La rencontre (suite)

12 Avr

Comme promis, la suite de l’interview d’hier! Merci encore à Erwan et Sandra pour… tout!

8.Votre lieu de création fétiche ? Sandra, grande voyageuse, un endroit particulier pour se ressourcer ? Erwan, la solitude n’importe où ?

Sandra: N’importe quel endroit que je ne connais pas.

Erwan: Pas n’importe où, non. Plus les lieux sont chargés, d’histoire principalement, mieux je travaille. J’ai été gâté ces dernières années avec des résidences au monastère de Saorge, à l’abbaye de La Prée, un appartement dans une maison XVIè du vieux Tours. Mais, peut-être parce que j’ai passé ma vie à déménager (plus de 35 fois ai-je compté un jour), je me suis rendu compte que j’avais besoin d’un chez moi, d’un endroit avec mes livres, mes brouillons, qui serait à la fois une retraite et un lieu ouvert aux amis et, plus largement, aux écrivains. C’est en cours…

9.Quand on lit dans vos interviews précédentes que selon Sandra la liberté est une addiction (et que l’instabilité est épanouissante) et que pour Erwan écrire est un acte chronophage et surtout solitaire qui pourrait bien lasser sa compagne, comment concilie t on ces contradictions pour trouver la recette d’une relation qui dure ?

Erwan: Pfff, les recettes… Les meilleurs plats sont des recettes inventées, ou détournées. On fait notre tambouille avec l’amour comme ingrédient principal, en essayant de prendre en compte les goûts de l’autre. Je ne vais pas être original en affirmant qu’il faut se parler, s’écouter, s’oublier parfois, se respecter. Et savoir mettre l’ego et la fierté de côté de temps en temps.

Sandra: On s’en fout que ça dure, non ? Alors loin de nous l’envie de trouver cette fameuse recette (de toute façon je ne les suis jamais). Pour Erwan comme pour moi, le couple n’est pas un besoin. C’est un plus, une évidence, une envie.

Nous n’avons pas choisi. Au contraire même, puisqu’au moment de notre rencontre, nous voulions tous les deux rester célibataires pour nous consacrer à nos projets. Mais l’amour ne nous a pas laissé le choix, alors depuis, nous composons ensemble, maladroitement, notre mélodie singulière.

Erwan: Oui, voilà, bien dit ! (Sauf le « maladroitement » : je nous trouve plutôt fortiches, moi…)

Crédit photo: Nora Aguerguan

Crédit photo: Nora Aguerguan

10.Un projet commun à venir ? A envisager ? A rêver ?

Erwan: Se projeter, étymologiquement, c’est se jeter vers l’avant. Je ne suis vraiment pas très doué pour cela (je déteste prévoir), et Sandra vient de faire paraître un livre qui s’appelle Je t’aime maintenant. Nous sommes tous les deux, je crois, plus dans l’instant et le présent que dans les projets.

L’univers créatif de Sandra est très différent du mien. C’est ce que je trouve passionnant. Photo, musique, écriture : elle est capable de faire passer des émotions via de multiples moyens d’expression, quand je suis un tâcheron des mots, obligé de mettre cent fois sur le métier mon ouvrage pour pondre un paragraphe acceptable. Ses idées me stupéfient et m’étonnent sans cesse, et elle y met tellement d’intensité et de volonté que ça finit toujours par se concrétiser. Nous avons un peu travaillé ensemble sur des textes de chansons. J’espère vraiment que nous le ferons de nouveau. Mais il ne faut pas non plus tomber dans le piège de vouloir, puisque nous créons tout deux, le faire ensemble à tout prix. Ce serait un très bon moyen de s’engueuler, d’autant que nous sommes tous deux assez directifs et têtus.

Sandra: Tous nos projets sont communs, en un sens. L’autre y participe, même indirectement (il est là dans les insomnies, les doutes, les succès, les pleurs, même dans les phases d’isolement).

Mais pour une création conjointe à proprement parlé, je ne sais pas… Erwan est un orfèvre de l’écriture, il pense et façonne méticuleusement chaque pièce, la travaille et la retravaille jusqu’au résultat parfait (ce dont il ne conviendra jamais). Moi je suis plus brouillonne, intuitive. Il dirait que je bâcle, moi qu’il tatillonne, et tout cela finirait comme nos histoires de vaisselle, en éclat.

Mais des chansons, oui, pourquoi pas. On en a écrite une déjà, sur la nécessité d’inventer un nouveau langage amoureux («Ba.-BA sans les L réapprendre à délier, nos langues de l’appris, de l’apprivoisé »…) .

11. Sandra, pourquoi ce projet Je t’aime maintenant ? Quelle est la leçon que vous en retirez ? Erwan, dans un projet tel qu’Autogenèse (et les futurs tomes), quelle est la place que l’on accorde à l’amour dans cette critique virulente du monde tel qu’il est ?

Sandra: J’ai imaginé Je t’aime [maintenant] pour interroger notre rapport à l’instantané et à l’exclusivité dans l’histoire d’amour. Nous savons tous que nous ne sommes pas les seuls à composer le parcours de l’autre, que les mots qu’il nous adresse ont déjà été prononcés pour d’autres.

Faut-il en faire abstraction, ou au contraire admettre que ce passé construit la personne que l’on aime aujourd’hui ? J’ai débuté ce projet à la rencontre de mes anciens amours juste avant de rencontrer Erwan. Et depuis, sans que nous l’ayons décidé, ce cadran s’est arrêté sur cette 25ème heure, remettant en cause l’idée même de l’éphémère. La leçon est donc surtout une leçon d’humilité. Je parle d’amour mais n’y comprend toujours rien.

Erwan: Ah mais chère Charlotte, mon prochain roman parle d’amour, vous allez voir ! Et déjà dans Qu’avez-vous fait de moi ?, Léopold a un rapport biaisé au monde et à autrui parce qu’il s’aime mal (trop ou pas assez) ; partant, il sabote, inconsciemment, toutes ses relations amoureuses. Dans Autogenèse, il est aussi question d’amour : entre Virgile et Adèle, mariés de longue date, et l’amour est au centre de la vie de Jessica – ce qui la rend si malheureuse, d’ailleurs.

Crédit photo: Nora Aguer

Crédit photo: Nora Aguer

12.« Je t’aime maintenant… et plus si intensité », c’est finalement peut être cela la recette du bonheur : faire durer l’intensité ? Un remède miracle ?

Sandra: Non, pas de remède. Cet aveu est juste la seule promesse que je sois en mesure de tenir. Celle d’un amour sincère et pas bricolé, rafistolé à tout prix. Certains pensent qu’il faut se battre pour faire durer l’intensité. Je ne suis pas vraiment d’accord avec ça. Lorsqu’un roman est achevé, même s’il a été une belle réussite, il ne faut pas forcément chercher à en écrire la suite. S’échiner à retrouver l’élan des débuts, si élan il n’y a plus…

Alors bien sûr, comme toutes les petites filles élevées à l’idéal Candy, j’aimerais que l’avenir me prouve qu’il est des relations qui ne fanent pas. Un prince des collines planqué pour chacune quelque part. Bilan en toute fin de cadran, si nous pouvons patienter jusque-là.

Erwan: Pas mieux. J’ai eu pendant longtemps des postures théoriciennes sur ce qu’était l’amour, comment vivre avec ses sentiments, bla bla bla. Aucune idéologie amoureuse ne résiste à l’épreuve des faits et des jours. Alors on y va, à fond (même si je suis un vieux diesel par rapport aux capacités amoureuses 16 soupapes injection de Sandra) !

13. Le sentiment qui vous habite à cet instant

Sandra: L’envie.

Erwan: La sérénité.

14. L’amour, source d’inspiration ultime ? Parfois, le cliché veut qu’un artiste ne soit bon que s’il est malheureux et forcément seul, une absurdité ?

Erwan: C’est la colère qui me fait écrire, pas l’amour. Mais le manque d’amour, autour, me met en colère.

Quant au cliché des chants désespérés qui seraient les plus beaux… On traîne cette vision rance et nombriliste de l’artiste génie incompris depuis la période romantique, à un moment où l’individu surgissait peu à peu au monde à la suite du « je pense donc je suis », puis des Lumières, de la Révolution enfin, qui réinventa le citoyen en cassant les ordres. Il serait peut-être temps d’en sortir, non ? Je me considère comme un artisan, et personne n’a jamais prouvé qu’un ébéniste faisait une plus belle table si sa femme venait de le quitter.

Sandra: Quand j’aime trop (ou trop mal) je ne mange plus, je ne dors plus, l’idée de l’autre occupe tout mon temps, toute mon énergie. Quand je n’aime pas (ou que l’on ne m’aime plus), je me cache, je m’enferme, sans plus d’envie, et a fortiori sans plus d’envie de créer.

L’inspiration se pointe à l’équilibre. Quand j’aime juste.

Et depuis deux ans, les idées se bousculent…

Crédit photo: Nora Aguerguan

Crédit photo: Nora Aguerguan

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2 Réponses to “La rencontre (suite)”

  1. lucie 13 avril 2013 à 13:51 #

    j’adore cette suite et ce que dit Sandra de l’amour. Oui on s’en fout que ça dure. Et non il ne faut pas à tout crin chercher à retrouver l’élan premier. Et je me rends compte que je ne suis pas la seule dont le comportement est dicté par les sentiments… Merci merci merci cet interview est un ravissement ! Je n’en aime que davantage ces deux auteurs déjà coupdecoeurisés !

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