Une photo, quelques mots: L’homme seul

10 Déc

Si la photo de la semaine dernière m’a emmenée sur des chemins légers et drôles, la photo proposée par Leiloona cette semaine m’a conduite dans la direction opposée : du sombre et du noir. Vous voilà prévenus…

Bonne semaine à tous quand même!

Crédit photo: Romaric Cazaux

Crédit photo: Romaric Cazaux

Tu étais toujours devant.

Fonceur. Frondeur.

Quelque soit le défi, tu étais toujours celui contre lequel on ne voulait pas lutter, celui qui jetterait son corps dans l’inconnu, qui laisserait les encombrants au bord de la route pour aller plus vite. A peine acceptais tu d’écouter les consignes.

En montagne, un été, il y avait eu la première frayeur. Cette avalanche. Tu avais été prévenu. Inconscient, tu étais parti quand même. Des sauveteurs avaient risqué leurs vies pour toi. J’étais en colère, la seule qui ne t’avait pas couvert de câlins quand tu étais sorti de l’hôpital. Je t’en voulais de ton inconséquence. Les autres en riaient, usaient de termes que l’on attribuerait à des enfants : cabotins, tête brulée, besoin de tout tester. Tu avais promis de te calmer.

Tu avais tenu deux mois.

Et tu étais reparti. Tu hurlais que la vie ne valait la peine d’être vécue que si elle était extrême, qu’il fallait sans cesse fleureter avec le danger pour se sentir vivant.

J’étais celle qui aurait du comprendre, mais je ne pouvais pas cautionner ce risque permanent, ce fil sur lequel tu te balançais et sur lequel tu nous forçais à vivre.

J’avais accepté de te suivre dans ce trek dans le désert, en me disant que nous allions passer des moments ensemble et que tu serais différent. Dès le début, tu avais trouvé en ce jeune garçon un compagnon de jeu, aussi têtu et joueur que toi. A chaque excursion, il fallait être le premier. Tu avais enfilé cette tenue traditionnelle des hommes dans le désert, tu avais toujours eu cette facilité à t’adapter. Et vous aviez presque couru. Arrivé au sommet, il paraît que vous avez ri de nous voir si petits en bas, points minuscules dans l’immensité. Melvil avait son appareil, il avait pris cette photo de toi.

Il ne savait pas qu’elle était sans doute la plus représentative de ta personne, le premier, tout en haut. Le seul.

Il ne savait pas que cette photo deviendrait tristement célèbre.

Il ne savait pas que c’est sur elle que je pleurerais un jour.

Des larmes de colère et d’incompréhension. Crois moi elles sont plus douloureuses que celles de tristesse, plus lourdes.

Les médias s’acharnaient sur cette photo, lui donnaient un sens qu’elle n’avait pas, mélangeaient tout comme à chaque fois. Les amalgames et les préjugés ont la peau dure. Le sensationnel, il n’y avait que ça !

Ils te déshumanisaient, oubliant qu’un jour des gens avaient pu t’aimer et t’aimaient encore. Malgré tout.

Les questions, l’incompréhension. Voilà avec quoi nous devions vivre.

Comment as tu pu ?

A quoi as tu pensé à ce moment là ? Qu’est ce qui t’animait ? Qui avait su trouver le chemin qui menait à tes peurs pour les exploiter si bien ? Comment avais tu pu succomber à ces sirènes hurlantes ?

T’avait on promis la sensation la plus grisante qu’il soit pour que tu enfiles cette ceinture et que tu t’approches de ce café ? Je t’imagine y entrant avec ce sourire qui ne te quittait jamais, ce sourire qui parfois te tenait éloigné de la réalité. Personne ne pouvait se méfier.

Personne ne pouvait concevoir que le beau jeune homme blond, brillant et généreux s’était transformé en monstre froid et inhumain.

Ce jour là, tu avais décidé de tuer des inconnus, par conviction paraît il, par folie sans doute, par dégoût de la vie peut être. On ne saura jamais. Tu es mort avec eux, le saut ultime.

Tu étais mon frère.

Un inconnu.

 

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7 Réponses to “Une photo, quelques mots: L’homme seul”

  1. lucie38 10 décembre 2012 à 09:40 #

    Texte fort. Rythme parfait. J’aime.

  2. Aurel 10 décembre 2012 à 12:43 #

    oh, la chute arrive comme une claque … c’est beau, touchant.

  3. Yosha 10 décembre 2012 à 17:26 #

    Il est très fort ce texte… moi non plus je ne m’attendais pas à la fin.

  4. Leiloona 10 décembre 2012 à 22:06 #

    Je ne m’attendais pas à ça … Poignant.

  5. les Livres de George 11 décembre 2012 à 07:45 #

    Un très beau texte que tu as su mener jusqu’au bout avec cette chute très surprenante et poignante.

  6. Morgane 11 décembre 2012 à 17:16 #

    En effet : Une claque ! Bravo et Merci !

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  1. Partir …. même loin de la région du coeur … | - 10 décembre 2012

    […] Cardamone : Grains de sable George : La fièvre des grands espaces L’Insatiable : L’homme seul Lucie Posted in # Parfois j'écris …, Atelier d'écriture, Une photo, quelques mots Tagged […]

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