Une photo, quelques mots.

5 Nov
On reprend les habitudes, doucement. Voici donc l’atelier de Leiloona

Crédit photo: Romaric Cazaux

Moi, le « c’était mieux avant », ça m’énerve.

A chaque fois, on me parle de ces constructions qui vont prendre la place des champs en me disant que c’est terrible, que je dois être horrifiée. Ah où va la France ?

Le cliché.

Je n’ai jamais rien dit de tel moi, même pas un début de critique. Rien.

Mais vu que j’habite dans une ferme, au milieu d’une région agricole et que je suis âgée, je suis forcément nostalgique du temps d’avant.

Ils ont besoin de quelqu’un sur qui appuyer leur combat, alors ils se sont dit  qu’une petite vieille du coin, courbée et avec canne, ça faisait cru local.

J’aurais du me méfier quand ils ont voulu m’interviewer sur ce chantier et me prendre en photo. J’avais rien à dire, j’ai juste dit qu’il fallait attendre et puis que si cela permettait aux gens d’être heureux, de créer des emplois et bien pourquoi pas.

En lisant l’article, je n’y reconnais rien. Ils ont eu envie de mettre ce qu’ils voulaient.Et puis cette photo, je m’appuyais pour reposer ma jambe meurtrie et hop une photo avec la campagne derrière, le regard perdu.

Il faudrait que je me révolte.

Parce que le travail de la terre, moi, je ne le souhaite à personne. Si Georges et Oscar m’entendaient, des noms d’oiseaux siffleraient longtemps dans mes oreilles. Sauf que la vérité, elle est là. Ceux qui disent que c’est un beau métier ne le connaissent pas. Ils n’ont jamais ressenti ce corps épuisé, harassé, qui jamais ne retrouve sa position naturelle. Ces mains constamment sèches et rugueuses. Ce dégoût des légumes que l’on cultive. Cette odeur persistante des bêtes. La vie rythmée par les moissons, les tempêtes et les traites. Certains mots inexistants : vacances, repos, voyage. La fatigue constante.

Je n’ai pas eu le choix moi, sinon je serais partie. Loin. Entre les buildings. Du bruit et de la vie. Des humains plutôt que des bêtes. Le calme est un vacarme silencieux qui prend trop de place, toute la place.

Moi j’aurais voulu vivre vraiment et ne pas me contenter de survivre.

Alors, non je ne suis pas nostalgique du temps d’avant. Ma seule nostalgie, c’est celle de ma vie, celle de ne pas avoir eu le courage de fuir, quand il était encore temps.

Fuir pour vivre. Vraiment.

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17 Réponses to “Une photo, quelques mots.”

  1. Corinne (Couleur Café) 5 novembre 2012 à 06:27 #

    Magnifique ! Belle semaine ♥

    • insatiablecharlotte 7 novembre 2012 à 23:03 #

      Merci Corinne. Je reprends doucement l’écriture, tes encouragements me rassurent! Merci!

  2. Yosha 5 novembre 2012 à 08:00 #

    Moi aussi le « c’était mieux avant » ça m’énverve ! Texte original, j’aime beaucoup !

  3. lucie38 5 novembre 2012 à 08:58 #

    comme toi je l’ai vu rebelle, colère, cette femme. Comme certaines femmes dans « à défaut d’Amérique » et pour survivre, la tienne a étouffé ses rêves d’ailleurs, s’est résignée à la vie de la terre, pas aussi facile que l’imagine les citadins… joli texte.

  4. zeldaetloulou 5 novembre 2012 à 10:27 #

    Dommage qu’elle ne se soit pas révoltée avant… Avec le caractère que tu lui as imaginé, elle aurait pu en vivre des aventures !

    • insatiablecharlotte 7 novembre 2012 à 23:03 #

      Parfois le caractère ne suffit pas, les traditions et les pressions de la société sont trop fortes.

  5. Adèle 5 novembre 2012 à 11:35 #

    Très belle photo et très beau texte effectivement !

  6. Stéphanie 5 novembre 2012 à 12:00 #

    point de vue très intéressant, qui change des idées de reçues, du bonheur de la campagne et de travailler la terre et montre le dur réalisme de la vie de paysan.J’aime bcp

    • insatiablecharlotte 7 novembre 2012 à 23:02 #

      Merci beaucoup Stéphanie. J’avais envie de m’éloigner de ces idées justement, de cette première impression que peut donner cette photo

  7. Leiloona 5 novembre 2012 à 23:06 #

    Ah nos femmes ont eu des vies opposées. 😉

    • insatiablecharlotte 7 novembre 2012 à 23:01 #

      Effectivement Leiloona!! Bravo encore pour cet atelier, lire les différentes interprétations est vraiment intéressant!

  8. Cardamone 6 novembre 2012 à 21:37 #

    Très bon texte. Bien vu le coup de l’instrumentalisation de la photo et de l’article où elle ne reconnaît rien.

    • insatiablecharlotte 7 novembre 2012 à 23:00 #

      Merci beaucoup Cardamone. J’ai tout de suite voulu prendre le contre-pied de la première impression que peut donner cette photo!

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  1. Apparences … | - 5 novembre 2012

    […] L’Insatiable […]

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