Ce matin-là, Gaëlle Josse

8 Fév

Il n’y a que par ce roman que je pouvais revenir. Revenir à quoi? Un peu au présent, aux frôlements des autres. Aux livres aussi et surtout à l’envie de partager.

Parce que c’est Gaëlle Josse me direz vous. Vous aurez raison. Elle est une des plus grandes auteures françaises, grande par l’humanité de ses romans, par leur justesse et leur délicatesse. Si la vie se tenait à hauteur des mots de Gaëlle Josse, alors elle serait douce, profonde, cruelle comme elle sait l’être, mais sans jamais perdre de vue ce qui doit constituer l’humain.

L’évidence de revenir avec ce roman, mais avec la difficulté de trouver les mots justes. Parce que ceux de Gaëlle Josse jamais ne faiblissent, parce que face à cette question de l’épuisement, l’approximation n’est pas permise. 

Il y a longtemps qu’elle porte ce sujet, Gaëlle Josse, qu’elle voit celles qui s’écroulent autour, ceux dont les journaux parlent sans vraiment les nommer, presque comme un phénomène de mode. C’est dans l’air du temps, ça en deviendrait presque tendance. Ils ne savent pas ceux qui disent sans nommer, les mêmes qui assènent un: quinze jours de vacances et tout ira mieux, ils ne savent pas ce que devient un corps qui ne sait plus. Ne sait plus se tenir debout, ne sait plus se remplir, s’habiller, encore moins se confronter à un autre corps. La tête voudrait elle, a tenu d’ailleurs, n’a pas voulu entendre les alertes, a pris sur elle, a glissé sous le tapis ce qui encombre. La tête veut, le corps non. Si les alertes ne suffisent pas alors il s’écroulera, et ce sera irréversible. Il faudra réapprendre la vie, comme on le ferait d’une jambe que l’on pose par terre après un mois de plâtre. Revenir. Se promener une heure, pouvoir rester dans un magasin sans vouloir fuir. Ce sont ces impossibilités de l’ordinaire, ces montagnes à gravir chaque jour que dépeint avec précision, humilité et précision ce si profond roman.

Gaëlle Josse se pose à côté de ceux qui tombent, juste à côté de Clara. Sans regard qui juge, sans hauteur ni détachement. Elle se pose juste à côté du nous. Sans grandiloquence, sans asséner les remèdes prônés jusqu’à la nausée par les nouveaux gourous. Comme on devrait s’agenouiller pour parler à un enfant, elle raconte Clara à la bonne place, revient à la chute, l’incompréhension du monde autour, la dérive, et les petits riens-qui les qualifient de petits d’ailleurs, les habitudes que l’on retrouve, les repères qu’on retrouvent, les cailloux que l’on ramasse une fois le chemin retrouvé.

Plus qu’un roman sur ce fameux burn-out, sur cet épuisement de vie, Ce matin-là est un roman sur le sens d’une vie. Ce sens que l’on oublie, qui s’éloigne, le sens de la marche et du monde qui fuit, sur ce qu’on remplit pour combler un manque, pour répondre à l’urgence, oubliant ce qui aurait pu être, ce qui aurait dû être. On chemine avec Clara, on pose un genou, on voudrait la tenir par le bras, mais ce serait encore la contraindre. Alors, on la regarde, on se tient pas loin, au cas où. Et Ce matin là a cette force là, il se tient juste à côté, il ne brusque rien, il dit: un jour tu sauras te réjouir du jour qui commence, et tu pourras saisir la main qui se tient sur ton épaule. Mais avant il te faudra réapprendre, seule à te tenir au monde.

Et une fois debout, ne pas perdre du bout des yeux cette question « Mais qu’est ce que la vie a fait de nous? » pour ne plus retomber. Ou moins fort, moins bas. Pour ne pas oublier ce qu’un jour peut contenir de vie.

Sauf que c’étaient des enfants, Gabrielle Tuloup (podcast)

3 Nov

« On s’essouffle à disperser la poussière, on gratte et griffe l’habitude pour retrouver l’avant et l’éclat. En vain, forcément. A vouloir tout sauver, à ne jamais écouter les signes et ceux qui savent les lire, on finit comme Œdipe, les deux yeux crevé. Responsable, et victime. »

Je n’avais pas su écrire sur Sauf que c’étaient des enfants à sa lecture. Il faut parfois, comme un thé trop chaud, poser un livre sur la table, attendre que l’eau retrouve une température que la gorge pourra boire sans en garder les séquelles d’une brûlure trop vive.  Il faut attendre que la première gorgée ait terminé d’anesthésier la langue, pour retrouver l’usage des bons mots, des mots justes.

Ce roman est resté longtemps sur mon bureau, j’en ai relu des parties. J’ai à peine murmuré à Gabrielle Tuloup l’importance de son roman. Et puis au creux d’un après midi d’été, j’ai entendu les mots de l’autrice sur son roman, sur sa construction, sur le pourquoi et le comment. A ce moment là, le livre avait rejoint son grand frère, cette sublime Nuit introuvable sur mon étagère des essentiels, vous savez celle qui touche le plafond.

J’étais dans l’appartement de Lauren Malka, nous avions déjà enregistré quelques heures d’émission pour cette série de podcasts que nous voulions créer. J’étais assise sur une chaise, sans la tourner, c’est mon corps que j’avais bougé, un micro dans la main : pour le cas où tu voudrais réagir pendant qu’elle parle, m’avait-elle dit. J’avais prévenu que je me tairai, mon corps parlerait pour moi, mais ma voix non.

Je n’ai pas repris mon souffle après avoir entendu Gabrielle parler de son roman, Lauren a saisi la voix cassée d’émotion, la colère qui monte aussi. Il n’y a eu qu’une prise, de tout il n’y a eu qu’une prise, je ne crois qu’à l’instinct et aux tripes qui parlent, quand il s’agit de littérature et de vie, en général.

On peut dire de beaucoup de livres qu’ils sont importants dans un parcours, un instant, un matin.

Il faut reconnaître ceux qui sauvent. Oh pas une vie, on laisse cela aux médecins. Mais ceux qui sauvent un bout de soi ou une image écornée. En levant un silence pesant, en prenant la main du lecteur pour lui dire : tu vois l’extrême solitude n’existe pas. Ce n’est que cela la littérature, un refuge à solitudes inconsolables, à la quête de sens. Le seul endroit où aller quand on ne sait plus mettre un pied devant l’autre. Ce roman met des mots sans détourner le regard, pousse loin la question de la légitimité, cette question qui parfois colle à la peau comme un chewing-gum sous une chaussure, on a beau essayé toutes les astuces de grand-mère, il reste une trace, toujours .

Sauf que c’étaient des enfants est sorti quelques semaines avant le confinement, il y a eu cela. Et il y a cet aléa du monde littéraire que je comprends de moins en moins, ce manque de curiosité qui fait tourner tous les regards sur quelques titres. Pourtant, ce livre, il faudrait le porter haut, entendre les mots de Gabrielle Tuloup car ils sont touchés par la grâce même dans la violence et le sombre, il n’y a jamais d’impudeur. Tu en connais beaucoup des auteurs capables de cela ? Tu en connais beaucoup des êtres capables de se tenir à la hauteur de leurs mots, ils sont rares, si rares.

Il faudrait que toujours le beau et la poésie comptent davantage que le sensationnel gorgé de bruit et d’odeur insoutenables, ce n’est pas niais ou absurde, c’est une question de vie, de survie même.

« J’ai toujours eu soif, de beau, de pas fini, de pas brisé. Jusqu’à l’aveuglement. C’est dans tous les romans : la vie, ça laisse le regard brouillé. Je me convainquais que ce n’était pas triste. On peut pleurer parce qu’on connaît les ombres, mais que la lumière les écrase. Il arrive qu’on pleure parce qu’au plus sombre des nuits brille une étoile qu’on a choisie, ou parce qu’il existe un puits quelque part dans un désert. »

D’une salle à l’autre.

22 Sep

Ainsi, vous étiez là. Où pourriez-vous être, me direz-vous ? Des visages connus, d’autres que je devine à peine sous ce masque, et puis lui qui est entré. Grand, ses lunettes enfin réparées sur le nez, son pas avenant. On se salue de loin. Je n’avais pas compris avant qu’il entre que je l’attendais. Je m’étais inquiétée de son absence lors d’une séance précédente.  Alors, oui je l’attendais. Le seul dont j’ai franchi la ligne pour savoir pourquoi, comment, par qui. Il me dira un peu plus tard à la question du confinement en prison combien il pense que ça doit être tellement plus dur pour nous, dehors. Alors, qu’ils ne peuvent plus toucher la main de leurs enfants, voir le visage de leurs femmes quand elles viennent enfin donner cette bouffée d’air, parce qu’il parait qu’il est malade cet air.

Hier, vous étiez là. Dans cette salle aux fenêtres hautes ornées de barreaux.

Ce matin, j’ai monté les marches que je n’aime pas, après une heure de route. Je ne saurais plus dire quelle musique j’ai écoutée, là où habituellement les sons font résonner la voiture et où je me surprends à chanter fort. Ce matin, aucun son ne sort de ma bouche, j’ai la mâchoire particulièrement serrée. J’étais encore derrière les murs dans ce moment où il a été question de conquête, d’identité, de liberté, d’impuissance aussi.

Ce matin, je me sens minuscule face à cette juge assise trop en hauteur, dans cette salle où le plafond touche le ciel. Je vous imagine, un à un, assis derrière la vitre de plexi, les mains entravées. Pourtant, ce matin, il n’y a pas de coupable ou d’innocent, tout au plus des responsables dans les dossiers que je traite.  Il y avait du monde à l’entrée, un avocat glisse à son voisin : La troupe des assises. Je m’arrête en salle D, ne pousse pas le pas jusqu’à la salle du fond où il sera question de vie, de mort, de circonstances, de crime. Je ne m’aventure pas dans ce théâtre qui scellera la destinée de quelqu’un, d’un de ceux que j’aurais pu croiser hier, cela aurait pu être celui qui a cité Camus ou son voisin qui faisait le compte des libertés perdues sans à un moment évoquer la sienne de liberté privée. Je les imagine, je pourrais redescendre la robe qui prend la poussière dans le grenier. Je saurais faire, les défendre.  Je laisserais un bout de moi à chaque fois, ne t’avise pas trop de flirter avec le danger, petite fille.

Je m’assois, j’attends que l’on m’appelle ; enfin pas moi, aujourd’hui je porte le nom d’un autre le temps d’une audience.

Hier vous étiez vingt, presque tous sont restés à l’atelier, rien d’étonnant, je sais bien qu’on ne voudrait jamais se sentir loin de la lumière de Caroline. Deux mots : identité et liberté. Le deal du départ. Vous vous êtes penchés sur vos feuilles d’écolier aux carreaux encore vierges. J’aime cet instant de bascule, où vos corps se posent, où tous, tête penchée, vous faites courir le crayon que l’on entend à peine. Je vous regarde, un à un. Sent-on un regard sur soi ?  Je ne suis pas dans le cercle, je me tiens derrière, je ne suis rien qu’un regard ici. Et puis, je me demande qui je suis pour m’extraire du jeu, j’attrape mon carnet et y déverse un texte, je ne réfléchis pas, il s’écrit tout seul.

Vous lirez tous,  vous applaudissant à chaque fois, pas un –non vraiment pas un texte qui n’est pas vivant, fort et dit quelque chose de vous, de nous et de l’humain. L’un adresse une déclaration à peine déguisée à celle qui se tient face à lui, l’autre dit qu’il ne sait pas qui il est, qu’il est en quête, le dernier viendra rythmer son texte de chiffres, parce qu’ici il n’est plus qu’un numéro d’écrou. Le silence se chargera un peu plus à sa lecture. Je repense alors à ce geste effectué il y a quelques heures, déposer ma carte d’identité à l’entrée, en échange d’un badge avec un numéro. Je la retrouverai en sortant, mais ici, l’identité, on l’emprunte, on la masque, on la vole parfois.

Le cercle de lecture se termine, je sens que mon cœur n’a plus la même cadence. Caroline tourne la tête, et toi ? Alors je le lis ce texte balancé. Une fois le dernier mot sorti, je m’interroge sur la violence qu’il contient. Moi la privilégiée, la blanche, l’éduquée, l’aimée, je suis celle qui a le plus hurlé en écrivant. Où cette violence prend elle attache, bordel, où ?

Aujourd’hui, il faut que je parle d’une machine qu’on a oubliée d’éteindre avant que celui dont je me fais le prête-nom fasse sa maintenance. Ses jambes ont été broyées. Une jambe, une mobilité un peu réduite, une femme partie.  Quand je m’avance pour plaider, je vois cet avocat qui me dévisage de la tête aux pieds, aller-retour, pas de robe noire alors qui suis-je. Oui, on sent un regard sur soi.  Et surtout j’aperçois tous ces dessins d’enfants accrochés, la représentation de la justice par des enfants de 8 ans. Un dessin me chavire : un homme seul sur une chaise minuscule, et une gigantesque table marron, le pupitre de la juge très gros.

Je fais le job. Et je pense à cette autre salle à des kilomètres de là, celle sur laquelle toutes les caméras se braquent, ce procès pour l’histoire, pour la manifestation de la vérité, pour les mots, pour désigner les coupables, pour entendre les victimes, pour que demain encore on puisse utiliser tous les mots sans craindre pour sa vie. Je pense surtout à celle à laquelle je tiens et qui est propulsée là-dedans alors que son regard recommençait à s’illuminer.  Et je sais que ceux qui ont éteint la flamme, je pourrais leur crever les yeux de mes propres mains.

Ce matin, je suis dans cette salle et je ne sais plus ce que je pense, et qui je suis de celle qui hier a passé quelques heures avec vous, en retrait, celle qui pourrait ne pas se contenter de la violence des mots quand le cœur est en jeu, celle qui va se lever pour parler d’une machine à laquelle elle ne comprend pas. Celle qui me ressemble le plus est sans doute celle en train d’écrire ces mots. Ils sont libres, eux.

Rivage de la colère, Caroline Laurent.

5 Mai

Et si ce qui maintenait en vie n’était finalement que cette émotion si vive, considérée comme un péché capital, qu’est la colère ?

Ne devrait-on pas la considérer comme un tête-à-tête avec soi , une autopsie pratiquée à soi-même ? Comme le moteur qui pousse à la création ?

Et si c’était d’elle que jaillissait ce qui doit s’imposer, ce qui dit les être dans leur nudité et leur essence véritable ? Oh pas la colère contre les autres ou celle qui fait hurler, mais celle qui prend racine dans les viscères, celle qui accompagne les renoncements ou les combats d’une vie. La colère n’est belle que si elle est fragile, elle nait d’une faille nécessairement. Une faille intime, une faille familiale, une faille dans ce monde qui oublie dans quel sens il doit tourner. Ce sont dans ces trois failles que Caroline Laurent puise pour livrer ce si beau Rivage de la colère.

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Elle a fait son entrée en littérature avec une main dans la sienne, celle d’Evelyne Pisier. Avec ce nouveau livre, le pas difficile du deuxième roman est franchi avec un roman dense et puissant.  Le deuxième pied qui fait devenir écrivain est posé, ancré d’une si belle manière.

A travers cette histoire singulière, Caroline Laurent dissèque le lien aux terres, celles où l’on naît, celles qui lient les hommes, les font  grandir ensemble et regarder le même ciel. Elle explore ces sols, comme des paradis, que l’on foule et dont on oublie l’importance tant qu’ils ne sont pas menacés.

A arracher les gens à leur terre, c’est leur humanité que l’on détruit, dans ce qui fonde une vie, un chemin construit. C’est les exiler de leur propre histoire.

Les Chagossiens ont eu une heure pour quitter leur terre. Une heure pour quitter leur vie. Caroline Laurent nous conte, magnifiquement, l’histoire de ce basculement, la colère qui nécessairement naît à cet instant et le combat qui s’ouvre pour recouvrer la liberté volée.

Ce combat n’est pas celui d’un bout de terre mais celui d’un peuple. Chaque combat recèle la croyance, si fragilisée, en la justice, comme une lutte contre la résignation, contre le fatalisme et la loi du plus fort. Caroline Laurent ne s’érige pas en porte-parole, elle donne voix et vie à ses personnages, hommes et femmes au courage immense qui savent ce que signifient se tenir debout,  ceux qui croient encore que la réparation existe et ressentent au plus profond que se battre n’est pas vain dès lors que la cause est juste.

Chaque combat porte un bout de l’humanité toute entière.

Comme une route à suivre, une leçon à écouter, un possible ouvert.

De ces quêtes qui font qu’on se tient la tête droite et le regard fier.

Par cette alternance si intelligente entre la voix de Joséphin, l’enfant qui ne veut rien oublier et la vie de Marie-Pierre , Gabriel et tous ceux qui les entourent, Caroline Laurent tresse la voix de la colère, ne se contente pas d’une histoire au romanesque fou mais fait entendre le cœur qui bat, le ventre qui se tord, les mains moites et les angoisses avec pour seul dessein de déposer un bout de cette colère en chacun des lecteurs, comme un bout de monde partagé, comme une lueur à maintenir allumée.

C’est à cela que doit s’atteler la littérature, maintenir allumé le cœur de chaque vie.

Tout est affaire de transmission dans ce roman (et tout devrait l’être dans la vie). Transmission d’une histoire, d’un amour, d’un espoir. Transmission de ces silences qui hantent les vies et qui une fois levés ne détruisent plus ceux qui les ont portés et autorisent leurs dépositaires à s’en emparer pour que jamais la parole ne s’éteigne.

Il n’y aura plus de silence sur les Chagos.

Parce que ce grand livre existe.

Éloge du risque, Anne Dufourmantelle.

14 Avr

Je ne connaissais pas Anne Dufourmontelle, connaître comme on l’entend, comme une réciprocité, comme la résultante d’une rencontre. Et pourtant du jour de sa mort, je m’en souviens, comme on se souvient des jours où le monde a un peu vacillé. Je cherchais une explication, je lisais des articles, cet acte héroïque. Je restais stupéfaite. Je découvrais son visage, ce sourire relié à ses yeux, de ces visages qui expriment tout, loin des carapaces qu’on se dresse.  J’ai versé quelques larmes.  Je ne la connaissais pas et j’avais cette sensation de perdre pourtant un morceau important d’humanité. C’était ridicule, me semblait-il d’éprouver le chagrin. Et un temps, j’ai cessé de me juger, je l’éprouvais, c’était ainsi.

Le lendemain, j’allais acheter quelqu’un de ses livres, comme une urgence à retenir près de moi un bout de ce qu’elle avait été, et de ce qu’elle sera par ces mots qui nous parviennent encore. Je les ai déposés sur une étagère, comme on est incapable de regarder ou entendre la voix de ceux partis, quand cela est trop tôt. Je les regardais souvent Puissance de la douceur, Eloge du risque, Intelligence du rêve, La sauvagerie maternelle. Rien que les titres me remplissaient, je savais que derrière s’y glisseraient des mots, des phrases, des pensées puissantes qui un jour trouveraient leur place à l’intérieur de moi.

Avant de la lire, je voulais l’entendre. Sa voix grave qui venait se loger au plus près, ses mots qui jamais ne semblaient superflus ou inutiles. Je l’entends encore face à Eva Bester parlant de son rapport à la mélancolie et à l’émerveillement. Elle liait les deux comme une évidence, comme deux  facettes d’une  même émotion. Cette voix pleine, ses silences avant d’énoncer une phrase d’une profondeur folle.

Le jour de sa sortie, j’ai acheté et lu L’amie, la mort, le fils de Jean Philippe Domecq, un hommage de son ami, de l’ami dont elle a sauvé le fils. Rien de voyeuriste ou de sensationnel. Je voulais la sentir, m’en approcher. C’était comme une attirance contre laquelle je ne pouvais pas lutter.

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Il y a quelques jours, j’ai posé son Eloge du risque sur mon bureau. Parfois, j’ai ce geste avec des livres que je crois être important. Attendre, le voir un peu plus, tourner autour avant d’y plonger. Comme si mon corps attendait le moment propice.

Il y a deux jours, je l’ai emmenée avec moi au moment de me coucher. Avec un roman, je ne savais pas encore si je prenais le risque de m’y frotter. Je l’ai ouvert et en trois pages, j’ai eu la gorge nouée, les larmes aux yeux et la seconde d’après le cœur qui demandait à sortir de sa cage. J’ai redressé mes oreillers, j’ai saisi le crayon à papier et j’ai recommencé à la première page. La rencontre avait lieu, un soir de confinement, dans cette période où l’on ne sait plus ce que l’on ressent, où l’on oscille entre la sérénité et l’angoisse, où l’on se dit que le monde d’avant ne peut plus être. Lire Eloge du risque console. Ce qu’elle dit de la passion et du désir, des fidélités et de la dépendance est d’une puissance rare. En parler ne serait pas à la hauteur de ses mots.  Il faut la lire encore. Et il faut se dire que si le monde a pu porter des personnes de cette ampleur, alors il faut continuer à se tenir debout, encore plus et à ne renoncer à rien.

Pas même au risque.

« Et si le risque traçait un territoire avant même de réaliser un acte, s’il supposait une certaine matière d’être au monde, construisait une ligne d’horizon… Risquer sa vie, c’est d’abord, peut-être, de pas mourir. Mourir de notre vivant, sous toutes les formes du renoncement, de la dépression blanche, du sacrifice. »

 

Lettre à mon fils

7 Avr

Mon Thibault,

Je t’imagine, grandissant, me demander pourquoi les lettres sont toutes destinées à ta sœur. Je t’imagine et je ne saurai pas te répondre. Il y en a quelques-unes pourtant, certaines cachées. Je te dirai qu’elles te sont destinées aussi, tu ne me croiras pas. Les regards posés sur soi et uniquement soi sont essentiels, je le sais. Alors, on en reviendra au début. A ta force dès tes premiers temps, à ta douceur, à ta tranquillité où elle hurlait aux loups, à tes deux pieds bien ancrés, là où elle fait des pointes. Je me tromperai. On a besoin d’autant d’amour et de réconfort quand on semble solide. Je devrais le savoir pourtant. Alors je m’excuserai et je passerai mes nuits à t’écrire. Pour que tu saches.

Il y aura cette lettre, déjà écrite. C’est à toi que je veux livrer mes peurs. Toi qui depuis quelques jours, ne demande plus ce que l’on fait aujourd’hui, tu as intégré que notre espace était réduit.  Tes nuits deviennent agitées cependant, il faut bien que cela sorte.

J’ai peur. Non pas de cette vacherie, de ce qu’elle va induire, de ce qu’elle dit de nous, des déceptions mordantes qui nous étreindront quand on aura cru le changement possible. Une peur sur laquelle on ne peut pas agir est une terreur.  Je les laisse aux heures sombres de la nuit et aux angoisses à faire souffler dans un sac.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

J’ai  peur de ne pas pouvoir sortir de ce doux enfermement. Le nôtre est doux, chanceuse que je suis.

J’ai peur de ne pas réussir à remplir le rôle que la société voulait me faire jouer et qui déjà pesait lourd. Elle a bon dos la société, me diras-tu !

J’ai peur de ne plus supporter ce rythme où les horloges sonnent trop, où les chiffres exigent, font courir et craindre le retard.

J’ai peur de retrouver ces journées qui me vident plus qu’elles ne me nourrissent. On peut s’éteindre de trop donner.

J’ai peur de l’intransigeance qui va poindre, de ne plus supporter la tiédeur et les petits compromis avec la vie.

J’ai peur de ne plus réussir à franchir le seuil de notre impasse. Ainsi, on peut se déshabituer de ce que l’on faisait sans y penser.

J’ai peur que ma quête d’utile soit encore plus grande. Je ne me transformerai pas en infirmière ou en médecin. J’en suis incapable. Mais ne peut-on pas être utile à faire naître un sourire ou une émotion, à mettre en œuvre des choses qui rassemblent ? Peut-on être utile à rendre la vie plus douce, et non seulement à tenter de la sauver ? Ce temps étrange l’est aussi par sa gravité et son urgence, survivre avant toute chose. Mais on ne peut passer une vie à survivre, sans quoi on ne vit qu’à moitié.

J’ai peur de vouloir vivre trop haut, au risque de claquer la porte à la gueule du confort et à faire s’écrouler ce qui semblait construit.

J’ai peur de reporter à demain tout ce qui m’habite, comme on se rassure en se disant que la génération suivante fera mieux que nous.

J’ai peur de la honte qui accompagne toutes ces pensées dérisoires. Tu me vois comme superwoman, je ne suis pas costaud tu sais.  Je regarde ceux qui n’ont pas la chance de passer leurs journées chez eux avec une admiration sans bornes. La honte de cette vie douce.

Mais ce dont j’ai le plus peur, c’est d’oublier tout cela, de reprendre comme si de rien. Et d’un jour, en relevant la tête, trouver ce regard éteint et devoir à nouveau baisser les yeux. Ou pire de trouver ton regard qui me dira : tu as dit Maman, mais as-tu fait ? Ou seulement essayé ?

Je dois filer mon Thibault, tu m’appelles pour faire le tour du monde. Notre nouveau jeu depuis quelques jours. Tu t’installes sur ta balançoire, ta sœur sur la sienne et on décolle. On invente mille destinations, des animaux à découvrir, des sauvetages à opérer. On atterrit quand le tour est fini et que l’heure du chocolat à croquer  a sonné.

Parce que la vie,

ça creuse.

Des sillons et des failles. Des rigoles et des trous. Des oublis et des vides.

Les joues et les ventres. Les rides et les cous.

Parce que la vie,

Ça creuse

les cœurs.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer