Le vélo… (une photo, quelques mots)

7 Mai

Qui dit lundi, dit…

Voici la photo proposée par Leiloona:

Crédit photo: Kot

Le camion était rempli, les dernières petites affaires avaient trouvé leur place dans la voiture. Je demandais à Hugo de me laisser faire un tour de la maison, le dernier, toute seule, pour vérifier que rien n’avait été oublié et surtout pour dire au revoir à cet endroit.

Je m’avançais vers la maison, un peu fébrile. Je me croyais indifférente aux lieux et pourtant je me sentais troublée par cet adieu.

J’avançais dans les pièces, en silence. Mes pas résonnaient, le silence était assourdissant. Les pièces paraissaient immenses, alors qu’elles m’avaient toujours semblé trop étroites, les murs trop présents et l’air trop lourd.

Les souvenirs envahissaient mon esprit, tout était confus, des odeurs, des sons me revenaient. Rien de palpable, rien de bien délimité, juste des ressentis.

Les chambres semblaient toutes identiques alors qu’elles nous avaient abrités tous les quatre pendant tant d’années, elles avaient été le témoin de tant de choses, de discussions interminables, de disputes mémorables, de rêves fous. Des portes avaient claqué, des larmes avaient coulé et pourtant à cet instant, la maison était si froide.

Il avait fallu quitter cette maison, je ne pouvais pas, je ne pouvais plus revenir, ici, sans eux. Les fantômes seraient trop présents, les souvenirs trop douloureux.

Et pourtant, un sentiment contradictoire m’habitait, une peur sourde et diffuse. C’était la dernière chose qui restait, le dernier témoin de ce qu’avait été ma vie.

Je continuais mon parcours sans m’en rendre compte, me laissant guider par mes pas. Tout semblait vide, désespérément vide, démesurément vide.

Je passais dans la véranda, seule pièce qui m’avait toujours semblée lumineuse et dans laquelle j’aimais m’emmitoufler dans une grosse couverture, en hiver, pour lire ou rêver, je savais que personne ne me dérangerait, il y faisait trop froid.

Au détour d’un regard, je le vis, là, seul, appuyé sur le mur. La seule chose oubliée dans cette maison, ce vélo, celui de mon enfance. Le théâtre de tant de chutes et d’efforts.

Il était là, comme le symbole de tant de choses. Je n’avais jamais été très douée avec cet engin, un sens de l’équilibre défaillant, un goût du risque inexistant. J’avais été obligée d’en faire, il le fallait, tout le monde fait du vélo, sauf que j’étais tétanisée dessus, tout défilait trop rapidement, sans que je ne puisse rien contrôler, rien retenir.

Mon père me criait toujours qu’il fallait que je grandisse un peu, que j’enlève ces petites roues et que je me lance. Me lancer… dans la vie… Grandir vraiment, ne plus être cette petite fille qu’il fallait conduire. Avancer, ne jamais reculer, toujours aller vite, de plus en plus vite.

Finalement, j’avais conduit ma vie comme ce vélo : sans équilibre, posant toujours le pied par terre quand les choses devenaient trop importantes, trop dangereuses.

Sauf que là, on venait de m’enlever mes petites roues, sans que j’y sois préparée, sans me prévenir et il allait falloir que j’avance toute seule, je ne verrais plus le regard tendre de la mère, je n’entendrais plus les rires moqueurs de ma sœur et les reproches chaleureux de mon père.

Ils avaient été emportés loin tous les trois…  Parce qu’un homme pressé avait rouler trop vite…

5 Réponses vers “Le vélo… (une photo, quelques mots)”

  1. Leiloona 7 mai 2012 à 07:10 #

    Je suis émue … Une histoire qui ressemble à la mienne, mais surtout un sens assez étonnant de réalisme. Tout simplement merci.

  2. Douchka de chez Catbibi 7 mai 2012 à 10:26 #

    Emouvant………….

  3. lucie38 7 mai 2012 à 11:40 #

    Mais quel texte !! leiloona et toi vous me ravissez ce matin, vos mots foncent droit vers le coeur et touchent. Mon petit vélo de gamine était rose, j’ai fait du vélo parce qu’on partait en classe de mer et que j’étais la seule à ne pas savoir en faire au CE1. Je n’ai jamais vraiment aimé ça à cause du fragile équilibre quand on est sur la selle et j’ai toujours le pied prêt à toucher le sol au cas où. La dernière fois que j’ai voulu enfourcher un vélo, je ne l’ai pas fait craignant le ridicule…Cette femme devenue orpheline à cause d’un chauffard est touchante. Qui est cet Hugo qui l’accompagne dans cette entreprise difficile qui consiste à vider la maison familiale ?

  4. mathylde 7 mai 2012 à 17:48 #

    Un très beau texte, très émouvant. Bravo !

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  1. Le tourbillon de la vie … | Bric à Book - 30 mai 2012

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