Si on parlait écriture avec Virginie Carton?

16 Juil

« La blancheur qu’on croyait éternelle, avant »

Partout, on fredonne cette mélodie tant le livre de Virginie Carton a conquis le cœur des lecteurs, on se prend à  chantonner cet air et tant d’autres , tant ils égrènent ce roman tendre et délicatement nostalgique, savoureux et musical. Prenez le temps de vous glisser entre les pages de cette douceur de roman mélancolique!

Et en prime, Virginie Carton a accepté de répondre à mes questions. Suivez le guide !

10517124_10152618276818534_339590725_n

1. L’écriture : c’est inné ou acquis ? C’est 90% sueur et 10% de talent ou l’inverse ?

Je ne sais pas si l’on peut parler de « gène de l’écrivain », il faut sans doute prendre en compte les facteurs sociaux, éducatifs, culturels qui nous donnent la chance d’accéder à la littérature et à l’écriture. Ensuite, peut-être qu’il y a une appétence ou, si on peut être un peu prétentieux, un don. Mais sur ce terrain-là, je rejoins Georges Brassens qui chantait : « sans travail, un don n’est rien qu’une sale manie »…

 2. Combien d’heures par jour pour l’écriture ? (avant votre premier roman publié et maintenant ?)

Avant mon premier roman, j’étais journaliste de presse quotidienne régionale. Mon travail consistait à écrire tous les jours, sur n’importe quel sujet, proposé ou imposé, et quels que soient mon inspiration, mes états d’âme ou mon état de fatigue. Un journal sortait chaque jour, il devait être imprimé dans la nuit et les pages devaient donc être remplies le soir. J’ai fait cela pendant quinze ans et cette expérience m’a apporté énormément : j’écris vite, beaucoup, en toutes circonstances, je sais m’adapter s’il faut retravailler des textes, couper mes phrases si elles sont trop longues. Aujourd’hui, quand je suis dans un roman, je ne saurais pas vous dire combien d’heures par jour je travaille. Je ne me vois pas écrire. Quand un roman est suffisamment avancé dans ma tête pour que je passe à l’acte, que je commence à l’écrire, j’entre dans une période où rien ne m’arrête et où le temps ne compte plus. Je me sens comme aimantée, je suis « dessus », « dedans », même en cuisinant, en faisant les devoirs des enfants, comme dans une bulle hors du temps.  Là mais plus là.

3. Votre premier roman, c’était quand, quoi, où, comment ?

Mon premier roman est sorti en 2012 chez Grasset. Il s’appelle Des Amours dérisoires et je l’ai écrit un peu pour taquiner cette génération de jeunes hommes adultes, qui ont entre 35 et 40 ans et qui sont allergiques au mot « choix ». Ils sont à un moment de leur vie où pourtant, il faudrait prendre quelques décisions pour pouvoir avancer et construire quelque chose d’un peu solide. Mais leurs hésitations continuelles entre des envies de stabilité et de liberté paralysent leurs projets, les amènent à stagner. On suit ainsi les aventures de Vincent, anti-héros à la Hugh Grant dans sa quête de l’amour, alors que c’est en lui-même qu’il doit cheminer pour trouver ce qu’il cherche… Lorsque j’ai écrit ce manuscrit, je venais de traverser une année noire. Je rentrais d’un long voyage au Burundi, ma mère était très malade… Je n’avais pas un moral d’enfer et je n’avais rien écrit de personnel depuis plusieurs années. Curieusement, je me suis mise à écrire cette comédie plutôt marrante. Sans doute une forme de thérapie. Quand je l’ai terminé, je l’ai fait lire à mon mari qui m’a tout de suite dit : tu l’envoies à deux éditeurs et c’est bon. J’ai tenté. Je l’ai envoyé à cinq éditeurs. Cinq jours après avoir posté mon manuscrit, Martine Boutang, éditrice chez Grasset, m’appelait…

411uLJZtcyL__

4. Quand peut-on être satisfait de son manuscrit ? Peut-on l’être vraiment ?

On peut être satisfait de son manuscrit quand on a le sentiment d’avoir été parfaitement honnête et d’avoir trouvé la façon la plus fidèle d’exprimer quelque chose de très profond en soi. Quand la forme colle au fond, en tout cas, pour soi-même, qu’il y a une forme de cohérence intime, on le ressent. C’est comme une évidence. Quand quelque chose manque, ou cloche, ou n’est pas abouti, on le sent tout autant. C’est difficile à ce moment-là, de creuser jusqu’à trouver ce qui ne va pas. L’éditeur peut nous y aider. Tout ceci demande de la concentration, un voyage en soi-même pas toujours facile à faire… Il faut accepter de voir en soi des choses qu’on n’a pas toujours envie de voir.

5. Combien de refus pour arriver au St Graal ? Combien de textes proposés avant ce premier roman enfin publié ?

J’ai tenté ma chance pour la première fois à douze-treize ans, en envoyant mes cahiers d’enfant aux éditions Lattès ! J’ai récidivé, entre mes 30 et mes 35 ans, j’ai dû envoyer quatre manuscrits pendant ces cinq années et failli en publier un.  Finalement, cela n’a pas abouti et j’ai renoncé à ce moment-là, à l’idée de publier un jour. J’ai même cessé d’écrire. J’ai fait un troisième enfant. Et puis, cinq ans plus tard, est sorti Des Amours dérisoires, dans les conditions racontées plus haut. Je pense qu’on n’échappe pas à sa vocation. Elle nous rattrape…

6. Comment se déroule votre travail d’écriture ? Un premier jet en combien de temps ? Une lecture acharnée ? Des lecteurs ? Un projet que vous laissez grandir en vous avant de le coucher sur le papier ? Des recherches ?

Je laisse en effet une idée ou un projet grandir et mûrir plusieurs mois, je le teste sur la durée. J’ai besoin de comprendre si le sujet est une préoccupation éphémère, anecdotique, ou si j’ai réellement quelque chose à exprimer là-dessus, de profond, si je peux construire une histoire autour de l’idée et si oui, de quelle façon, sous quel angle. J’essaie toujours de rester légère dans ma façon d’aborder les thèmes, même graves, et donc il est important pour moi de prendre ce temps de la réflexion qui me permettra de définir « l’état d’esprit » du livre. La forme ne doit pas occulter le fond et le fond ne doit pas écraser la forme et devenir un truc lourd, ce qui me barberait et ne me ressemblerait pas.

Je n’entame l’écriture que lorsque j’ai le sentiment d’avoir trouvé le ton juste. Je suis très mélomane, je fais aussi un peu de sculpture et je retrouve des similitudes avec le processus d’écriture. Comme en musique, il faut déterminer une clé pour la partition. Selon que l’on écrira pour le piano ou le violoncelle, on utilise la clé de Sol ou de fa (encore que pour le piano on utilise les deux, une pour chaque main). Ensuite, il faut donner le la. Si je ne donne pas le bon la, tout mon écrit peut sonner faut. Comme en sculpture, on choisit sa matière, ses matériaux, ses outils, on a une idée de ce à quoi va ressembler la pièce à l’arrivée, et après on affine, on se laisse aussi surprendre par ce qui peut apparaître d’inattendu.

Pour m’aider à dégrossir, je travaille au brouillon sur un Moleskine un plan, mes personnages, leurs histoires, quelques scènes, je me documente aussi, je visite des lieux importants pour mon histoire… Une fois que j’entame l’écriture, c’est la concentration qui compte. Le manuscrit fini,  je relis, corrige, affine beaucoup pour que l’écriture soit la plus propre possible, délestée de tout ce qui ne sert à rien. Mon premier lecteur avant mon éditeur, c’est mon mari. Si je doute, ma meilleure amie est mon deuxième thermomètre ! Puis je confie mon texte à mon éditeur.

41nRC3PxVHL__

 7. Quel est le plus difficile dans l’écriture d’un premier roman ?

Il faut essayer de croire en soi, c’est une première difficulté. Il est aussi nécessaire, je pense, de comprendre la différence entre écrire pour soi et écrire pour être lu. Notre vécu, notre personne deviennent alors des instruments de création, pas une finalité. Il faut accepter de faire de soi-même une matière à modeler pour pouvoir exprimer quelque chose qui dépasse le simple témoignage. C’est là, à mon sens, l’intérêt de la littérature : apporter un regard singulier sur la vie, les autres, la société, les sentiments, ou sur soi. Ce qui se voit à l’œil nu et qui est donc visible par tous est facile à donner. Ce qui est fascinant, c’est le regard que chacun porte sur une même situation. L’œil. L’âme. Ce que chacun cache au fond de soi. La part d’ombre, l’intime. C’est cela qu’il faut apprendre à montrer, dévoiler, et qui n’est pas facile…

8. Faites nous rêver… Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

L’émotion la plus dingue a été celle où j’ai reçu ce coup de fil de mon éditrice m’annonçant que j’étais publiée pour la première fois. Je me trouvais au sous-sol d’une galerie d’art, j’interviewais un peintre pour mon journal. J’ai vu le numéro s’afficher, je me suis excusée, je devais absolument répondre. J’ai écouté. Quand j’ai raccroché, plus rien n’était pareil. En remontant l’une des rues principales du Vieux-Lille, j’avais l’impression de voler. Je réalisais le rêve de ma vie. Etrangement, j’ai été moins émue en découvrant mon livre pour la première fois, que ce jour-là. Par contre, j’ai ressenti une émotion similaire lorsque Manuel Carcassonne m’a signée chez Stock. Il confirmait l’essai. Grâce à lui, je n’étais plus un auteur qui avait publié un premier roman, mais je devenais un auteur capable d’en publier plusieurs. Cette année, lorsque j’ai découvert mon deuxième roman par contre, j’étais vraiment bouleversée. Beaucoup plus que pour le premier. Peut-être parce que tout en lui me ressemblait absolument.

9. Si vous deviez juger votre premier roman aujourd’hui, vous en diriez quoi ?

Je me suis beaucoup amusée en écrivant mon premier roman, j’ai une profonde tendresse pour lui et mon Vincent, mes personnages… C’est aussi le roman qui a inauguré le ton doux-amer, tragi-comique de mon écriture, à travers lui que j’ai trouvé le moyen de mêler ma passion de la musique et de la chanson française à celle de l’écriture. J’adorerais voir à l’écran la scène où Vincent perd sa brosse à dents au milieu du dance floor, celle du chalet ou le mariage champêtre de Juliette et Rapahël…  Et puis Jean-Pierre François et Francis Lalanne pourraient jouer leurs propres rôles, ce serait drôle ! Un jour, je pense que j’en écrirai le scénario. Pierre Perret m’a conseillé d’en faire une pièce de théâtre. Pourquoi pas ? Si c’était à refaire, je garderais peut-être son titre initial : « Quelque chose de dérisoire », je laisserai la couverture jaune Grasset sans jaquette et je referai la quatrième de couverture. Mais je ne renie rien. Ce premier roman, c’était un bon début ! Et une très belle histoire éditoriale, presque un conte de fée !

10. Etre écrivain, c’est…

De façon très personnelle, c’est laisser une trace de mon petit passage sur terre pour les gens que j’aime. C’est sans doute ce qui me touche le plus, cette idée que mes livres seront là après moi, que mes enfants et petits-enfants pourront les lire, les relire, y trouver, je l’espère, de quoi sourire, des réponses à quelques questions, ma façon de voir la vie… Que grâce à eux, quoi qu’il arrive, nous pourrons toujours rester un peu ensemble… Mais c’est aussi aujourd’hui, un moyen fabuleux de partir à la rencontre de ceux qui me ressemblent.

11. Si vous aviez un conseil à donner à ces petits auteurs en herbe qui rêvent un jour d’être à votre place, ce serait… 

Ecrire, s’obstiner, y croire

12. Citez trois ouvrages fondateurs

– Les Contemplations, Victor Hugo

– La Délicatesse, David Foenkinos

– Viou, Henri Troyat

Merci Virginie pour ces réponses complètes et passionnées.

Bel été!

Publicités

4 Réponses to “Si on parlait écriture avec Virginie Carton?”

  1. Laeti 16 juillet 2014 à 15:28 #

    Elle déborde de simplicité et de sympathie à travers ses réponses! Elle a en tout cas l’air super sympa. Et je remarque la chance qu’elle a eue de n’envoyer qu’à 5 maisons d’édition son premier roman et d’avoir été rappelée par l’une d’elles! Je compte bien aller à sa rencontre prochainement.

  2. jostein59 21 juillet 2014 à 21:42 #

    C’est effectivement une femme adorable. Je pense que son côté mélomane, sa simplicité, sa légèreté avec une bonne conscience du réel donnent toute l’âme de ses romans.
    Il n’y a plus qu’à attendre le troisième roman.
    Merci pour cet bel interview

Trackbacks/Pingbacks

  1. Post-it 1 (tentative de sélection) | L'insatiable - 18 août 2014

    […] la nostalgie des vacances, plongez vous dans deux livres doux, tendres et mélancoliques que sont La blancheur qu’on croyait éternelle de Virginie Carton et Chercher Proust de Michel Uras (dont on reparle la semaine prochaine pour une petite […]

  2. La blancheur qu’on croiait éternelle de Virginie Carton | - 23 décembre 2014

    […] L’avis de: Blablamania, Le petit carré jaune « Si on parlait écriture avec Virginie Carton » chez Charlotte […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :