Lettre à ma fille par temps troublés.

31 Mar

Mon Adèle,

Deux mois, trois presque que je ne trouve plus mon refuge. Celui des mots à lire, à dire, à écrire. Celui des mots qui portent et ouvrent des possibles.  Celui où les mots peuvent tout, sont tout.  Comme si je ne reconnais plus ma maison, que quelqu’un avait pris possession de ce qui m’enveloppe et me protège. Comme si on me laissait nue face au monde à affronter.

Et pourtant, il fallait que pendant tout ce temps, tu ne sentes pas le tien vaciller, de refuge. Après tout, une maman c’est une maison surtout. Je ne voulais pas que le loup à trop souffler puisse la détruire. Quelques tuiles tombées tout de même, je ne peux pas te protéger de tout, c’est ça l’apprentissage d’une maman, savoir qu’on ne pourra pas toujours tout sauver.

Il y a eu ces jours sombres où ton grand père empruntait son dernier chemin, Papa absent dans ses longues après-midi à l’hôpital, absent de sa vie tant il voulait retenir celle en train de s’enfuir. Ton papa, c’est lui l’ancre. Je pensais que rien ne pouvait le faire tanguer. J’ignorais qu’on pouvait lui couper les racines. IL s’est écroulé alors je l’ai serré fort. Comme jamais. Pour que la chute ne soit pas entière, pour lui rappeler que des choses le tenaient en haut. Comme jamais ? Si peut être une fois, lors de ton arrivée. Sans doute ai-je pressé sa main avec une violence folle pour m’ôter un peu de la douleur qui m’assaillait. Aux deux extrêmes de la vie, seul le corps a sa place. Les mots cèdent.  La peau a besoin de l’autre pour ne pas se fissurer. Il s’est vite relevé, il vacille encore mais il a la force de ne pas nous le faire ressentir. C’est solide un papa. Il m’a fallu trouver la force que je ne soupçonnais pas, mon corps terrassé par un sale virus qui avait pris toute la place. Ces journées alitées où tu ne pouvais pas venir me voir, je t’entendais baisser la voix à l’approche de la chambre, dire à ton frère de ne pas faire de bruit, elle doit se reposer. Les rôles étaient inversés, j’en voulais à ce mal qui m’empêchait de me tenir debout et d’être pleinement là pour vous, pour lui.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

Alors, je me suis retirée du monde virtuel, un peu du monde réel aussi. Il y avait des veilleurs, ceux qui se sont assurés que le retrait ne soit pas trop long, pas trop en solitaire. Ceux qui comprenaient mais montraient qu’ils étaient là. Les précieux. Je te souhaite d’en croiser tant sur ton chemin. Ceux qui remplissent le vide quand il assourdit, ceux qui savent que le silence parfois n’est pas une vertu, que la discrétion est une politesse que l’on fait aux autres mais qu’elle vous prend les tripes parfois tant vous voudriez que mille fois votre nom résonne. Il y a deux silences que l’on redoute, celui d’une mère et celui d’un amoureux. Je veux que jamais le mien ne te fasse de l’ombre. Je veux qu’on remplisse ton vide de mots, de doux et de poésie. Je veux que tu saches que jamais je ne t’opposerai un silence, jamais mon ombre ne doit te recouvrir. Pour le silence de l’amoureux, je ne peux rien y faire. Même pas te dire de bien le choisir, ils s’imposeront à toi. Puissent-ils être doux, toujours.

Au moment où je pensais pouvoir refaire un pas vers l’habitude, où mon corps acceptait de rester debout, a déferlé ce confinement. Ce mot que l’on pensait d’un autre temps, que jamais on ne croyait vivre. Je n’ai pas de mots pour en parler, j’ai vu au début ceux qui pensaient avoir les mots dans cette période étrange où chaque pensée offre son contraire la seconde d’après, un quotidien de paradoxes. Je me demandais comment ils étaient capables de cela, de ne pas sentir que les mots filaient, glissaient, qu’ils n’étaient rien face aux angoisses et à ce monde qui se redessinait.  Je les enviais de trouver encore le tempo et la musique qu’il fallait, de ne pas être comme figée dans la torpeur. Mon refuge n’est pas totalement reconstruit, j’ai réussi à remettre quelques briques en place, il manque encore quelques éléments pour être totalement à l’abri. Laissons le temps faire. Ce temps si différent. Comment un mot peut-il souffrir d’autant d’acception ?  Comment peut-il avoir des teintes si différentes en fonction des jours où il surgit ? Ce temps que l’on habite, notre maison que l’on découvre finalement, ce jardin qui nous semble un luxe aujourd’hui. On ne sait pas ce qu’est l’ennui, les journées sont pleines de rires et de livres, de jeux et de travail aussi. On expérimente la vie sans dépasser le seuil de la grille du jardin. Les premiers jours, tes terreurs nocturnes revenaient, ta manière à toi d’exprimer ce changement, le corps encore une fois plus fort que les mots. Je ne parvenais à rien, à peine à jongler avec mes angoisses pour ne pas pleurer chaque jour.  La télé jamais ne résonne chez nous, la radio non plus. On a monté le son de la musique pour que le silence, encore lui, n’envahisse pas tout. On a construit notre vaisseau pour traverser la période sans trop de turbulences.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

Je ne sais pas comment on ressortira de cela, différemment c’est certain. Je dois t’avouer que j’ai autant peur d’en sortir que d’y être entré. Comme si au moment où je voulais revenir un peu plus au monde, on me claquait la porte au nez.  Il va falloir qu’on trouve de nouvelles marques, qu’on pose nos pas hors des traces. C’est bien aussi, mais il faut être costaud pour ne pas céder à la tentation de rester dans le confort et le périmètre de sécurité. Je veux que l’on n’ait pas d’autre choix. Je veux croire que je serai assez forte pour assumer des choix, pour ne pas renoncer. Pour que tout cela serve à repenser à ce que doit être une vie. On a déjà découvert que les super héros ne portaient pas de capes ridicules et que justement il leur manquait un costume adéquat.

Un jour, tu liras cette lettre, tu te souviendras de tes émotions à hauteur d’enfant. De cette période où ton frère n’avait plus besoin de se jeter sur moi pour sentir mon odeur, petit loup revenant dans sa tanière tant le manque de moi n’existe plus à chaque jour être ensemble. Ce moment où tu pleurais l’absence de tes copines, de ta maitresse et de tes cours de peinture. Maman, ça reprendra quand ? C’était drôle au début mais là le temps s’allonge. Je ne sais pas ce qu’il te restera de ce moment, de ces mois traversés comme des fantômes. On fera une grande fête, à la fin Maman. On mettra des jolies lanternes dans le jardin et on invitera les copines. On cachera des œufs, on mangera tous ensemble et on rira. J’ai acquiescé. La seconde d’après, tu me disais ; mais c’est quand la fin ?

J’ai haussé les épaules. Je n’ai pas la réponse. Je peine à penser plus loin que demain. Je me surprends, pourtant, à avoir envie d’écrire aux gens qui comptent, me rapprocher de ceux que le temps trop pressé fait oublier. J’ai envie que les mots s’amplifient, qu’ils soient nombreux, que l’on ne se contente pas de trois mots qui font sonner un téléphone et qui n’appellent pas de vraies réponses. Revenir à ce satané essentiel que l’on oublie, pris dans le flux, le flot et la vie qui passe. Je voudrais que le temps passé avec eux ensuite soit fort et long, doux et beau, qu’on s’approche ensemble de ce qui fait tenir les murs. Même si tout cela me semble si loin.

Alors pour ne pas avoir trop peur, je reprends la construction de mon refuge, cette lettre est sans doute l’un des piliers. Encore un peu de maçonnerie et on n’aura plus peur du vent. Cette lettre écrite pour moi, pour toi, pour d’autres. L’écriture n’est pour moi qu’un pas vers l’autre. Point de thérapie ou d’écriture pour la beauté du geste.

L’autre. C’est dans cela que tout réside. Les peaux, les regards, les gestes, les mots aussi. Ceux des autres.

Je veux que de tout ce brouillard ne reste que cela. L’autre.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

 

Pourquoi les hommes fuient, Erwan Larher.

5 Fév

Un nouveau rendez-vous avec Erwan Larher ne se refuse pas. Quand j’ai reçu ce roman, il y a quelques mois, aussitôt, je l’ai ouvert à sa première page, j’ai lu les huit lignes qui la composent, et je l’ai refermé comme on enlève sa main du feu. J’ai enfilé mes baskets et je suis partie courir. Loin. Vite.

C’était ça ma première fois avec ce roman. Cette tentation de disparaître en pleine tête. Il a fallu du temps pour que je m’en approche à nouveau. Parce que définitivement un rendez-vous avec Erwan Larher ne se manque pas. Surtout lorsqu’il offre un roman comme un très bon morceau de rock, oscillant entre le blues sombre et la lumière d’une colère, entre la cadence électrique et les notes plus basses et sourdes.

« Fuir.

La justice ?

Et la mélancolie de l’autre, ses chagrins, ses peurs. Ses attentes. La routine qui empoisse, aveulit, fait ressortir sur fond gris les caractères faibles. L’angoisse de ne pas être à la hauteur…

…donc… Fuir »

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On retrouve dans ce septième roman les questions habitant l’œuvre d’Erwan Larher, la colère toujours forte contre cette société et ses affres, le nécessaire questionnement d’un monde en mouvement et son envie d’en balancer plein la figure au lecteur, ne pas le laisser se reposer un temps, de l’obliger à se confronter à l’image dans le miroir. C’est avec Jane qu’on chemine cette fois, Jane et sa jeunesse, Jane et son jour le jour, Jane et son lien au monde dicté par les réseaux. Jane et sa quête d’un père. Jane et l’Ecrivain. Jane et ses points de suspension.

Parce que dans ce roman, il y a la vie de Jane et il y a celles de ceux qui fuient.

Ces chapitres en point de suspension, qui sortent le lecteur de la langue et de la vie de Jane, qui l’extirpent  à coup de violence poétique et de phrases que l’on pourrait scander.

« Qui s’arrête pour faire le point ? Un vrai point, vu du dessus, un panoramique sur sa vie étriquée, sa vie de merde, sa vie sans intérêt.

Le faire, un jour.

Le faire et prendre peur.

Un jour le faire, puis tout quitter.

Et découvrir que de pourpres profonds peut s’érafler la nuit. »

Alors, on se prend à attendre ces points de suspension comme un temps de respiration dans la folle cadence de Jane. A les redouter aussi comme une introspection en mode accéléré. Comme le rappel aux mondes intérieurs que l’on enfouit sous l’urgence, le quotidien. Sous la vie qui passe sans nous. Comme le temps long nécessaire à la remise en question, des phrases percutantes terriblement chargées de sens, qui insufflent le rythme de la danse. Le temps calme nécessaire pour entendre ensuite l’explosion.

Erwan Larher sait mieux que quiconque que c’est par la langue et sa musique que l’on définit un monde et ses habitants. C’est par les mots avec lesquels on joue, on vit, qu’on malmène que l’on dit qui l’on est. Habilement, il convoque la poésie sombre et les mots qui claquent dans la bouche avide de vérité de Jane. Il joue des codes, de l’humour et de Marguerite. Comme un reflet de la société du consommable, rapide, de l’éphémère, du toujours plus, toujours plus violent, sans prise sur le temps, du plus de like et de l’apparence que l’on se donne. Il joue avec le souffle et la musicalité, il donne à voir l’agitation du monde et la nécessité toujours plus grande de revenir à la source.

En refermant le livre, on ne sait plus qui fuit l’autre. On commence à comprendre que c’est soi-même que l’on oublie à trop courir. Ou à fuir.

 

(Rendez vous vendredi pour parler écriture avec Erwan Larher)

Où l’on parle écriture avec Alexandra Koszelyk.

28 Jan

Prendre le temps de s’interroger sur les choses qui fondent une vie d’auteur et sur ce rapport si singulier à l’écriture.

Embarquez, en compagnie d’Alexandra Koszelyk et de son si beau A crier dans les ruines!

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Écrire à quoi ça sert ?

De façon paradoxale, écrire est un acte solitaire qui permet d’ouvrir une infinité de possibles. Sur la page blanche, une nouvelle réalité, celle que je façonne grâce à mes mots. Écrire me procure le même amusement que mon fils quand il crée des histoires. Bien entendu, l’acte d’écrire dure un peu plus longtemps qu’une histoire de Playmobil, mais la joie est la même. Écrire, c’est retourner en enfance, se remettre dans sa bulle, c’est redevenir étudiante et puiser dans les fonds des bibliothèques (ou sur internet) le matériau de base, c’est aussi combler certaines réponses que la réalité ne peut pas nous offrir.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Une muse ! Comment créer sans elle ? Elle peut revêtir différentes formes, mais la mienne est surtout un compagnon d’écriture en qui j’ai une confiance absolue. L’acte d’écrire pour moi est toujours un acte de partage, je ne sais pas écrire seule dans mon coin.

Son pire ennemi ?

La peur d’échouer, de ne pas réussir à poser les bons mots, du moins ceux qu’on souhaiterait partager aux lecteurs.

Une manie d’écriture ?

Je n’aime pas les manies, je n’en ai aucune. Je peux écrire sur ordinateur, sur papier, dans le train, sans eau, avec. Ensuite, je me suis aperçue que j’écrivais mieux le matin, mais c’est plutôt une question d’efficacité, pas une manie.

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L’abandon. Camille Claudel.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ?

Oh le mot « devoir » est fort. J’ai du mal à associer le mot « écriture » à celui de « l’obligation ». L’écriture ne doit pas sauver, elle sauve.

Elle sauve de ces manques de la réalité bornée. L’écriture est un acte incroyable qui permet de créer des univers infinis. Elle sauve car elle abaisse les barrières et les limites. Il n’existe plus de contraintes.

Comment construit-on un roman ?

Au départ, il y a une idée, un thème à exploiter, quelque chose qui gratte, qu’on a envie de combler. Ensuite vient le moment du synopsis, puis en dernier l’écriture. Une fois le synopsis écrit, il sert de béquille, mais souvent on en dévie.

Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son roman publié entre les mains ? Quel rapport au regard des autres sur ses écrits ?

C’est comme une naissance : joie, fierté et incrédulité.

Une fois le roman publié, il ne nous appartient plus. Je l’ai écrit, lu, relu, corrigé, recorrigé, rerecorrigé, rerelu. Je n’étais jamais seule, j’avais mon éditeur et des amis, ensuite le livre part vers ses lecteurs. Certains aimeront, d’autres non, le goût est relatif. Le plus important est de se dire « j’ai donné tout ce que je pouvais, maintenant il peut voyager ». C’est vraiment comme un enfant, en fait !

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Si vous étiez :

  • Une œuvre d’art: L’abandon de Camille Claudel
  • Une chanson: Le minotaure, Barbara
  • Une première fois: notre premier regard

Citez trois ouvrages fondateurs

Pour l’écriture

  • La caverne des idées, Somoza
  • L’anatomie du scénario, Truby
  • Grammaire de l’imagination, Rodari

Le dernier roman qui vous a étonnée

Francis Rissin, Martin Mongin

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk

24 Jan

Cinq mois que ce beau roman est sorti en libraire et que sa route continue à se dessiner autour d’Alexandra Koszelyk avec grâce et succès. Je l’avais lu au cœur de l’été, fébrilement. Il est difficile de lire les gens que l’on aime, la peur de ne pas adhérer, l’intransigeance plus forte aussi quand on les sait capable de grandes choses. Je l’ai lu et j’ai pu reprendre mon souffle. Elle a réussi. A écrire un roman, un vrai. De ceux dont certains pleurent la disparition. Du romanesque, de l’actualité, de la poésie et des êtres humains, vivants. De la littérature, donc.

Alexandra Koszelyk a écrit une de ces histoires que l’on n’oublie pas, même plusieurs mois après. C’est du talent de s’inscrire dans la tête des lecteurs, comme un bout de soi partagé.

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Deux adolescents amoureux.  Les inséparables. Tchernobyl.1986. Fuir pour survivre. Rester pour continuer à vivre. Le paradis perdu des uns ressemble à l’enfer des autres.

Ivan, resté en Ukraine. Lena, exilée en France. Comme une tentative impossible de l’oubli par la distance et la vie que l’on remplit par-dessus les traces laissées par les morsures. Sauf qu’à vouloir dissimuler les cicatrices sous des couches de chaleur, on les maintient au chaud, on entretient l’acide qui viendra les piquer le jour où l’amoncellement s’écroulera. Les enfants ne comprennent pas le jamais, seul le toujours a un sens.

Lena grandit amputée, de cette histoire qu’on lui compte du bout des lèvres, de ce bout d’elle laissée sur cette terre brûlée. Elle grandit bercée par les contes aux goûts de là-bas murmurés par une grand-mère et par les mots comme pansements.

Lena et Ivan, comme la certitude que ce qui est inscrit dans les gênes et dans les cœurs ne s’effacent pas à coup d’oubli et de sentences.

A crier dans les ruines est comme un chant que l’on aurait envie de transmettre de génération à génération, un chant long et enveloppant.  Alexandra Koszelyk questionne la résistance aux diktats et aux règles, porte aux nues la force sublime de la nature qui renvoie l’homme à sa condition de serviteur et rend hommage à la détermination tenace des êtres portées par l’amour.

A laisser les mythes aux dieux, on en oublie que des humains les ont composés. A laisser l’histoire nous filer entre les doigts, on en oublie qu’à la base il y a nous. Qu’à la base il y a des gens qui s’aiment et, parfois, passent une vie à se chercher. Alexandra Koszelyk parvient avec le talent d’une équilibriste à faire danser la vie qui s’écoule, l’importance des lieux que l’on traverse, les émotions que l’on tempère et ce monde qui nous dépasse.

Loin de se faire écraser par des références mythologiques intemporelles, foisonnantes et multiples, Alexandra Koszelyk prend appui sur eux, à les sublimer pour conter une histoire moderne et universelle, celle de deux âmes que l’histoire a cru pouvoir séparer.

L’histoire, aussi, d’une terre que la folie des hommes a cru posséder, et qui fait entendre qu’elle peut renaître. Comme l’espoir inébranlable d’un lendemain possible.

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Dans la sélection 2019 des 68 premières fois.

Rendez vous mardi pour écouter Alexandra parler écriture!

Lettre à Adèle.

21 Jan

Mon Adèle,

Plusieurs mois que ces deux mots ne se sont pas posés sur une feuille. Ce soir, tu as pleuré, à plusieurs reprises. Ton regard perdu quand j’entre dans la pièce, ces Maman plaintifs, ton corps assis sur un coin du lit jamais le même. Il me suffit de poser ma main sur ton front, tu t’allonges, achèves le sanglot commencé et tu repars dans tes songes, un peu trop habités cette nuit-là.

Plusieurs mois que je n’ai pas écrit ces quelques mots, plusieurs mois que tu n’hurles plus la nuit. Plusieurs mois que je tangue parfois en me rapprochant de moi. Il est tellement facile, et redoutable aussi, de ne se croire que mère. Je ne sais pas laquelle de nous deux a fait le pas de l’éloignement. Le pas de grandir, de se construire, de se croire suffisamment existante pour dire non. Tu t’affirmes, tu commences à t’opposer à moi, parfois de manière brusque, d’une manière qui même à toi te fait peur. La colère que l’on ne comprend pas est une des émotions les plus difficiles à apprivoiser.

Ton corps se tend, tes mots durcissent. Alors tu t’isoles, comme s’il fallait être seule pour que tu reviennes à la mesure, à ta mesure. Tu joues, je t’entends. Ces histoires que tu inventes, que tu voudrais déjà savoir écrire- parce que Maman, je voudrais raconter des histoires et danser, ne faire que ça, Maman. Et fleuriste, aussi.

Ton pas ensuite comme une plume sur l’escalier qui pourtant grince sous le mien. Tu finis par me rejoindre, colle ton corps contre le mien, et me glisse une de tes phrases si tendres à mon égard, de celles qui font gonfler le cœur.

Aujourd’hui, je n’étais pas à toi, mon corps grippé occasionnait une fatigue intense, je t’en voulais presque de ne pas comprendre qu’il fallait du temps, du silence et du repos. Je déteste alors les mots que je prononce, agacée. Je voudrais toujours n’être que douceur, ne pas te faire porter, ne pas vous faire porter, les cernes dessinées sous mes yeux par la fatigue des jours chargés du fardeau des autres, des doutes et de l’énergie envolée.

Tu pleures à nouveau, je pose mon crayon pour te rejoindre, je t’écris au cœur de la nuit. Tes cris dans la nuit me font saisir mon crayon, si ton refuge à cet instant se constitue de mes bras, le mien est un crayon sur une feuille blanche. J’enroule mon corps  courbaturé sous un gros gilet, je t’embrasse sur le front. Je te serre fort, au diable les microbes. Je t’appelle mon bébé, tu ne te défends pas de cette appellation que tu boudes la journée. Je ressens à cet instant, après l’agacement de devoir sortir de mon lit et poser mes pieds sur le sol froid, ces bouffées qui traversent les mères à regarder leur nouveau-né dormir. Cette bouffée de vertige devant ce qui jamais plus ne les quittera de l’amour et de l’inquiétude qui va avec.

Ton souffle s’apaise, je reviens à moi.

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Henri Matisse.

Ce matin, tu as perdu une autre dent, tu es venue victorieuse me la tendre. En rinçant ta bouche, tu m’as dit : tu me fais ton truc de la petite souris, tu l’appelles pour lui dire ? Tu m’as regardé faire le pitre, Thibault riait aussi. Je parlais fort pour que la petite souris de la cabane m’entende. Tu as souri, de ce sourire à trou, de ces bouts d’enfance qui s’en vont. Tu m’as laissé finir et tu t’es approchée, tout bas pour ton frère n’entende pas : Maman, en vrai, la petite souris, c’est toi, hein ? Je ne m’y attendais pas, j’ai balbutié un truc. Non mais, je sais, dis-moi la vérité. Ce n’est pas possible qu’une petite souris entre dans la maison, monte les escaliers, soulève mon oreiller en portant une pièce plus grosse qu’elle. J’ai acquiescé. Je me suis rappelée de mon incrédulité quand, au matin, je découvrais la pièce. Savoir que ma mère ou mon père avait soulevé ma tête, glissé la pièce et emporté ma dent. La magie de l’endormi.

Est-ce la disparition de la petite souris qui te fait hurler cette nuit ? Tu grandis. Je ne suis pas encore nostalgique de ces moments de tout petit, un jour sans doute.

Ce matin, il m’est apparu, celui que je faisais semblant d’éviter depuis quelques temps. Il m’est apparu, mon premier cheveu blanc. Je l’ai attrapé, j’ai tiré dessus. Je l’ai regardé dans ma main, je le tenais quand toi tu avais ta dent.

J’ai murmuré : moi aussi je grandis.

Le temps est fait de ce qui s’échappe aussi. De ce qui s’échappe surtout.

Je veux que tu, non que vous, vous échappiez loin, haut, sans peur ni entrave.

Mais vous sachiez que toujours vous pouvez revenir.

Parce que c’est ça que doit être une mère, un endroit -peut être le seul-où l’on peut revenir, toujours.

Où l’on parle écriture avec Stéphanie Kalfon

14 Jan

Lire, écouter, rencontrer Stéphanie Kalfon est une expérience rare. Elle est un monde à part entière qu’elle nous invite à découvrir avec profondeur et sensibilité et dans le même temps elle semble porter le monde et son humanité dans toute sa magnificence. Son premier roman, Les parapluies d’Erik Satie, est une des romans les plus marquants de l’aventure des 68 premières fois. Son deuxième roman, Attendre un fantôme, est puissant dans ce qu’il bouscule ce que doit être un roman, dans ce qu’il vient chercher d’intrinsèque. Ses réponses à mes petites questions sont fortes et belles, sensibles et habitées. Alors, installez-vous et préparez vous à éprouver des sensations follement magnifiques.

Écrire, à quoi ça sert ?

Écrire ne « sert » pas, à proprement parlé, cela ne me rend aucun « service ». Cela m’est simplement utile au même titre qu’il m’est utile de respirer. Je ne peux pas vivre en dehors de cette oscillation du souffle, qui est musique, geste, et qui s’inscrit en deçà de la vie. Écrire c’est ma manière de vivre. Vivre ou écrire sont des équivalents. Je ne peux passer un jour sans regarder, écouter, sentir, sourire, et ce vécu fonctionne comme un implicite dans ma mémoire. Il vient s’y dissoudre et s’y résoudre. Écrire vient résoudre la vie. Et me réconcilie avec elle, chaque fois qu’elle échappe de son sens, qu’elle achoppe sur l’absurde. Écrire, c’est aussi parler à des lecteurs invisibles, et dire de toutes ses forces quelque chose de très essentiel mais qui se construit et se heurte au silence. C’est dans ce heurt, dans cette indécision de savoir si cela va être entendu, dans ce jeu oscillatoire du proche et du lointain, que se situe cette respiration sonore et inouïe à la fois, qui fait qu’écrire m’est tout aussi utile que respirer, indissociablement.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Ce n’est pas tant un compagnon de l’ombre que l’ombre d’un compagnon. Car ce sont dans les sous-sols, dans les obscurités, dans les non-dits, les angles morts, les ellipses, les failles sombres, qu’attendent les livres et les histoires. Écrire ne vous sort pas de la solitude, mais y contribue. Créant aux côtés de soi un accompagnement que je dirais « musical », comme un cœur qui bat.

Son pire ennemi ?

Aucun ennemi. Mes insomnies sont ses terres d‘accueil, mes pages blanches ne le restent jamais car elles sont toujours en attente. C’est une marche et pas une bataille. Personne ne me menace d’écrire. Ou de ne pas écrire. La seule entrave, c’est le manque de liberté. C’est d’être à contrario de mon tempo ou de ma temporalité.

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Une manie d’écriture

Partout, tout le temps, jamais longtemps, de façon multiple, à l’encre ou sur ordinateur, dans des carnets qui sont toujours trop lourds, et dans lesquels précisément, chaque fois que je les emporte, je n’ai pas envie d’écrire. Car écrire, c’est toujours aller ailleurs. Se laisser emporter par l’inconnu, la nouveauté, avancer au diapason de ce qui jaillit soudain, fait écho, revient repart tourne se boucle soupire… La colère est aussi un très bon moteur.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »)

L’écriture peut éventuellement sauver de croire qu’elle peut sauver quoi que ce soit. On ne se sauve pas de la vie, pas plus que de son corps. Elle n’est pas un délit de fuite vis à vis de l’existence. Il n’y a pas nécessairement de naufrage à l’origine du besoin d’écrire. D’ailleurs, y-a-t-il une origine? Je ne pense pas que ce soit son rôle, de sauver. Car je ne crois pas non plus que ça existe, les sauveurs. Ce sont des chimères.

L’écriture est une présence. Une distance. Un monde à part et une partie du monde à la fois. Écrire ne sauve pas mais permet de recréer des liens. Des liens entre l’oubli et le regret, des liens avec les êtres perdus dans la mort, des liens avec les époques et les sensations que la mémoire engouffre dans un vécu mille-feuilles qu’il convient de déployer pour y voir plus clair. Si se sauver (ou l’être) a un sens par l’écriture, c’est de l’ordre de cette clairvoyance hors de l’obscur, cela à avoir avec le fait être tiré hors du noir. Comme on le dit de chaque matin, voilà que se crée un autre jour.

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Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Chaque roman apporte sa propre réponse, il n’y a ni de « comment » ni de système que l’on pourrait répéter chaque fois. Car un livre est un moment, un aspect de soi et nous sommes des êtres changeants. En ce qui me concerne, j’écris un roman en vivant, c’est à dire en ne l’écrivant pas. Je suis simplement travaillée par un « je ne sais quoi » qui me guide intuitivement à m’intéresser à tel livre, tel article, telle musique, tel tableau, tel température de vie. Je ne sais pas du tout ce que je suis en train de faire et d’ailleurs, je fais autre chose. Et soudain, un titre apparait, comme un appel, un réveil et je sais que le roman est là, « il et    prêt ». Alors je me mets à écrire, c’est à dire simplement à suivre la voix qui s’écrit est s’achemine presque toute seule. Je la poursuis plutôt que je ne la provoque. Elle est comme une musique, une atmosphère. J’écris « en dessous de la vie » et le roman se construit tout seul, à condition que j’aie le courage de véritablement l’écouter et chaque matin, sauter à pieds disjoints dans l’inconnu.

Cette condition est capitale, c’est même la plus difficile à remplir, car cela demande une confiance totale et un abandon catégorique de tout préjugé. Mais si le roman est là c’est aussi le signe que je suis prête à jouer ce jeu. Si bien que le roman se construit et s’écrit très vite, j’écris dans des souffles qui sont des épuisements autant que des libérations. Ce n’est jamais qu’à rebours que j’y comprends quelque chose (ou pas). Je suis incapable de synthétiser le sujet ou l’histoire du roman pendant très longtemps après son écriture. Je ne pense pas ainsi, avec des objectifs, des choses à dire. Ce que j’ai à dire je n’en ai nulle conscience mais j’en éprouve la nécessité capitale. Ce qui se dit alors, c’est une somme, qui s’entend sous le dit et qui parle à ceux auxquels le roman est destiné, dans la sourdine, dans l’antichambre des lignes. Mes lecteurs sont ceux qui ont entendu « ça » sous l’écriture et à qui ça a parlé.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Environ trois, quand j’étais plus jeune. Après quoi je me suis tournée vers l’écriture de scénarios, j’ai fait comme une parenthèse cinématographique qui aura duré dix ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que mon style rencontre (et reconnaisse enfin) ses sujets. Avant, mes mots butaient contre des espaces où ils n’étaient pas accueillis, et les récits se grippaient comme des promesses qui n’avaient pas la bonne forme.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

C’est à la fois vertigineux et évident. J’étais surtout touchée parce que c’était une promesse que je m’étais faite enfant: dès 5 ans, je voulais être « écrivain ». Et je vivais ainsi, en écrivain, même sans avoir publié. Donc ce premier roman entre les mains, c’était une joie très archaïque. J’avais aussi le trac. J’espérais que ce pour quoi j’avais écrit ce premier livre, allait trouver destinataires. Parce qu’il disait quelque chose de vital à mes yeux. Et puis ce qu’il y avait de plus fou c’est cette émotion de lire les premières lignes dans cet objet livre: elles sonnaient tellement différemment que lorsqu’elles résonnaient seulement dans l’intérieur de ma solitude. Soudain, les phrases existaient, au sens presque métaphysique. J’ai pensé à cette force magnifique qu’on observe au théâtre. En répétition, le texte a une certaine allure. Mais tout ne prend son volume, son aura, sa présence qu’à partir du moment où il est joué dans une salle pleine, question d’acoustique et d’écoute. C’est le spectateur – le lecteur, qui pose et fait entendre, par son écoute, les vibrations d’un texte. J’ai ressenti cette vibration très fortement la première fois où j’ai tenu le roman entre mes mains.

Définissez-vous par une œuvre d’art, un mot, une première fois

Définir quelqu’un en le réduisant à un seul de ses aspects est contre mon éthique. Je peux vous dire par exemple que j’aime les silhouettes de Giacometti, que j’aime les mots qui sonnent et que les premières fois de mes enfants sont des sources de beauté inouïes. Mais cela ne me définit en rien. Et puis, je n’aime ni définir, ni finir.

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Citez trois ouvrages fondateurs

Le cœur est un chasseur solitaire, Carson Mc Cullers

L’attrape-tout, JD Salinger.

La vie devant soi, Romain Gary.

Le dernier roman qui vous a étonné

Les braves gens ne courent pas les rues, de Flannery O’Connor.

Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon.

20 Déc

« Un silence où on ne se dit pas rien, mais où parler déborde. Ou parler c’est accepter le réel. »

La première lecture a eu lieu au creux de l’été, commencé un soir, fini un matin. Assise sur un rocher, face à la mer, le vent contre lequel il fallait tenir les cheveux et les pages. Une fois la dernière phrase lue, il y a eu ce temps d’arrêt nécessaire, que le cœur se remette du battement manqué par l’émotion de ces mots. Il a fallu se lever et marcher longtemps, le soleil commençant à réveiller les corps pour que se dissipe l’émotion des mots lus.

Cette émotion ne s’est pas échappée, elle s’est logée ailleurs. Sur une faille sans doute. Elle est revenue à la rentrée, par à-coup délicat et discret, pour rappeler que des choses invisibles se passent. Jusqu’à hier, où la nécessité m’a fait relire ce roman. En intégralité, au cœur de la nuit. Pour ensuite poser des mots dessus. A chacun ses remèdes.

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Stéphanie Kalfon arpente les méandres des êtres comme personne, elle s’approche de ces choses qui, nichées au creux du cœur, ne trouvent leurs voix que les jours de chagrins. Ces choses, Stéphanie Kalfon les regarde en face, ne se dérobe pas, oublie les stratégies d’évitement, plonge dedans sans avoir peur des abysses et de ce qu’on y rencontrera, elle fait surgir frontalement ces choses qui disent plus de soi que tous les sourires d’une vie.

Après avoir magnifiquement évoqué la puissance créatrice et ce qui compose une vie dans l’éblouissant roman Les parapluies d’Erik Satie, Stéphanie kalfon creuse le sillon de l’absent, de l’autre disparu et de l’absence à soi-même, le soi volé par une mère déficiente, qui après avoir donné la vie la retient comme un propriétaire tire trop sur la laisse.

On chemine au côté de Kate dans ce deuil, comme un voyage à accomplir ; les heures et les autres à affronter, le temps à décompter différemment. Le deuil de l’autre, mais surtout de soi, de ce que l’on a été ensemble, des possibles que l’on referme. Le deuil d’une vie à recommencer.

« Le souvenir qui lui reste, c’est l’absence de certitude d’avoir été seulement aimée. Un manque de souvenirs. Le souvenir d’un manque. »

Stéphanie Kalfon a le talent magnifique de fouiller le noir pour en extraire la lumière et livrer, ainsi, la poésie des vies déchirées.

« Car les fantômes sont les silences qui nous peuplent et nous dépeuplent. Ils sont invisibles et sonores, comme des demi-soupirs. Ils sont une absence, un manque, un raté, le bruit au loin du froissement d’un déni. Ils sont ce qu’on attend. Ici une personne, là-bas un retour. On attend des excuses, une réparation, la fin d’un mensonge, la sortie d’un chagrin. »

Il ne faut jamais oublier le pouvoir consolateur de ces livres qui, rares, sont une deuxième peau quand la première se craquelle.

Il ne faut jamais refuser la main tendue vers soi que forment les mots des autres.

Jamais.

« Mais tout ce qu’on attend d’impossible nous maintient impuissants.
Être malheureux, c’est attendre un fantôme. »