Si on parlait écriture avec Gilles Verdiani ?

28 Août

La nièce de Fellini est une gourmandise burlesque, savoureuse et qui vous transporte dans d’autres univers, les décors sont plantés, l’évasion garantie! Avant de vous délecter de ce petit bonheur pour combattre la morosité ambiante, venez découvrir le rapport de Gilles Verdiani à l’écriture, une interview riche et passionnée!

10529707_10152283095044611_1260905443_n

 

1.L’écriture : c’est inné ou acquis ? C’est 90% sueur et 10% de talent ou l’inverse ?

Pour cette question comme pour les autres, je ne peux répondre qu’en mon nom personnel. Pour ma part, donc, l’écriture est un talent tout à fait inné. J’ai toujours été extrêmement à l’aise avec le langage, et l’écrit encore plus que l’oral. C’est un trait qui a toujours été distingué chez moi, par mes camarades comme par mes professeurs. Il m’a même parfois été reproché – je me souviens du directeur d’un magazine pour lequel je travaillais qui m’a dit un jour, avec beaucoup de bienveillance, « ton plus gros problème c’est que tu écris très bien », et j’ai mis des années à comprendre ce qu’il entendait par là. Mes parents aussi présentent ce trait : mon père est psychanalyste, ma mère est professeur de français, grande lectrice, très cultivée. Je suis écrivain depuis ma plus tendre enfance, je crois avoir écrit ma première pièce à l’âge de sept ans. Et je vis de ce talent depuis l’âge de vingt ans, comme rédacteur publicitaire, critique de film, journaliste, puis scénariste. Ce n’est pas seulement un savoir-faire technique, qui consisterait à maîtriser la syntaxe et le lexique. C’est une façon de penser, un rapport au monde, qui transforme quasi-instantanément l’expérience vécue, la sensation ou l’émotion, en idée, en phrase. Je comprends mieux ce fonctionnement depuis que je peux l’observer chez mon fils aîné, qui vient d’avoir sept ans, mais qui a manifesté depuis qu’il sait parler une aisance vraiment spectaculaire avec le langage (à quoi s’ajoutent chez lui une mémoire exceptionnelle et une acuité sensorielle rare). Ce trait de caractère a des avantages (il m’a permis de toujours trouver du travail, par exemple), mais aussi des inconvénients : on n’est encore moins compris que les autres, et on passe presque systématiquement pour intelligent (alors que je suis une buse en mathématiques par exemple) et pour cérébral (alors que pas forcément : moi, j’aime la nature, le sport et les plaisirs sensuels beaucoup plus que les livres).

2.Combien d’heures par jour pour l’écriture ? (avant votre premier roman publié et maintenant ?) Dans la mesure où je vis de ma plume, j’écris du matin au soir pratiquement tous les jours ouvrables. Mais quand j’écris un livre, le temps que j’y passe est assez court, trois à quatre heures par jour, deux le matin, deux l’après-midi. Je ne suis pas un as de la concentration.

3.Votre premier roman, c’était quand, quoi, où, comment ?

Le premier roman que j’ai écrit à l’âge adulte s’intitulait Les 13 Nuits du Club Club. C’était un récit assez proche de l’autofiction (et non pas de l’autobiographie) dont le héros était un critique de cinéma trentenaire qui passaient sa vie le nez au vent à suivre des filles, à parcourir Paris comme un espace de jeu, à se faire de nouveaux amis. Je pensais qu’il était publiable parce qu’il me paraissait conforme à la production littéraire française de l’époque (la fin des années 1990), enlevé, amusant et sexy. Je ne l’ai envoyé qu’à une dizaine d’éditeurs, aucun n’en a voulu. Si bien que mon premier roman publié est le second que j’ai écrit, La nièce de Fellini. J’ai commencé à l’écrire en décembre 2007, laissé en chantier plusieurs années, puis repris et achevé sur les conseils de l’éditeur Arnaud Le Guern, qui l’a finalement publié aux Editions Ecriture en mars 2014.

4.Quand peut-on être satisfait de son manuscrit ? Peut-on l’être vraiment ?

La réponse est un peu dans la question. Pour ma part, je relis et réécrit raisonnablement, en veillant à ne pas arriver au moment où l’on a trop relu pour être encore charmé, et où l’on commence à être déçu, donc à vouloir changer son texte non parce qu’il est n’est pas bon, mais parce qu’on l’a trop lu. J’ai deux problèmes principaux : je suis très exigeant avec des détails qui échappent complètement à l’immense majorité de lecteurs, au détriment d’aspects du texte beaucoup plus cruciaux ; et je suis trop facilement satisfait, parce que je m’ennuie vite. Je n’ai pas une personnalité obsessionnelle, je n’ai aucun plaisir à ressasser à l’infini les mêmes questions, j’aime plutôt m’en poser souvent de nouvelles.

413r1HNyMNL._SY445_

5.Combien de refus pour arriver au St Graal ? Combien de textes proposés avant ce premier roman enfin publié ? La nièce de Fellini est mon premier roman publié mais mon troisième livre. Ce n’est que le deuxième roman que je propose à des éditeurs. J’ai essuyé vingt fois plus de refus avec mes projets pour le cinéma et la télévision.

6.Comment se déroule votre travail d’écriture ? Un premier jet en combien de temps ? Une lecture acharnée ? Des lecteurs ? Un projet que vous laissez grandir en vous avant de le coucher sur le papier ? Des recherches ?

La nièce de Fellini est un projet que j’ai d’abord façonné en prenant des notes, pendant environ un an. Il s’agissait de mettre au point un principe de série littéraire, avec des personnages récurrents, sur le modèle de séries policières romanesques comme celles de Sherlock Holmes ou de Pepe Carvalho (le détective barcelonais créé par Manuel V. Montalban), en remplaçant la mort par le désir et les codes policier par des codes que je choisissais de développer pour mon usage personnel : ceux d’un « fantastique de l’art », que l’on peut voir à l’œuvre chez Borges, dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, dans Le Chef d’œuvre inconnu de Balzac. Ainsi, dans La nièce de Fellini, une musique a le pouvoir de rendre amoureux comme un philtre magique ; un tableau accueille dans son paysage un personnage en quête de réponse ; les artistes morts ne sont pas tout à fait morts, etc.

Puis j’ai écrit, en une semaine, pendant des vacances de Noël, les vingt premières pages du premier roman de cette série. Mais les vacances se sont terminées – j’aurais dû m’en douter – et je n’ai plus trouvé le temps de m’y remettre. Deux ou trois ans plus tard un jeune éditeur m’a contacté sur Facebook, m’a demandé si j’avais quelque chose à lui faire lire. Je lui ai envoyé les vingt pages, il m’a dit que si je terminais ce roman il le publierait. J’étais absorbé par des projets cinématographiques à cette époque, il m’a fallu deux ans pour trouver le temps de me remettre à cet ouvrage, deux ans pendant lesquels j’ai pu continuer à y penser et à peaufiner le plan. Si bien qu’au moment de reprendre l’écriture, en octobre 2012, j’étais assez mûr. J’ai terminé un premier jet en deux mois, l’éditeur m’a fait des commentaires, essentiellement stylistiques. Je ne l’ai pas toujours suivi, mais c’était des discussions très intéressantes. Puis a commencé une longue attente, le directeur de la maison d’édition a hésité pendant six mois. De mon côté, comme je ne le sentais pas très motivé, j’ai envoyé le manuscrit à quelques autres maisons, qui l’ont toutes refusé (la dernière m’a envoyé un courriel de refus hier, soit 5 mois après la parution du livre). Finalement Jean-Daniel Belfond, le patron d’Ecriture, a accepté de publier le livre à condition que j’ajoute vingt pages, car il le trouvait trop mince. Ce que je fis de bon cœur, ajoutant en quelques jours les chapitres 1 et 17 et quelques paragraphes ici et là. Mon manuscrit définitif fut accepté en décembre 2013, un an après la première remise, et publié en mars

7.Quel est le plus difficile dans l’écriture d’un premier roman ?

Sur le plan psychologique : y passer du temps non rémunéré sans savoir s’il sera publié, alors qu’on vit, comme moi, dans l’insécurité permanente, l’incertitude du lendemain. Trouver la motivation pour prendre ce temps, se donner cette peine, en sachant que la récompense sera, très probablement, quasi-nulle : très peu d’argent, très peu de lecteurs, très peu de reconnaissance critique. Sur le plan artistique : trouver son style, celui qui nous permettra d’écrire sans effort, sa langue, celle qui exprimera le plus directement possible notre pensée.

8.Faites nous rêver… Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

Mon premier roman était mon 3e livre, les sentiments étaient un peu émoussés. Plus encore qu’avec mon premier livre, Moratoire sur le champ/contre-champ, publié en 2007 de façon un peu confidentielle, j’ai fait mon baptême du feu avec le deuxième, Mon métier de père, un essai en forme de récit, publié par une grande maison (JC Lattès), qui m’a valu d’être invité à la radio et à la télévision. J’éprouvais de la fierté, pour moi et pour ma famille, de la gratitude pour l’éditrice, Laurence de Cambronne qui m’avait commandé ce texte et accompagné dans sa rédaction ; du soulagement, après beaucoup d’échecs professionnels ; la satisfaction de voir que ce sujet qui me passionne pouvait toucher des lecteurs, intéresser des journalistes. Et un sentiment de plénitude : moi qui suis cantonné depuis vingt-cinq ans dans des emplois obscurs et sous-qualifiés – je vous le dis en toute franchise, même si je parais immodeste – je me sentais à ma place, je sentais mes capacités et mon expérience, mes années d’études et de réflexions enfin utilisées, ne serait-ce que très provisoirement. J’avais écrit, et par la suite je disais, ce que je voulais, ce que je pensais, et ce que je pensais était écouté, entendu, apprécié. Non pas comme parole d’Evangile ou de prix Nobel, car je n’ai aucune autorité établie, ni comme spécialiste de la paternité ni comme écrivain, mais parce que cela paraissait intéressant et convaincant.

10548216_1472698496311804_6332502775490491622_o

9.Si vous deviez juger votre premier roman aujourd’hui, vous en diriez quoi ?

A la fois « Tout ça pour ça ? » et « Ce n’est qu’un début, le combat continue ! ». La prochaine fois, j’essaierai de faire plus simple.

10.Etre écrivain, c’est…

Une façon d’être au monde. Un cas particulier de la condition humaine.

11.Si vous aviez un conseil à donner à ces petits auteurs en herbe qui rêvent un jour d’être à votre place, ce serait…

Pas de conseil, mais un avertissement : écrire un livre n’est qu’une partie du travail de l’écrivain aujourd’hui. Deux autres tâches sont tout aussi importantes, et si vous y rechignez attendez-vous à devoir apprécier l’obscurité : d’abord, entretenir vos relations avec les éditeurs, critiques et confrères ; et ensuite, assurer la promotion de vos textes, dans les salons, les foires, les clubs de lecture, les séances de signature, toutes sortes d’événements paralittéraires qui vous sembleront ingrats mais qui font très certainement la différence entre les auteurs qui surnagent et ceux qui disparaissent.

12.Trois livres qui ont pu m’inspirer ou me guider dans l’écriture de ce roman

Le grand sommeil (Raymond Chandler)

Fictions (Jorge Luis Borges)

Le Journal de Barnabooth (Valery Larbaud)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :