Retour en atelier d’écriture… Une photo, quelques mots

24 Juil

Mes envies d’écrire ressurgissent, timides et hésitantes. Et j’aime toujours autant l’atelier proposé par Leiloona alors voici ma participation. Grave pour changer!

cour1

Dix ans.

Dix ans que je n’avais pas revu ces ribambelles de vêtements dévoilant l’intimité de chacun.

Dix ans que je n’avais pas senti ces effluves de plats trop gras, mijotant des heures, à toute heure de la journée, même lors de ces écrasantes journées estivales.

A dire vrai, je pensais n’avoir jamais à revenir. Quand j’avais claqué la porte ce matin-là, c’était pour l’éternité. Tout au moins le pensai-je.

J’avais tiré un trait sur les vingt premières années de ma vie. Rien de plus facile. Ma mère était morte. Il ne restait que mon père qui commençait par le whisky à huit heures du matin pour finir par une piquette infâme dont il ne sentait même plus le goût à 20 heures avant de s’écrouler, non sans avoir hurlé des obscénités à la voisine qui pourtant n’avait rien demandé. Ce matin-là, lassée, je m’étais approchée de lui avec mes deux valises remplies de souvenirs sans importance et je lui avais asséné cette phrase digne d’un mauvais téléfilm : « tu me rappelleras quand tu seras sobre depuis au moins une semaine ».

Dix ans que cette phrase a été prononcée. Il n’a jamais appelé et moi, je m’étais fait la promesse de ne pas faire le premier pas, ne pas retourner dans cet appartement sordide où rien de bon n’était arrivé.

Jusqu’à hier.

Cela faisait un moment que l’on en parlait mais rien de concret. Et puis, Martin a sorti le grand jeu ; restaurant, balade romantique et pour finir cette boîte contenant la bague de famille. Sa demande. Ma réponse. Les larmes aux yeux. La soirée avait été douce, nous avions élaboré mille idées, toutes plus loufoques les uns que les autres. Une atmosphère un peu mièvre, cotonneuse jusqu’au mot de trop : « et pour ton père, tu fais comment ? ».

Je l’avais regardé, il ne semblait pas avoir mesuré l’impact de sa question. Martin n’avait jamais rencontré mon père et cela faisait dix ans que je l’avais rayé de ma vie. Alors, pourquoi fallait-il réveiller un fantôme ?

« Enfin Amélie, tu n’imagines pas te marier sans ton père à tes côtés ? «

En réalité, si, je m’imaginais très bien. Je n’avais pas répondu, nous étions passés à autre chose.

Une fois couchée, je n’avais pas réussi à trouver le sommeil. La magie de l’instant avait disparu, il ne restait que cette question. Comme une vie que l’on a mis en suspens et qui revient au premier plan. Le bouton pause qui finit par céder.

J’aurais pu hurler, me torturer pendant des semaines, en vouloir à Martin. Il n’en était rien.

Alors ce matin, j’ai bu une tasse de café, ignoré les tartines beurrées dans mon assiette. Je suis sortie et j’ai conduit, comme un robot, les automatismes ne se perdent jamais.

Après trois heures de route, j’y étais. Le quartier n’avait pas changé, ou peut-être était-ce pire, tout semblait d’un autre temps, mort et délaissé. Dans la cour, les vêtements pendaient toujours, on aurait dit qu’ils étaient là depuis dix ans.

Une fois la sonnette enfoncée, je m’étais seulement formulée l’hypothèse qu’il avait peut-être déménagé. Mes doutes n’avaient pas pris place qu’ils s’évanouirent.

Il était là devant moi. On aurait dit un vieillard, tant il était maigre, vouté et le visage ravagé. Sans ses yeux perçants, j’aurais cru à une erreur. Il ne se redressa pas, me dévisagea un long moment avant de demander : « c’est pour quoi Madame ?  »

Une feinte ? Un test ? Une rancœur ? Pourquoi me servait-il du Madame ?

« Enfin papa, c’est moi, Amélie ? »

Il me regarda à nouveau.

« J’ignore qui vous êtes Madame mais ma fille est morte il y a dix ans, dans un accident avec sa mère. »

J’en avais échafaudé des scenarios cette nuit mais celui-là m’avait échappé. Mes jambes commençaient à devenir cotonneuses, mon esprit se troublait, j’allais me sentir mal.

Une petite dame, gracieuse, pointa sa tête derrière mon père qui demeurait stoïque devant la porte.  Elle regarda alternativement mon père puis moi, à plusieurs reprises. Elle chuchota quelque chose à cet homme qui refusait de me reconnaître, il fit demi-tour. Elle s’avança, posa sa main sur mon visage, comme un aveugle le ferait pour s’imprégner de mes traits.

« C’est bien, vous. Entrez Amélie. »

Je la suivis comme un robot. Elle me fit asseoir dans le salon, rien n’avait changé. Elle commença à m’expliquer l’histoire que mon père s’était inventée et à laquelle il avait cru. Quelques jours après mon départ, mon père avait fait une attaque. A son réveil, il avait annoncé à tout le monde qu’il venait de perdre femme et enfant. Certains l’avaient dissuadé, expliquant que j’étais partie mais toujours en vie. Il n’avait jamais voulu entendre raison. Cela faisait trois ans qu’elle était la dame de compagnie de mon père, elle était restée discrète au début puis avait fouillé un peu l’histoire pour trouver des indices. Elle avait compris que j’étais toujours en vie, avait cherché ma trace. Elle avait mon numéro mais n’avait toujours pas osé appeler. Mais maintenant, j’étais là. Alors, on allait y arriver, ensemble, lui faire entendre raison. Il était impossible pour un père d’oublier son enfant, de ne pas la reconnaître.

C’est ce qu’elle croyait. Moi pas.

J’allais avoir raison.

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8 Réponses to “Retour en atelier d’écriture… Une photo, quelques mots”

  1. pyrausta 24 juillet 2013 à 16:16 #

    Je connais trop ces hésitations face à l’écriture pour ne pas poser de questions. C’est quelque chose de tellement intime et qui demande tant d’énergie que ce n’est pas toujours facile de se mettre devant sa feuille ou son clavier. Je n’y parviens plus non plus.
    Mais quelle belle plume tu as Charlotte l’insatiable! Oui, ce n’est pas gai mais tu m’as fait plonger dans ton histoire au bout de quelques mots, je suis allée au bout avec la gorge nouée espérant un petit rayon d’espoir à la fin malgré tes avertissements. Chapeau!!
    Continue à écrire, reprends la plume régulièrement, tu as beaucoup à dire et tu verras qu’un jour tes textes s’allégeront tout comme tu trouveras une sorte de sérénité.

  2. lucie 24 juillet 2013 à 19:39 #

    ah bein non mais la suite elle est où ????

  3. Leiloona 25 juillet 2013 à 09:28 #

    J’imagine à quel point cela doit être un maelstrom dans le tête de cette jeune femme … Un texte prenant.

  4. fleurdementhe 1 août 2013 à 10:13 #

    C’est bien un plaisir de venir me reglisser dans tes mots ! Joli texte, triste… mais joli.

  5. Marie LV 5 août 2013 à 05:51 #

    C’est beau, émouvant, poignant. Merci

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  1. Atelier d'écriture en ligne | Bric à Book - Part 1 - 24 juillet 2013

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