énormément les romans de Laurence Tardieu pour cette quête introspective qui, même si elle n’est pas la nôtre, nous aide à comprendre les autres ou à nous comprendre. Bien sûr, on ne peut prévoir le futur et savoir ce que sera notre moi si des évènements tragiques surviennent. Mais, ce que nous sommes aujourd’hui ne peut se comprendre que par notre passé et cette quête introspective est inévitable lorsqu’on ne peut plus avancer au quotidien.
    Ce livre est capital pour l’auteur mais elle n’en fait pas un roman narcissique et nous invite à découvrir en miroir la personnalité et l’oeuvre de Diane Arbus.

  7. Laeti 14 octobre 2014 à 09:20 #

    Il est franchement temps que je découvre cette auteure!!

  8. clara 15 octobre 2014 à 10:17 #

    Un livre qui m’a fait vibrer!!!

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