Hier soir, je me suis assise par terre.

25 Sep

Je ne sais pas si ce texte écrit hier sous le coup de la colère et de l’incompréhension a sa place ici. Je ne me suis pas interrogée longtemps, parce que ma vie n’en dépend pas, que cela ne fera de mal à personne et que finalement ce texte n’est rien. Alors, je le publie, sans bien savoir pourquoi.

 

Ma fille,

Hier soir, je me suis assise par terre avec toi, pour te regarder, ne pas te poser dans ton parc, derrière tes barreaux pour préparer à manger, tout peut attendre.

Hier soir, je me suis assise face à toi et tu m’as offert tes sourires, riant de ces pieds qui bougent et de ces jeux de mains, de ces choses que tu ne te lasses pas de décovrir.

Hier soir, je t’ai lu tes histoires. J’ai essayé de lire avec entrain, de croire que tes premiers printemps seraient beaux, que Raymond pouvait rêver d’être mille choses mais qu’être un escargot ce n’était pas si mal. Le dernier, ton préféré peut être, se termine ainsi : « An t’attendant, j’ai vu mon ventre d’arrondir. Maintenant tu es là et je vais te montrer toutes les merveilles que j’ai vues en t’attendant.», hier soir j’avais du mal à y croire.

J’ai serré les dents, je t’ai serré sans doute un peu plus fort dans mes bras.

Tu as pris ton biberon pendant que mes larmes se formaient mais je les ai retenues.

Hier soir, tu as tourné ta tête vers moi pour la glisser au creux de mon cou, et tu t’es endormie là, paisiblement, après quelques larmes.

Je t’ai gardée un moment contre moi. Toi seule pouvait me faire tenir debout.

J’aurais voulu te glisser mille choses à l’oreille et surtout m’excuser du monde dans lequel j’avais osé te faire naître, te dire qu’il allait falloir être forte pour affronter l’extérieur sans tomber à chaque pas.

Mais hier soir, les mots sont restés coincés dans ma gorge. Je t’ai posé dans ton lit, tu as souri aux anges. Je t’ai murmuré nos mots rituels et je suis sortie.

J’ai pleuré.

Et je suis revenue te voir, tu dormais paisiblement, loin du chaos de ce monde, de cette inhumanité courante, de ces donneurs de leçons et de ceux qui accusent. Loin de ces êtres qui sont au-delà de l’animalité, qui ne répondent à aucun mot, même celui de barbare sonne creux.  Tant de massacres quotidiens mais celui ci a un goût particulier, le goût du familier.

Hier soir, j’ai eu peur. Pour toi, surtout. Tu es bien née, tu as cette chance, mais jusqu’à quand ? Égoïstement, j’ai eu peur pour toi. Peur de te voir prise dans cette haine, peur du loup qui se rapproche de notre porte.

Je me suis couchée me demandant ce qu’il fallait faire, que ce petit texte ne servait à rien, mais qu’il était ma seule réaction. Je me suis dit que la vie allait continuer, qu’on reviendrait à nos petits maux et aux tracas du quotidien avec une aisance déconcertante, que ces quelques larmes ne sont rien, que d’autres vies ont basculé totalement et indéfiniment dans le néant. Alors, de quoi je me plains ? Tellement facile.

Ce matin, tu m’as offert à nouveau ton sourire, tes rires aux éclats et tes pirouettes. Et j’ai essayé de me dire que le monde n’était pas si moche, parce qu’il te porte, que tu seras une belle personne ma fille, et que peut être tu le changeras, ce monde !

 

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16 Réponses to “Hier soir, je me suis assise par terre.”

  1. milleetunefrasques 25 septembre 2014 à 12:14 #

    Ta fille seule, non ! Mais tout l’amour et la tolérance que nous insufflons à nos enfants est la plus grande arme qu’on peut leur donner. Je t’embrasse

  2. Lybertaire 25 septembre 2014 à 12:46 #

    Ne pas avoir d’enfants, ne pas s’engager dans le monde sur le plan sentimental, mais sur les plans humanitaire et politique.

  3. Martine Littér'auteurs 25 septembre 2014 à 13:00 #

    Très beau cri d’amour pour ces êtres que la vie ne protège pas de la barbarie. Un jour, tu liras ce texte à ta fillette et tu lui diras pourquoi tu l’as écrit ; dans quelles circonstances. Peut-être sera-ce une manière de LA protéger…

    • insatiablecharlotte 30 septembre 2014 à 09:34 #

      Un jour oui je lui raconterai, mais pour l’instant qu’elle garde son sourire à toute épreuve, et sa capacité à s’émerveiller de tout, c’est elle qui me fait grandir vraiment!

  4. Cajouu 25 septembre 2014 à 13:28 #

    J’ai eu les mêmes larmes que les tiennes hier soir en regardant le Journal, … des larmes pour ce Monsieur, puis ma gorge s’est serrée très fort en pensant à mes 2 petits enfants endormis dans leur chambre, juste au-dessus de moi. Je me suis posé les mêmes questions que toi, j’ai eu le mêmes peurs… terreurs, je me suis même dit, je vais partir, loin d’ici, loin de tout ça. Et puis, ma gorge s’est encore serrée davantage parce que cette barbarie nous montre bien que il n’y a nulle part où aller pour être à l’abri de cela. C’est le monde qui doit changer. Ce sont les hommes.
    Ton texte est vraiment très beau et si hier je me sentais un peu bête avec mes larmes toute seule devant ma télé, aujourd’hui je suis heureuse d’être tombée sur ton très joli texte grâce au partage de Stephie et Leiloona.

    • insatiablecharlotte 30 septembre 2014 à 09:34 #

      Je crois que l’on n’était pas seule avec nos larmes. Merci à toi d’être venue jusqu’ici (et à Stephie et Leiloona!)

  5. Martine 25 septembre 2014 à 17:10 #

    Une lettre magnifique que j’aurais aimé écrire aussi. Tu as tout dit.

  6. irreguliere 26 septembre 2014 à 09:37 #

    Ton texte est magnifique. Il m’a mis les larmes aux yeux. Merci

    • insatiablecharlotte 30 septembre 2014 à 09:32 #

      Merci Caroline. Toutes ces réactions m’étonnent, je n’avais pas vocation à publier ce texte, il était très intime, écrit dans la colère et la tristesse et voir qu’il touche d’autres que moi est une expérience singulière.

  7. laurielit 26 septembre 2014 à 20:25 #

    magnifique texte, je t ai imaginée, je me suis vue faire et penser tout cela. merci du partage de cette pensée dans cette si belle écriture.

  8. Estellecalim 27 septembre 2014 à 07:55 #

    Comme toi, je me fais cette réflexion quand je regarde ma fille si petite. Pendant longtemps, je n’ai pas voulu d’enfant, trouvant ce monde si moche qu’il n’était pas un cadeau à faire à un être humain. Et puis je l’ai fait tout de même mais je ne suis pas sure d’y croire quand j’espère que le monde ne pourra qu’aller mieux.

    • insatiablecharlotte 30 septembre 2014 à 09:31 #

      Merci Estelle! Il faut les aimer très fort pour leur donner la force d’y croire, de croire que eux pourront faire quelque chose!

  9. alainbastard 12 octobre 2014 à 07:42 #

    C’est un texte intime mais dont on sait bien , vous et moi, qu’il a quelque chose à voir sinon avec l’universel ( n’ exagérons pas !) , du moins avec ce que ressentent beaucoup de mères et de pères.

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