Une photo, quelques mots

14 Jan

Des mois que je n’ai pas posé des mots sur un carnet- ou presque-, l’imaginaire au repos. Tout était trop confus. Et puis, l’envie qui revient petit à petit avec encore plus de force et de détermination, des idées qui fleurissent et finalement cette photo. L’écriture est un art quotidien, un travail assidu; alors la remise en route est périlleuse, difficile; les mots accrochent, la fluidité n’est plus de mise. Insatisfaite évidemment. Je me suis dit que ce n’était pas publiable, mais il faut bien recommencer un jour; sinon ça risque de prendre du temps. Alors, voilà mes quelques mots pour l’atelier de Leiloona! 

Crédit: Kot

Crédit: Kot

 

Elle est de ces femmes qui n’ont pas besoin de parler fort ou de raccourcir leurs jupes pour laisser une empreinte en vous.

Dès le premier regard.

Même les yeux fermés.

La première fois que je l’ai aperçue, c’était un lundi matin. Au milieu de cette foule triste et amère d’en avoir fini avec le week end, elle se tenait assise, altière et profonde.

Elle n’a pas ouvert les yeux lorsque les portes se sont écartées pour laisser entrer un nouveau flot de voyageurs. Pas un seul mouvement. Seul le soulèvement léger de sa tunique en rythme avec sa respiration me permettait de m’assurer qu’elle était en vie.

J’essayais de ne pas la dévisager mais je n’y parvenais pas, elle devait le sentir.

Le lendemain, je montais dans la même rame. Elle était là.

Et tous les jours suivants.

Dans la même position.

Fuir le monde.

 

J’imaginais sa vie.

Elle était la figure qu’on ne voulait pas montrer au 20 heures, elle ne faisait pas assez peur, on préférait montrer le visage de ceux qui terrifient, c’est bien connu : il faut du lourd, il faut que la France ait peur, le soir, à 20 heures.

Elle était toutes ces femmes silencieuses qui acceptaient le pire en rêvant au meilleur et qui continuaient à croire en l’humanité.

J’emportais tous les jours avec moi sa gravité. Son attitude me poursuivait.

J’attendais avec impatience ce métro de sept heures trente. Juste pour la voir. Pour imaginer ses mille vies. Pour engranger ma dose d’humilité quotidienne.

Elle avait, sans doute, gravé en elle des images insoutenables. Elle était marquée dans sa chair.

Une seule consigne : ne plus ouvrir les yeux. Jamais.

Sauf ce jour là.

Un mercredi.

Elle avait attendu que je m’assois en face d’elle. Elle avait repositionné sa tête puis avait soulevé ses paupières. Son regard était doux et bienveillant, quand je l’imaginais triste et lourd.

Elle avait fait un pas, je devais faire les suivants.

Je m’approchais. Elle me sourit. C’est elle qui commença, me demandant d’une voix sourde pourquoi je la fixais comme ça depuis un mois ?

Maladroitement, je lui dis qu’elle me fascinait.

Elle éclata de rires puis s’assombrit

– C’est ma cicatrice qui vous fascine ? Après tout, c’est elle qu’on voit quand on me regarde. Rien d’autre, non ?

– Non. Enfin, c’est un tout… J’imagine combien votre vie a dû être horrible, vous avez sans doute vécu mille drames. Je n’ose imaginer quelle exaction a conduit à vous marquer ainsi.

Elle me regarda avec dédain. J’avais été trop loin. Qui étais je pour m’imaginer sa vie, selon mes critères d’occidental bien au chaud dans ses souliers dorés ? Quelle condescendance !

– Quelle exaction ? Je vais vous le dire, Monsieur. Celle d’un marchand de sommeil du 19ème arrondissement qui trouvait que je ne payais pas mon loyer assez vite. Exotique, non ?

 

 

Publicités

2 Réponses to “Une photo, quelques mots”

  1. lucie 14 janvier 2014 à 23:44 #

    punaise c’est sec…chouette que tu ais repris la plume.

  2. sabine 15 janvier 2014 à 16:29 #

    Charlotte… j’adore

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :