Si on parlait écriture avec Constance Joly?

18 Avr

Le matin est un tigre, premier roman de Constance Joly a été une émotion singulière, de ces lectures rares qui tempèrent nos vies. Je l’ai relu depuis, plusieurs fois, toujours bouleversée par ce qu’il dit de moi de manière si belle. J’avais envie de parler écriture avec Constance Joly, elle a accepté de relancer cette série d’interview.

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Ecrire à quoi ça sert ?

Ecrire, égoïstement, ça sert à vivre plus intensément. Quand je faisais de l’aquarelle, j’avais l’œil rectangulaire, j’isolais une partie du paysage pour le reproduire une fois rentrée chez moi. C’est pareil pour l’écriture, je vis avec le « regard actif ». Pour moi qui pense avoir une nature mélancolique, ça aide à recycler cette sensibilité exacerbée en mots, à en faire quelque chose. Sinon, écrire, ça sert à parler aux autres. A tenter de les rejoindre.

Le meilleur compagnon de l’auteur

Ses photos, ses livres, son petit musée itinérant. Pour moi, j’ai besoin de piocher sans cesse des étincelles dans mes trésors personnels. En face de moi, alors que je réponds à cette interview, j’ai une photo de Georges Perec écrivant, un autoportrait de Carel Fabritius, une carte postale des Demoiselles de Rochefort, le « Géographe » de Vermeer, un paysage de Corot, une photo de ma fille, une autre de moi à 25 ans en maillot de bains dans un jardin qui m’était cher, et une photo de John Lennon, période « Rubber soul ». J’ai à côté de moi, Les mémoires sauvés du vent de Richard Brautigan.

Son pire ennemi

J’aime trop la musique pour cumuler l’écriture et l’écoute d’une musique que j’aime en même temps. Je n’aime pas non plus écrire dans les cafés. Par contre, j’aime rêver dans les cafés, ce qui fait partie du processus d’écriture.

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V. Hammershoi

Une manie d’écriture ?

J’ai écrit Le matin est un tigre au milieu de la rumeur de ma famille. Il m’était difficile de m’isoler pour écrire, cela me semblait trop solennel. Je préférais me dire que je n’écrivais pas vraiment, et du coup, je le faisais assise à un bout du canapé pendant que ma famille regardait un match de foot. Il y a eu beaucoup de matches de foot en 2018, et j’ai pu beaucoup écrire ! Ce roman doit énormément à la FFF.  Pour relire, cependant, je me suis offert le luxe de me payer une chambre d’hôtel, à Paris, et j’ai travaillé en silence une soirée et une nuit durant. Pour le roman que je suis en train d’écrire, c’est différent, je peux désormais écrire seule dans une chambre. Je crois en fait que je n’ai pas de manies, j’écris partout.

 De quoi l’écriture doit-elle sauver ?

De son enfance. Comme le dit Modiano, on écrit « en espérant que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une bonne fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur ».

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Vivian Maier

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je n’ai aucun plan quand j’écris, ce n’est pas que je pense que c’est une mauvaise méthode, mais ce n’est pas la mienne.

J’écris avec mes obsessions, à partir d’elles, « pour savoir si les autres lecteurs n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu’ils les vivent à leur tout en oubliant qu’ils les ont lues quelque part, un jour ». (Annie Ernaux).

Je n’ai aucun message à faire passer (sinon, je ferais de la politique).

Le point de départ de l’écriture est, pour moi, une image, ou une phrase. Je comprends ce que je suis en train de faire en le faisant.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Un recueil de poésies, refusé.

Quelle sensation éprouve-t-on quand on a son premier roman entre les mains ?

C’est comme lorsque l’on découvre son nouveau-né. La crainte, l’euphorie, l’amour.

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 Définissez-vous par une œuvre d’art

Une photo de Vivian Maier. Une chanson de Billie Holliday. La scène finale des « 400 coups ». Une phrase de Carson Mc Cullers. La solitude d’une figure peinte par Hammershoi, ou Hopper. Un tableau de Bonnard. Glass onion des Beatles…

Un mot

La joie

Une première fois

La première fois que j’ai expérimenté la déception amoureuse. J’allais avoir un appareil dentaire, j’ai tenu à en prévenir mon amoureux de l’époque (j’étais en cinquième), je lui ai dit textuellement : « Je vais avoir un appareil dentaire, tu voudras quand même continuer de sortir avec moi ? ». Il m’a répondu « Non », sans rien ajouter. J’ai dit « Ok, je comprends » et je suis partie.

Citez trois ouvrages fondateurs

Frankie Adams de Carson Mc Cullers

The Dead de James Joyce

Le festin de Babette de Karen Blixen

Sucre de pastèque/la pêche à la truite en Amérique de Richard Brautigan

Le dernier roman qui vous a étonné

Matador Yankee de Jean-Baptiste Maudet. A priori, un univers étranger au mien. Et une familiarité immédiate, une proximité de la sensation, de la langue, de l’émotion. Sublime.

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Merci Constance et si vous n’avez pas encore lu son tigre, alors il faut vous dépêcher, c’est important de s’offrir du beau.

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Banc et baskets.

4 Avr

Les baskets étaient restées dans le meuble, déposées là à un retour de footing, délaissées plusieurs mois.

Ce matin, il fallait qu’elles retouchent terre ; à ne plus supporter son corps, l’astreindre et le faire souffrir.

Le même parcours, oublié pendant quelques semaines.

Longer le cimetière, à peine poser le talon pour ne pas réveiller ses habitants. Rejoindre la rivière, le parc désert des enfants qui viendront dans quelques heures faire d’une aire de jeux un bateau pirate ou un château fort. Prendre une grande respiration, regarder l’autre rive et sourire devant la maison bleue. Passer le long du stade qui n’entend plus résonner que les échos des voix de ceux qui ont escaladé les grilles pour défier la nature qui recouvre tout, ronces et lierre ont pris possession des gradins, la pelouse a repris de la hauteur.

Un peu plus loin, une résidence et son nom Front de Sarthe.

A peine vue sur rivière. Point de vacances, encore moins de mer, l’un de ces noms ridicules dont on affuble les lieux où la vie s’écoule différemment, où la liberté n’a plus de prise, n’est plus de mise, réduites à des murs, à peine une cour. Un arrêt de bus au pied permet aux trop rares visiteurs de s’y arrêter facilement, je l’imagine mis en avant dans la brochure qui vante l’endroit.

Sur le banc, dans l’abribus, il se tient là, un sac posé à ses côtés, abimé à ses coutures, trop plein de ce que sa tête ne retient plus. Je sais qu’à mon retour, deux bus auront passé et son chapeau n’aura pas bougé. Ce soir, il rentrera n’attendre personne, pas même le bus. Ou attendre sans cesse que le temps passe.

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Crédit photo: Sabine Faulmeyer

Je le salue, il me regarde avec étonnement, indifférence peut être. A quelques mètres, un panneau routier signale leurs présences comme on fait d’une école ou d’un sanglier. A quoi les apparente-t-on ?

A bien y réfléchir, ce panneau devrait disparaître ou être apposé sur chacun, attention fragile. Y a-t-il un moment où l’on cesse de l’être ?

J’accélère. Quand je passe à nouveau devant lui, les épaules tirent davantage, le pas se force, les muscles se crispent. Les pulsations me montent à la tête, l’acide lactique à l’œuvre dans les jambes. Je m’en fous, je continue, me fixe des objectifs ridicules, ne pas s’arrêter avant l’angle de la rue à venir au risque qu’un projet rêvé ne se fasse pas, me faire du chantage à moi-même.

Et penser à lui, sur son banc. A n’attendre plus rien.

Allez viens, on court à se faire éclater le cœur.

Ou on s’assoit sur un banc.

Maritima, Sigolène Vinson.

28 Mar

« Vestiges d’un monde qui carburait, les usines abandonnées qui bordent ses rives projettent leur ombre sur la paroi d’une falaise calcaire. Le dernier homme est là pour assister au crépuscule : sous les étoiles, se faisant l’effet d’un étranger à sa propre planète, il se sent enfin apaisé. »

Ils sont de ces petites vies comme le qualifieraient certains prétentieux. Ils sont ceux qui chaque matin se lèvent pour aller donner leur corps à cette usine qui les tuera, à tenter d’avancer, parce que c’est ce qu’il faut à ce qu’il parait. Ils sont ceux qui cherchent un but au pied posé chaque matin. Joseph et son silence en construction, Emile et ses petits-fils, Antoine et son intelligence folle, Jessica et son incapacité à bien aimer ou encore Sébastien et le regard qu’il cherche, Ahmed et le benzène, et les autres avec la politique à hauteur d’hommes, les gens à sauver juste à côté. Il y a eux, et il y a lui, l’étang de Berre, et les trésors qui le peuplent, entouré des monstres d’acier, faisant fi du calen qui tente de lui enlever, venant taper ses vagues contre une ville fantasmée, ressemblant fort à Martigues.

Il y a tout cela, et il y a la plume de Sigolène Vinson, cette tendre délicatesse, cette colère assourdie du monde fou. Mais il y a de la lumière surtout, celle du soleil du Sud et des corps chauds, celle de l’attention portée à l’autre.

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Il faut prendre le temps de lire Maritima, bercée par la densité du roman, cette écriture resserrée autour des sensations, des couleurs et des odeurs. Ressentir. Regarder vivre. Se décentrer pour être prêt à la rencontre.

Maritima devra faire date, parce qu’il a la force naturaliste et sociale d’un classique, parce qu’il dit quelque chose de notre époque, mais qu’il rappelle que quel que soit le décor, on se débat tous entre rêve et réalité, envie et besoin, pour se frayer une place, près d’une canne à pêche ou dans un poste envié. Il dit quelque chose et c’est beau, de l’humanité qui parcourt les êtres de ce roman, de cette beauté qui inviter à regarder la nature, même là où l’homme la maltraite.

Je me prends, depuis sa lecture, à regarder sur le bord de l’eau, à chercher Joseph. Je regarde dans les hauteurs des tours si l’ombre de Jessica passe devant la fenêtre. C’est un roman qui fait se lever la tête et ouvrir les yeux, parce qu’on se dit qu’on les rencontre partout ces personnages mais qu’ils demeurent invisibles si on ne s’y attarde pas. Il faut du talent pour les magnifier, Sigolène Vinson en a. Parce qu’avec ces yeux clairs, elle scanne le monde et le livre dans ses romans, dans celui-ci particulièrement.

On se prend à y penser souvent après la lecture, à sourire parfois, à avoir le cœur serré à l’évocation du banc des Vieux.

Les précédents romans de Sigolène s’apparentent à des quêtes où l’art peut sauver de la vie qui hoquette et d’une sensibilité qu’on ne sait pas contenir. Maritima est un apaisement, à regarder le gens vivre, on comprend que c’est la douceur et la tendresse qui donnent un sens à ce bordel.

Juste, être ensemble.

On pouvait être à ce point malheureux ou heureux qu’on serrait fort les autres, objets de nos passions, jusqu’à ne plus pouvoir s’extirper de la situation.

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Souvenir d’une animation de rencontre, quelque part non loin de Joseph et Emile…

D’autres, avant moi, parlent (et mieux que moi) de Maritima, filez les lire: Nicolas et le si beau chemin de bibliothèque de Sigolène, Nicole ou Virginie.

Le matin est un tigre, Constance Joly.

11 Fév

 » Si on l’entend, c’est qu’elle existe. Alma est-elle la seule à se défier de l’évidence? Certains, parmi les hommes, ont-ils comme elle un sentiment de solitude si grand, et ce depuis toujours qu’ils doutent même de leur matérialité. »

Il me fallait savoir par où commencer avant de poser les mots sur cette feuille, savoir quoi dire en premier.

Parler de littérature, c’est parler de soi. Parce qu’il n’y a que la littérature – peut être les arts en réalité- qui comble les vides et les absences à soi-même tout en vous tenant au bord d’un précipice, celui de vos failles.

J’utilise le vous alors qu’il ne faudrait qu’utiliser le Je.

Il n’y a jamais eu dans mes chroniques de volonté littéraire, parler d’un style, m’aligner sur une chronique classique où l’on dissèque les mots et leur portée, où l’on place le roman dans un courant, cela ne m’intéresse que si ça parle aux tripes. Je peux reconnaître une belle écriture, un travail d’écriture singulier mais ceux qui restent sont ceux qui s’adressent à l’animal derrière l’enfant docile, au corps avant la tête. Je ne sais pas bien à qui s’adressent mes chroniques si ce n’est à moi-même, pour laisser une trace de ce qui compose ma vie.

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Quand j’ai saisi ce roman, la quatrième de couverture m’intriguait, son titre aussi. Une amie bienveillante m’avait dit que ce livre était pour moi. Au bout de deux pages, je l’ai refermée, regardant au-dessus de mon épaule si Constance Joly s’y trouvait. Se lire pour se comprendre est une chose. Découvrir et comprendre des pans cachés par la lecture est une autre expérience, singulière et rare.

J’ai continué, reprenant littéralement mon souffle parfois. Je ne savais pas que je sombrais, m’enfermais dans une spirale de mère épuisée et de femme oubliée avant de lire Le matin est un tigre.

En le lisant, je me suis sentie grandir, ma colonne vertébrale s’est redressée. J’ai levé la tête et j’ai vu ce que j’étais en train de laisser en chemin, j’ai eu envie pour la première fois de faire naître la femme – un mot qui toujours me semble étranger à moi-même- qui se cachait derrière la fille, l’épouse, la mère et surtout derrière la petite fille trouillarde et sage.

Ce sont des fragments et des essences, des rencontres et des regards qui fondent une vie. Le matin est un tigre sera l’un de mes fragments, l’un de ces livres, ils se comptent sur les doigts d’une main, qui changent la ligne d’une vie, et lui donnent une assise. Il rejoindra ces trois romans qui ont précédé une décision dans ma vie.

Je ne vous raconterai pas l’écriture si sublime où pas une phrase n’est en dessous même pour décrire le quotidien et l’ordinaire, je ne vous détaillerai par l’histoire de cette mère qui oublie l’essence d’une vie, la sienne et celle de sa fille, je ne vous décrirai par la mer et les rencontres, le chardon et le sauvage.

Je ne dirai rien, vous le comprendrez.

C’est un roman qui autorise à devenir, qui accroche le cœur pour lui donner la force de battre plus fort.

Je dirais juste, je crois en pesant mes mots, que ce roman m’a sauvée du trou dans lequel je glissais.

Et peut-être que dire cela veut tout dire.

 

« Il suffit d’accepter. D’accepter tout d’elle-même. Sa fragilité comme sa force, sa laideur comme sa beauté. Il lui suffit de cesser de craindre en sa puissance. De consentir enfin à être elle-même. »

 

 

 

A nous regarder, ils s’habitueront. Elsa Flageul

11 Jan

Est-ce ça être parents ? Faire des tours de garde sur le chemin de ronde, l’un après l’autre ? Oui, pour que le château jamais ne s’écroule.

La maternité est l’aventure la plus vertigineuse, presque schizophrénique tant les sentiments se bousculent et le paradoxe est grand. Est-il possible d’éprouver à la fois tant d’amour et de dévotion et dans le même temps une angoisse frôlant la terreur parfois ? Elle est une expérience singulière, plus encore quand le bébé que l’on attend se décide à venir trop tôt.

C’est le postulat de départ du nouveau roman d’Elsa Flageul. Alice et Vincent attendent leur premier enfant avec ce mystère et ce bonheur fou que cela procure. César arrivera trop tôt, trop tôt pour ce corps encore en construction, trop tôt pour des amants pas encore prêts à devenir parents.

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Commence alors l’attente, l’angoisse, la plongée dans les recoins du service prématuré, les visages que l’on croise, les paroles qui assomment, la sortie sans le bébé au chaud dans son couffin, les sentiments que l’on n’ose dire, la solitude qui étreint.

Alice ne pleure plus, elle ne peut plus pleurer, il n’est plus temps pour les larmes, : les larmes c’est pour les nantis du désespoir, c’est pour le haut du panier, les larmes c’est les perles des bourgeois du malheur.

Parfois (souvent) à la mère, se soumet la femme. La maternité lisse les aspérités, fait enfouir les envies et les démons. Alice fait ce que l’on attend d’elle, mais vibre différemment, tente de se raccrocher pour échapper à la pente vers laquelle l’attente et la peur voudraient la faire glisser.

Elsa Flageul parvient à livrer un roman profond et intime, loin du tableau rose que l’on voudrait dresser de la maternité, sur cette femme forte et indépendante qui se trouve à la merci d’un petit corps en formation. Mais parce qu’un enfant se conçoit à deux, la voix du père n’est pas oublié dans ce roman, ce rapport différent à l’enfant, nécessairement mais dont les émotions peuvent être toutes aussi vives.

Il est difficile d’explorer la maternité sans glisser dans des clichés, en livrant précisément et viscéralement ce qui se joue, Elsa Flageul y parvient, non sans rappeler le magnifique roman, Mon amour, de Julie Bonnie, sur ce que la maternité fait de la femme et du couple.

Elles sont essentielles ces voix qui avec pudeur et délicatesse, force et intelligence, cassent les idées préconçues et écornent le mythe tenace et doux de la maternité bonheur pour décrire la réalité de ces sentiments ambivalents qui déstabilisent tant et culpabilisent tout autant.

Elsa Flageul confirme son talent d’écrivain de l’humain avec une écriture incisive, drôle parfois, émouvante toujours et qui s’en tient à l’essentiel des émotions et des situations pour que le lecteur se sente embarquer, se retrouvant face à un miroir.

 

Alors, doucement, Alice sombre.

Alice sombre et personne ne le voit.

 

Une très belle interview d’Elsa Flageul avec des lectures d’extraits du roman sur ce lien: https://www.rts.ch/play/radio/versus-lire-et-penser/audio/elsa-flageul-a-nous-regarder-ils-shabitueront?id=10119709&station=a83f29dee7a5d0d3f9fccdb9c92161b1afb512db

Petite anecdote: le jour où j’ai reçu ce livre, c’était un mercredi. Jour des enfants, jour de mes enfants. Les deux avec moi toute l’après midi, j’ai commencé les premières pages, je n’ai pas pu le poser, je l’ai lu avec leurs interruptions, leurs « maman tu m’aides », leurs rires aussi, avec un jouet dans une main, le livre dans l’autre, un répit un peu plus long le temps du bain, un œil sur yeux. Cela a rendu la lecture sans doute encore plus chargée d’intime, et j’ai eu l’impression ce jour de leur voler du temps pour moi. Il y a de cela dans la maternité, une question de temps, pour soi, pour l’autre, de vol aussi ou d’appropriation.

 

Derrière les murs, il était là.

21 Déc

Ce texte a été écrit suite à la rencontre organisée par les 68 premières fois à la maison d’arrêt du Mans le 21 décembre en compagnie de Guillaume Para, auteur de Ta vie ou la mienne.

Le premier rang inoccupé, la peur réflexe de l’école. Au deuxième rang, à droite, isolé, les autres se regroupent pour papoter parfois, pour se tenir chaud aussi, lui reste loin, son sac en plastique transparent bourré de feuilles griffonnées, chiffonnées, d’autres vierges en attente de mots, au milieu le roman de Guillaume Para.

C’est la première fois que je le vois.

Le col de son sweat mange la moitié de son visage, en guise de protection, la main souvent s’attarde dans sa chevelure ébouriffée, le corps engagé dans la conversation, si parfois la voix est basse, à devoir tendre l’oreille, ses épaules s’avancent, le corps parle, le masque tombe. Les mots sont intenses dès le départ, pas de manœuvres de dissimulation ou de minimisation du réel.

Plus de deux heures de discussion sur le roman de Guillaume Para, les pourquoi de l’écriture, le journalisme aussi. Sur la manière d’écrire et sur ce qui sauve une vie.

Au moment de remettre mon manteau, toujours ce déchirement de les voir repartir vers des murs plus hauts et des barbelés plus pointus, je lève la tête, entre les grilles, la lune déjà veille, ronde et pleine.

« Alors, ça s’est bien passé ? « 

La même question à chaque fois de la responsable qui ne peut pas assister à la rencontre, les réponses varient peu tant chaque rencontre, chaque fois, apporte de l’intense et du vivant. Là il y avait autre chose, le chamboulement d’une rencontre. Je le décris, lui dis combien il me bouleverse.

« Ah oui, le jeune, 21 ans. Pas mal de séjour dans la rue, profil atypique, difficile à créer du lien avec les autres, on est inquiet. »

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Il ne m’a pas regardée, hormis pour me saluer à la fin par déférence. Il doit se dire qu’avec ma jolie écharpe autour du cou, mon alliance qui brille, mes chaussures cirées, mon manteau droit et mes quinze ans de plus, je ne suis pas du même monde, que je fais partie de cette société qui le catalogue, qui exacerbe sa colère de ne pas parvenir à entrer dans le moule. Il ne sait pas qu’à la regarder, une part de moi, celle que l’on dompte pour que les cases soient cochées, hurle qu’il a raison mais qu’il faut se sauver de cela, qu’il est ce pourquoi je suis là avec eux, pour ce point de bascule que chacun côtoie plus au moins fort, cette bascule entre le dehors et le dedans.

Je ne dis rien, je n’ai rien dit, la conservation tellement profonde et intelligente était avec Guillaume Para.

Je ne sais pas ce qu’il retiendra de cette journée, j’ose espérer que les mots déposés par Guillaume infuseront, qu’ils l’aideront à ne pas aller vers la seule issue qu’il envisage. Je voudrais pouvoir changer les choses et les êtres, à défaut de sauver le monde, le sauver lui. Point d’angélisme, il est ici, il y a une raison. Il y a mille des raisons.

« Il a fait pas mal de séjour dans la rue », cette phrase m’est revenue cette nuit, cette nuit sans sommeil où son visage d’enfant ne cessait de m’habiter, ses dents qui toujours se crispaient ou mordaient l’intérieur de ses joues. L’aurais-je regardé s’il avait été assis sur le trottoir, aurais-je été agacé s’il m’avait invectivé même poliment, aurais-je comme je le fais parfois, dis bonjour avec un sourire en donnant une pièce sans pour autant le regarder vraiment ? Là pendant plus de deux heures, je l’ai regardé, je l’ai écouté, il m’a bousculé et m’a touché plus que nombre de personnes.

A partir de quand décide-t-on de poser son regard sur quelqu’un ? Où l’humanité (ce mot a-t-il seulement encore un sens ?) commence-t-elle ?

Je voudrais croire qu’hier il a reçu sa part de lumière, qu’à voir nos yeux à la récitation de son texte, il a compris qu’il pouvait toucher l’autre sans violence ni heurs. Je voudrais qu’il sache que longtemps il restera en moi. Cette nuit, son visage ne voulait pas s’effacer, au moment des pleurs nocturnes de mon fils, quand son petit corps s’est posé sur le mien, que ma bouche et mon nez se sont calés contre sa joue pour qu’il se rendorme, j’ai pensé à ce bonheur que lui n’avait pas, dans cette cellule partagée. Rien qu’une peau à toucher, une odeur familière qui emplit le vide qui parfois prend toute la place. A-t-il reçu sa dose de tendresse, qu’a-t-il vu et vécu pour que sa colère soit si ample qu’il ne trouve rien pour la déposer, hormis la destruction de soi-même ?

Je voudrais qu’il existe ailleurs que sous un numéro d’écrou, que vous entendiez sa voix et ses mots. Il existera un peu ici. Beaucoup en moi.

En partant seulement il glissera son prénom.

Maxime.

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Crédits photos: Sabine Faulmeyer

Monsieur V.

9 Nov

Où va la colère quand elle reste intérieure ? Dans quel recoin se niche-t-elle pour un jour surgir grossie et amère ?

Pester au moment de recevoir la convocation ; un mercredi après-midi, seuls les cris d’enfants joyeux ou refusant de dormir doivent emplir ma tête.

Prendre la route en attendant la révélation du Goncourt. L’entendre, penser aux amies qui seront heureuses, sourire pour l’auteur qui a l’air d’un mec bien, rire de la photo prise la veille, Adèle souhaitant lire un livre de grands et désignant celui-ci sur l’étagère. Entendre les premiers mots, la folie entourant ce moment singulier, penser à ce microcosme, ce petit monde à part dont parfois l’on voudrait n’être, même qu’une miette.

Arriver en avance, attendre dans la voiture sous une pluie battante.

Se décider à sortir, se présenter à l’accueil : je représente Monsieur V. pour une tentative de conciliation.

Le voir, Monsieur V, arriver, sa capuche baissée, trois ans qu’elle lui mange le visage, qu’elle dissimule ce regard trop noir quand à vingt ans un putain de tracteur vous prive de vos jambes.

A sa suite, en retard, l’avocat et sa robe qu’il se décidera à enfiler juste avant d’entrer dans la salle, debout lui, bouton par bouton.

Suivre les couloirs en dédale, derrière ces roues à lui, le pas nécessairement plus lents. Ont-ils éprouvé cette lenteur comme une anormalité, comme un accident qui n’aurait pas dû se produire ? Qu’on me présente ce satané Monsieur lafauteàpasdechance, que je lui règle son compte.

Entrer dans une pièce face à un collège de sept personnes, s’asseoir, être la seule femme. S’en étonner. Ou pas.

Expliquer la responsabilité de l’employeur tout en songeant à ce patron assis trois chaises plus loin, le dos vouté tentant de faire survivre sa petite entreprise et assurer un salaire- donc une vie ?- à ses salariés.

L’avocat, seul répondra qu’il n’y a rien à concilier. Monsieur V repartira, me demandant la suite de la procédure, acceptant dignement de serrer la main de celui qu’il appelait chef.

On reprend nos vies debout, le pas plus rapide.

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Crédit: Sabine Faulmeyer.

Lui, plus loin- la porte de sortie n’est pas la même, il doit encore suivre d’autres couloirs- remet sa capuche, allume cette cigarette qu’il a rencontrée il y a trois ans. Il fallait bien trouver un truc.

Retrouver ma voiture, ne plus vouloir entendre le bruit du monde, basculer vers la musique, entendre Zazie crier que nos âmes sont belles. Même elle, ne sauvera pas la colère du jour.

Emplir la voiture de Glenn Gould, le beau peut gagner non ?

Penser à ma vie, à la chance folle que j’ai, culpabiliser de mes jours gris qui en réalité sont juste un peu plus pâles. Avoir envie d’hurler, d’arrêter ses hésitations sur ce que doit être la vie, la saveur qu’elle doit avoir.

M’arrêter sur un parking.

Hurler.

Balancer ce texte sur un carnet. Croire qu’il apaisera la colère, il l’alimentera. Cette colère contre un système, contre un travail qui fait mal, contre une humanité qui disparait. Je ne sais plus quel est l’objet de ma colère, si elle n’est pas devenue moi, si ce n’est pas contre moi que j’hurle.

Je vais rentrer, sentir les mains de mon petit garçon m’agripper le cou avec ce Maman trop plein de tendresse. Je vais être accueillie par une petite fille qui joue, son sourire dans les yeux.

Je vais avoir envie de pleurer.

Et après ?

« Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres ?

Sommes-nous encore des hommes et des femmes ?

Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? »

Fais de moi la colère, Vincent Villeminot.