Des mots, une histoire (8)

27 Jan

Après des doutes et des questionnements, voici la suite des aventures d’Agathe… Encore un peu long sans doute pour certains et pour le format blog mais je n’ai toujours pas résolu mes doutes existentiels donc voilà le texte, c’est sorti comme ça (et je ne relis pas mes textes donc hop, je publie!)… Affaire à suivre!

Les mots imposés par Olivia étaient:

pamplemousse – bonheur – insomnie – feu – artifice – mensonge – niais – pelouse – tarification – irremplaçable – vamp – tourbillon – pierre – choux – abside – mousse – choeur – douceur – désir – marmelade – trousser – perroquet – carrefour – bouquet – bas – lumière – désespoir – astragale – hologramme

LUI

Il allait appeler le cabinet, dire qu’il était souffrant et qu’il ne reviendrait qu’en fin de semaine. Il prenait peu de vacances, il pouvait bien s’exiler quelques jours. Il allait laisser un message sur le répondeur, cela faciliterait les choses, pas d’explications supplémentaires à donner, pas de mensonges à soutenir. Il composa le numéro et après deux sonneries entendit la voix de Pierre. Il raccrocha aussitôt. Comment pouvait-on être sur son lieu de travail le 25 décembre au matin ? Pierre avait pourtant une famille, des petits enfants.

Ce métier était vraiment de l’esclavage… Il était en train d’entrer dans ce petit jeu lui aussi, qui consiste à ne plus savoir à quelle heure commence la soirée, qui vous fait oublier que l’on est dimanche. Il essayait de se préserver mais il était aspiré insidieusement par ce conformisme. Il commençait à gagner confortablement sa vie, il fallait bien qu’il y ait un prix à payer et c’était celui là : travailler, travailler toujours et encore, ne jamais être déconnecté. Tout à coup, cette vie lui paraissait stupide ; il n’était même pas capable de dire s’il aimait son travail. Sans doute un peu, mais il était loin de ses illusions de lycéens. Il faisait partie de ces jeunes cadres dynamiques, de ces hommes que l’on croise en costume, marchant vite, ne perdant jamais une minute, trouvant que tout va trop lentement, disposant du dernier gadget technologique à la mode, comme ce petit appareil permettant désormais de faire des conférences avec des hologrammes… Ce n’était plus des humains mais des machines…

Il n’était pas comme cela avant…et se promettait de ne pas le devenir, de ne pas se laisser happer par ce tourbillon, par cette exigence de rentabilité, de ne penser plus qu’à la tarification sans prendre le temps de traiter l’humain, il fallait trousser les dossiers sans trop s’y attarder. Il s’était promis de ne pas se croire irremplaçable comme bon nombre de ses collègues, de ne pas se laisser attirer par l’artifice de la profession, par les cocktails et ces lieux où tout n’est que représentation et mensonge, où les vamps  vous tournent autour attirées par le pouvoir et la réussite, où l’on foulait les pelouses des plus grands hôtels particuliers en sirotant des cocktails perroquets improbables au goût de pamplemousse, dans lequel on ajoutait quelques gouttes d’astragale pour tenir jusqu’au bout de la nuit.

Et pourtant, il fallait se rendre à l’évidence : il était devenu comme cela, il faisait partie de cette caste. Il n’éprouvait tout à coup que dégoût et mépris, qui étaient-ils pour croire qu’ils étaient l’élite, que sans eux rien ne tournerait ?

Le départ précipité d’Agathe lui renvoyait son image, sa servilité, son addiction absurde à un monde qui pourrait le laisser pour mort en un instant s’il commettait une erreur, une seule. Il se trouvait pathétique et ridicule. Il n’avait jamais pris au sérieux le côté un peu fleur bleue et idéaliste d’Agathe… Et pourtant, il devait l’aimer pour cela, pour cette fantaisie qu’elle lui apportait, pour la douceur dans laquelle elle l’entourait, pour cette folie qui la caractérisait une fois les périodes de désespoir passées. Elle était multiple, complexe, compliquée mais elle était entière, elle ne transigeait pas.

Il n’avait pas pris conscience de tout cela, il se moquait gentiment de certaines manies, comme ces citations qu’elle exposait partout dans l’appartement comme des préceptes de vie, cela lui semblait un peu ridicule et niais, cela ne servait à rien, ce n’étaient que des mots. Elle vivait dans un monde de mots, toujours le nez dans un livre, toujours en quête de vies plus extraordinaires les unes que les autres, elle vivait mille vies, mais il avait la sensation qu’elle vivait par procuration, que jamais elle ne serait satisfaite de sa vie à elle, de la vie qu’ils essayaient de mener ensemble et puis il avait l’impression qu’elle lui échappait quand elle était dans ce monde là, qu’il ne faisait alors plus partie de son univers. Il n’aimait pas quand, prise d’insomnie, elle se levait pour aller lire, il aurait préféré qu’elle se blottisse contre lui, qu’elle reste juste là, tout près de lui. Il avait besoin de sa présence, de sa lumière.

Et pourtant, si c’était elle qui avait raison ? Si les mots avaient ce pouvoir de changer la vie ? Il n’y prêtait pas assez attention. Lui, finalement, il croyait en des valeurs qui n’existaient pas, qui n’étaient qu’éphémères et sans saveur, qui ne représentaient rien, que des feux de pailles, des illusions, des idées que l’on se forge pour se donner bonne conscience.

C’était évident qu’Agathe ait eu besoin d’air car tous ces mots, elle y croyait elle, elle voulait accomplir sa vie et ne pas se contenter de suivre le mouvement, de s’enfermer dans le moule dans lequel on l’avait placée, c’était elle qui avait raison et personne ne l’avait cru. Tout le monde était pris dans son quotidien, ses habitudes qui évitent de se poser trop de questions, ce quotidien où l’on ne fait que survivre et non vivre. Il avait l’impression qu’Agathe l’avait propulsé au milieu d’un carrefour et qu’il fallait qu’il choisisse un route…

Il ne fallait pas tout remettre en cause évidemment, ne pas tomber dans l’extrême : il ne se retrouverait pas du jour en lendemain moine dans cette magnifique abbaye qu’ils avaient visité un jour en vacances s’extasiant sur sa magnifique abside et prenant le temps d’écouter le chœur qui officiait ce jour là , ou en train d’élever des chèvres, cultiver son jardin et vendre choux, marmelade et autres produits locaux à des touristes de passage au fin fond de la Corrèze.

Souvent, le refus de la société engendrait ces comportements mais Agathe ne voulait pas cela, elle voulait juste trouver sa place et ne pas se contenter de celle qu’on lui avait assignée, elle voulait juste sentir la vie, pouvoir se retourner à la fin de celle-ci en se disant qu’elle avait accomplie des choses, qu’elle avait vécu.

Lui, se retournerait et verrait quoi ? Une carrière plutôt réussie mais pas brillante, des milliers d’heures de travail pour quoi ? Pour quelle reconnaissance ? Pour qu’il ne soit plus qu’un nom sur des archives que l’on oublie petit à petit ? L’important n’était pas là, c’était évident.

L’important, c’était elle et il n’avait pas su le voir, l’important, c’était de se sentir vivant et quand il y pensait, ce n’était qu’avec elle qu’il vivait ces moments là : leurs balades décalées, ces fous rires pour des bêtises d’enfants, les longues balades en forêt quand elle se mettait tout à coup pieds nus pour marcher sur la mousse, elle disait que cela l’apaisait, qu’elle avait l’impression d’être légère, les dîners qu’elle improvisait dans l’appartement digne d’un grand restaurant, les dimanches dans sa maison de famille où immanquablement elle cueillait les marguerites du jardin pour en faire un bouquet comme ces bouquets que les enfants offrent à leur maman pleins d’amour et de tendresse.

Il se remémorait tous ces souvenirs, trop rares…

Elle lui manquait terriblement, elle était celle qui lui rappelait ses promesses d’adolescents, celle qui lui apportait du souffle, de l’énergie. Sans elle, tout paraissait dérisoire. Mais il ne l’avait pas vu, elle était là comme une présence, il s’était habitué, ne prenait plus soin de la surprendre, de lui faire croire que le monde était beau et que c’était une princesse.

Une chose était certaine, c’est qu’il ne pourrait pas continuer sans elle. Il ne pouvait se résoudre à se dire qu’elle ne l’aimait plus. C’était un signe, un appel au secours pour lui dire : allez viens, on part, on va vivre, retrouve moi. Pour l’obliger à sortir de sa vie, à trouver le bonheur, le vrai, à retrouver le désir des choses simples.

Il pensait à tout cela dans ce train qui le menait en Bretagne, car après tout, c’était bien là-bas qu’il devait la retrouver, non ?

25 Réponses vers “Des mots, une histoire (8)”

  1. LindaG 27 janvier 2012 à 07:39 #

    Yeah, suis contente que tu ais choisi de continuer…
    Bon texte encore une fois.
    Va-t-il la retrouver ? La suite au prochain épisode.

  2. wens. 27 janvier 2012 à 08:05 #

    Il est dans le train… il devient raisonnable…il va peut-être se mettre à lire…On peut espérer de tendres retrouvailles…mais qu’en pense Agathe…je le saurai j’espère la semaine prochaine.

  3. lucie 27 janvier 2012 à 09:35 #

    moi j’adore ton histoire, ton Agathe est tellement attachante il faut dire… Lui me fait penser à Charles dans la consolante de Gavalda : il réalise qu’il ne vit pas sa vie, qu’il la subit, que l’essentiel est ailleurs. Il n’est jamais trop tard pour mettre un coup de pied dans la fourmilière, même si ça fait toujours un peu peur !!

    • insatiablecharlotte 27 janvier 2012 à 15:37 #

      Merci infiniment… J’ai lu La consolante il y a longtemps mais je n’ai pas de souvenir de ce Charles… Mais il y a un pas entre réaliser et oser tout changer!!… A suivre!!!

  4. Olivia Billington 27 janvier 2012 à 11:11 #

    Je me retrouve un peu dans ton Agathe, à me perdre dans les vies imaginées par d’autres, imaginées par moi… et dans cet amour qui meurt. Je t’en prie, si elle est partie, ne la fais pas revenir en arrière, tout quitter est une décision si difficile à prendre qu’une fois le pas franchi, il ne faut pas transiger… Tant pis pour lui qui l’aime toujours, il trouvera quelqu’un qui le mérite mieux, qui le mérite plus.

    • insatiablecharlotte 27 janvier 2012 à 15:19 #

      Tu sais bien que ce n’est pas moi qui décide… Mes personages font leur vie… !!!
      En tout cas, on sent toute ta force (et ta faiblesse?) dans ce commentaire… et si tu as réussi à tout quitter pour tes exigences de vie alors chapeau bas…

      • Olivia Billington 27 janvier 2012 à 16:40 #

        Je le sais fort bien… c’est pour cela que je te le disais, elle est partie, toi tu ne dois pas la faire revenir contre son gré. 😉
        Et ma faiblesse, oui… je n’ai pas encore franchi le pas, mais ça ne saurait tarder. Et ça fait mal.

      • insatiablecharlotte 27 janvier 2012 à 17:58 #

        Oui mais la fuite était elle la meilleure solution? Est ce vraiment définitif? Faut il tout changer? …. (je parle pour Agathe bien sûr et absolument pas pour toi!!)

      • Olivia Billington 27 janvier 2012 à 18:11 #

        Tout changer, je ne sais pas, probablement pas, il est toujours utile de garder des points de repère.
        Est-ce vraiment une fuite, pour Agathe, ou un retour aux sources, à son vrai moi ?
        Rien n’est jamais définitif, bien sûr (sauf la mort, et encore, si tu vas vers le surnaturel… 😉 ), mais… j’ai le sentiment qu’Agathe a besoin d’aller jusqu’au bout de son chemin, quitter à revenir sur ses pas, un peu, mais pas complètement. C’est impossible. Maintenant, elle me prouvera peut-être le contraire. 😉 C’est à elle de nous le dire !

  5. Little Cat 27 janvier 2012 à 13:58 #

    Superbe texte, Agathe et ses aventures pourraient faire l’objet d’une nouvelle, ou un roman ? La suite, la suite ♫

    • insatiablecharlotte 27 janvier 2012 à 15:17 #

      C’est trop d’honneur… Merci beaucoup… Au début, cela devait juste être une petite histoire courte mais là j’ai des idées, une trame et pas envie de les lâcher comme ça ces personnages… Merci pour ces chaleureux compliments!

  6. Ceriat 27 janvier 2012 à 14:08 #

    On ressent bien les sentiments de tes personnages, profonds et captivants. 😀 Ton histoire se tient bien et j’attends la suite. 😀

    • insatiablecharlotte 27 janvier 2012 à 15:16 #

      Merci beaucoup!! Moi qui ne supporte pas de me relire, il va falloir que je le fasse car j’ai semé des petits cailloux qu’il faut que je reprenne et surtout ça commence à faire pas mal de texte donc il faut justement que je tienne mon histoire…
      Merci en tout cas, ça me touche!!

  7. Pierrot Bâton 27 janvier 2012 à 14:36 #

    Voilà une prise de conscience tardive et bien venue …

    • insatiablecharlotte 27 janvier 2012 à 15:13 #

      Est ce vraiment une prise de conscience et non juste des pensées liées au départ de sa femme? Peut on vraiment changer?

      • Olivia Billington 27 janvier 2012 à 16:41 #

        Changer ? Non. S’améliorer, oh, un peu, mais si peu.

  8. lucie 27 janvier 2012 à 19:33 #

    bon bein voilà, hein, faut les réunir ces textes !!! et ce n’est pas seulement moi qui le dis !^^

  9. LindaG 27 janvier 2012 à 22:02 #

    Quel enthousiasme !!! Je dis OUI OUI et OUI : désormais, tu es OBLIGEE de poursuivre tes nouvelles du vendredi !!! HOURA HOURA

  10. Valentyne 28 janvier 2012 à 07:42 #

    Plein de détails qui sonnent vrai .
    Fantasque et indomptable Agathe 🙂

  11. La plume et la page 28 janvier 2012 à 15:52 #

    C’est évidemment Agathe qui a raison. On a qu’une vie!

  12. elcanardo 30 janvier 2012 à 14:50 #

    Ne pas lire les commentaires aurait été une erreur grave… C’est riche en enseignement et effectivement me confirme ce que je pensais déjà : tes personnages sont libres. Je vais faire comme tes fans… Patienter donc….

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