Une photo, quelques mots

10 Juin

Cela fait deux mois que je n’ai pas touché un carnet, que je n’ai pas couché quelques mots sur le papier. Et puis ce midi, en visite sur le blog de Leiloona, je me suis dit: si je griffonnais quelques phrases sur la photo du lundi… Les voici, soyez indulgents, c’est un retour timide et sans doute sans queue ni tête…

Crédit photo: Romaric Cazaux

Crédit photo: Romaric Cazaux

J’aurais pu t’attendre longtemps sur ce banc.

Il y a quelques mois, je me serais endormie dessus, persuadée que ton souffle viendrait me réveiller.

Passé l’énervement, c’est l’angoisse qui aurait pris toute la place. Si tu n’étais pas là, quelque chose de grave devait s’être produit. Rien n’aurait pu te retenir loin de moi.

Il y a quelques mois, les illusions existaient encore.

Là, les yeux fixant l’aiguille qui égrenait les secondes, je savais que notre dernière chance venait de s’envoler. Tu ne viendrais pas, tu ne tenterais pas de comprendre le pourquoi de cette histoire. Tu en resterais aux rumeurs et aux propos rapportés de ceux, qui jaloux, se complaisent dans la satisfaction de voir notre histoire se terminer.

Je n’ai même pas versé une larme. L’inéluctable ne surprend pas.

J’ai tourné la tête, tous les bancs étaient occupés.

Regarder les gens, c’est regarder le monde tel qu’il est. Singulier et vivant.

Plus loin, des amoureux trop occupés à s’embrasser pour voir le ballet des bateaux sur le fleuve narguaient le temps, insolents.

Juste à côté, cet homme à la barbe blanche, une casquette vissée sur la tête qui semblait si soucieux tournait frénétiquement les pages de la brochure qu’il tenait. Une tension vive s’émanait de son être. J’aurais voulu me lever, m’approcher et m’asseoir, dans un élan d’humanité, allier nos solitudes l’espace de quelques secondes.

Je suis restée sur mon banc, deux âmes égarées dans leurs méandres.

Je regardais ma montre, une heure de retard.

Tu ne viendras pas.

Un œil sur mon téléphone. Silencieux.

Tu ne viendras plus.

–        Monsieur, Monsieur Lucas, il faut repartir maintenant. Il est temps.

Une jeune femme que je n’avais pas vu jusqu’alors s’approcha doucement de l’homme, lui attrapant le bras. Il releva la tête, le regard perdu et vide.

–        Allez, Monsieur, vous voyez bien qu’elle n’est pas venue.

Il ne dit rien, se contenta de se lever, me regarda fixement :

– L’attente est le poison d’une vie, Mademoiselle.

Il se détourna. La jeune femme qui l’accompagnait me sourit, puis quelques secondes après, revint sur ces pas.

– Ca fait quinze ans qu’il vient ici, tous les mardi à 17 heures, il attend son amour, celle qui lui avait promis de venir. On n’arrive pas à lui faire entendre raison. Alors, je me contente de l’accompagner. On attend, on repart et on revient la semaine suivante.

Je n’ai pas cette patience, Melvil. Alors, je vais partir et ne plus revenir dans ce parc.

Mais peut être…

Encore cinq minutes.

Juste cinq minutes.

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9 Réponses to “Une photo, quelques mots”

  1. laracinedesmots 10 juin 2013 à 16:49 #

    La photo est belle et le texte émouvant. Bravo 🙂

    (petite coquille sur le dernier juste qui s’est pris le luxe d’avoir deux « j », le coquin !)

  2. Stéphanie 10 juin 2013 à 17:20 #

    dure cette attente qui empêche de vivre et d’avancer, cette nostalgie du passé, l’attente celui qui est attendu ne peut mesurer. Quitte le banc!

  3. Eidolie 10 juin 2013 à 18:34 #

    Ciel, quelle poésie. Quel doux moment passé à te lire. Merci…Bravo !
    Inénnarrable Charlotte…

  4. Eidolie 10 juin 2013 à 18:35 #

    *Inénarrable, pardon, mes doigts se sont emballés !

  5. nyfea 10 juin 2013 à 20:20 #

    Je suis toujours aussi admirative de ta plume charlotte
    Bravo

  6. Cardamone 10 juin 2013 à 21:51 #

    J’aime beaucoup ce texte très fin, il y a beaucoup d’humanité dans ta belle écriture.

  7. sabine 11 juin 2013 à 08:49 #

    Juste admirative et une grande envie de découvrir la suite… Merci Charlotte. Ta plume m’a fait plus que vibrer… Sincère et merci. Je l’ai relu encore ce matin et pfffff, un grand boum boum boum boum !

  8. leiloona 11 juin 2013 à 14:07 #

    Argghh terrible cette fin car je me suis dit qu’un espoir était possible, mais tout semble être balayé par la répétition de ces « 5 minutes ».

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