L’instant (une photo, quelques mots)

4 Oct
Leiloona de Bric à Book avait proposé cette photo pour l’atelier de lundi, j’ai tout de suite accroché mais il me fallait du temps pour reprendre mon crayon… Voilà ma petite participation…

Crédit photo: Romaric Cazaux

C’était un vendredi. Un jeudi peut être.

Ce dont je me souviens clairement c’est de ce sac énorme qui me blessait les épaules et ta silhouette au loin. Au début, j’ai cru à un mirage, c’est Irène qui devait être là, comme tous les soirs. En approchant pourtant, tu prenais corps, c’était bien toi.

Certaines auraient sauté de joie, mon premier sentiment a pourtant été la peur : il devait être arrivé quelque chose de grave pour que tu sois là à la sortie de l’école. Tu t’es approché en saisissant mon sac pour me débarrasser de ce poids trop lourd pour moi et tu m’as demandé si la journée s’était bien passée. Je te regardais un peu craintive, tu as rapidement vu que je m’interrogeais. Tu m’as rassurée, me disant que tout allait bien mais que tu avais envie de passer un moment avec moi, que tu voulais m’emmener dans un endroit que tu aimais.

Seulement à cet instant, j’ai pu me détendre. J’allais passer un moment seule avec toi. En y réfléchissant, je crois que c’était la première fois. Un moment en tête à tête avec mon père. Il fallait que je savoure.

Nous sommes montés dans la voiture. Tu m’avais apporté un goûter digne d’un festin. Je m’empiffrais de gâteau au chocolat pendant que nous roulions.

Je n’ai pas cherché à savoir où nous allions. Je te regardais, fière de me tenir à tes côtés. Tu ne savais pas que je n’avais pas le droit de m’asseoir devant,comme les grands.

Tu as garé la voiture et nous sommes sortis. Nous avons marché quelques pas et là, tout à coup, la mer.

J’avais l’habitude de la voir, mais ce jour là, tout prenait un tour différent.

Tu as saisi ma main. Je crois que toujours je me souviendrais de ce contact, doux et ferme. On s’est avancé sur la jetée, jusqu’au point le plus extrême, un pas de plus et nous étions dans l’eau.

On est resté un moment immobile à regarder la mer. Je n’osais pas parler. Ne pas rompre cet équilibre instable, cet instant hors du temps. Juste vivre, profiter.

C’est toi qui a bougé en premier, tu m’as regardé longuement avant de replonger ton regard dans l’horizon et tu as commencé à parler. Je ne savais pas si ces mots m’étaient vraiment adressés ou si tu te parlais à toi même.

Le discours est encore flou pour moi, des bribes seulement me sont restées en mémoire. Tu disais que cet endroit devait devenir un refuge, qu’il suffisait de regarder la mer pour tout oublier. Faire face à la vie était un combat quotidien mais la seule solution pour le gagner était de toujours rester droit et fier, voilà ce que tu murmurais. Ne jamais flancher, un genou à terre et c’était la fin.

Tu as du sentir ma main trembler dans la tienne. La peur, l’angoisse. Je ne comprenais pas ce que tu voulais me dire, tu semblais tellement loin. Tu me faisais peur.

Tu t’es arrêté, tu t’es abaissé et tu m’as pris dans tes bras en me disant que tu m’aimais mais qu’il fallait que je sache certaines choses sur la vie, que tu voulais que cet endroit devienne mon antre. Tu essayais sans doute de me faire comprendre ce que la vie allait être, tu voulais me protéger toujours mais tu savais que tu ne pourrais pas, que les coups et les gifles allaient un jour m’atteindre, que toujours je ne serai pas cette petite enfant que l’on tentait de contenir dans un cocon mais qui déjà ressentait le monde dans toute sa gravité.

Tu t’es relevé. On est resté encore un moment face à la mer, jusqu’à ce que le vent se lève et nous oblige à rentrer.

On est reparti en silence à la voiture, avec toujours ta main chaude qui tenait la mienne. Cette fois, tu m’as installée derrière. Tu pensais que je ne les verrai pas mais je les ai entendues, ces larmes qui coulaient le long de tes joues. J’ai simplement souri dans le rétroviseur lorsque tu as daigné regarder dedans. Un sourire de petite fille. J’aurais pu te dire mille choses mais je savais qu’il fallait que je reste à ma place et ne pas devenir celle qui protège.

Nous sommes rentrés. Maman nous attendait et tout est redevenu normal.

C’était il y a trente ans. Aujourd’hui, au dessus de mon bureau, il y a cette photo qu’un passant avait pris, il avait trouvé que nous étions beaux. Il était venu de le dire au moment où nous avions repris la voiture, tu lui avais donné notre adresse et depuis cet instant, toujours cette photo m’accompagne. La regarder suffit à faire remonter les souvenirs et à savoir que si la vie n’est pas un chemin facile, je ne serai jamais seule car toujours tu seras là. Je sentirais toujours ta présence. Douce mais ferme.

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6 Réponses to “L’instant (une photo, quelques mots)”

  1. LindaG 4 octobre 2012 à 17:22 #

    Contente de te retrouver sur ce type d’exercice où tu m’éblouies à chaque fois….

  2. lucie38 4 octobre 2012 à 20:01 #

    impossible de protéger ses enfants des tempêtes de la vie, elles sont nécessaires pour grandir…

  3. christine 5 octobre 2012 à 08:37 #

    Il est magnifique ce texte, vraiment touchant. Continue.

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