Si on parlait écriture avec Jean Baptiste Andréa?

12 Sep

Jean Baptiste Andréa livre, en cette rentrée, un roman ambitieux où se mêlent l’essence de l’intime et les grands espaces, l’homme face à ses rêves et les blessures d’enfance. Cent millions d’années et un jour est un roman qui compte et doit compter!

Et quand Jean Baptiste Andréa parle d’écriture, c’est avec autant de profondeur et de sincérité!

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Ecrire, à quoi ça sert ?

Je me pose souvent la question, surtout quand quelqu’un a une crise cardiaque dans un avion. J’ai remarqué que le pilote ne demandait jamais « Y a-t-il un écrivain dans l’avion? »

Ecrire, et plus généralement l’art, ne servent à rien. Bien sûr, on peut leur trouver une utilité évolutionnaire, ethnologique ou scientifique. Raconter, par n’importe quel biais, a permis de meubler les heures gagnées sur la nuit à l’invention du feu. Raconter a permis le développement de l’abstraction, et donc aidé à l’évolution de l’homme. Mais les fourmis n’écrivent pas, les souris ne peignent pas, et elles se portent très bien sans cela. Les scorpions sont antérieurs à l’homme et lui survivront sûrement. Ecrire  est un élément de l’évolution, mais pas un élément vital. Il suffit de voir la façon dont nous traitons notre planète pour comprendre que l’art n’est pas parvenu à amener l’homme si loin que ça.

L’art ne sert à rien, donc, et c’est ce qui est magnifique. Car si l’art ne sert à rien, pourquoi écrire, peindre, sculpter, chanter? Parce que toute forme est d’art est l’intuition de quelque chose de plus grand que nous. Appelons-le dieu, univers, force vitale, peu importe. Cette intuition, cet appel à ce plus grand que nous, peuvent changer le monde. Tout ceci n’engage que moi, bien sûr.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Un chien et une tasse de café.

Son pire ennemi ?

Le confort, mais c’est le confort qui permet d’écrire. Un paradoxe permanent assuré de nous rendre fous. C’est pour ça que les écrivains sont en général un peu bizarres. Entre autres.

Une manie d’écriture ?

Je ne sais pas vraiment ce qu’est une manie d’écriture. Faire trois fois le tour de son fauteuil avant d’écrire? Ca doit vouloir dire que je n’en ai pas. Ma seule manie d’écriture est d’écrire, c’est déjà assez contraignant.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 De l’annihilation par notre propre ego. On en revient à la première question.

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Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Il y a autant de réponses qu’il y a d’auteurs. Je crois que la seule chose importante, c’est d’avoir quelque chose à raconter, ce qui correspondrait au « message » ci-dessus, à ceci près que le mot peut avoir une connotation morale un peu pesante. Raconter une histoire qui nous fait changer notre regard sur le monde, même sur des points de détail, c’est déjà beaucoup.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

Il y a toujours un long travail qui fait que quand on a son roman entre les mains, on a tellement travaillé sur tout, le texte, la mise en page, les corrections, la couverture, la quatrième, qu’on ne peut plus le voir en peinture. Bon j’exagère un peu. Beaucoup, même. On est fier, très fier, soulagé, peut-être même a-t-on un petit baby blues. Mais le moment immense, pour moi, c’est quand mon éditrice dit « oui ». Le rapport au regard des autres est en général très simple, soit on t’adore, soit on te déteste, et vingt ans dans le cinéma m’ont appris à prendre les deux avec du recul. Et si on écrit d’abord pour soi, on écrit aussi pour être lu, encore un des paradoxes de l’écrivain. Le livre n’existe pas sans le regard des autres. Une chose est sûre: lorsque tu sens que quelqu’un a compris, vraiment, profondément ce que tu veux raconter, c’est un lien intime et merveilleux qui se créé, et qui te fait oublier toute la sueur, le sang et les larmes.

Si vous étiez :

            – une œuvre d’art : la Vierge, Sainte Anne et l’Enfant Jésus de Leonard de Vinci, devant laquelle j’ai passé des heures et des heures. Personne n’a jamais capturé une telle grâce dans des visages. Je ne parle même pas de la composition. Et ça ne sert à rien. A part à sortir de nous-mêmes.

            – un mot : prestidigitation. Un roman est une illusion.

            – une chanson: Estranged, de Guns’n’Roses. On peut faire plein de bêtises sur cette chanson.

            – une première fois: la soixante-huitième!

Citez trois ouvrages fondateurs

Joker. Je ne peux pas isoler trois ouvrages dans ma vie, dans la vie, je m’en voudrais sitôt l’interview finie, je voudrais en rajouter.

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Le dernier roman qui vous a étonné

Le Guépard de Giuseppe Tomasi. Il m’a fait pleurer, il est d’une beauté sublime. En général, mon passé cinématographique me permet d’analyser et de démonter les ressorts, les techniques d’un récit, mais là et je n’y arrive pas. Tout a l’air si simple, presque aléatoire. C’est comme un tour de magie. C’est l’essence du génie.

 

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Cent millions d’années et un jour, Jean Baptiste Andréa.

10 Sep

« J’ai été sage toute ma vie, crois moi, ça ne sert à rien. 

1964. Stan, paléontologue. Umberto, le vieil ami. Gio, le guide. Peter et sa marionnette Youri.

Un rêve fou de dragon. Une expédition en montagne à la poursuite du rêve.

Après nous avoir fait rencontrer l’inoubliable Shell dans son premier roman Ma reine, Jean Baptiste Andréa nous offre à nouveau des rencontres fortes dans son deuxième roman, au si beau titre, Cent millions d’années et un jour.

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Le monde, ce qu’il  a été, ce qu’il contient.

Et un jour.

Ce jour, comme le seul qui compte, celui où le possible est à portée de mains. Comme pour Ma reine, Jean Baptiste Andréa tire le fil des thèmes qui lui semblent chers. La nature, ici plus abrupte, l’enfance comme absolu, les êtres en marge de ce que la société ordonne, et la capacité de l’imaginaire à enchanter la vie.

Mais, ici, tout est plus minéral, comme si le voile de douceur s’effaçait pour laisser place au brut, à ce qui reste quand on se rapproche de la vérité, quand le rêve qui creuse son antre dans les tripes se dénude pour être mis à jour.

A fouiller l’essentiel, Jean Baptiste Andréa redouble de poésie et tisse avec sa langue sensible et sensorielle un monde que l’on quitte à regret, en se prenant à inspecter ses envies secrètes pour leur donner, même aux plus folles, la place qu’elles méritent.

« Lui avouer qu’à cinquante-deux ans, je cousais encore mon nom au revers de mes pulls parce que ma mère m’avait expliqué que, comme ça, elle me retrouverait toujours. »

Et si les rêves et notre enfance étaient les deux choses qui nous définissaient le plus ? Au milieu de son expédition, plus que ces compagnons de voyage, ce sont les souvenirs de son père autoritaire et de sa mère qui guident Stan, qui le révèlent aux lecteurs dans sa complexité et ses manques, dans son rapport aux autres et à sa quête. Il n’est pas question des clichés qui jalonnent souvent le rapport à l’enfant mais plutôt des sensations qui l’habitent, de cette capacité d’être à l’instant présent, des sensations sans filtre et de la faculté à croire en tout.

Ce livre est beau, beau à pleurer comme devant un paysage qui coupe le souffle, comme quelque chose de plus grand que soi.

Il y a un peu de chacun de nous dans ces pages, de l’enfant qui jamais ne laisse en paix l’adulte devenu, de la folie avec laquelle on flirte aux yeux de la norme quand on ne suit pas un chemin tracé, de la quête sans fin qui donne à chaque jour qui s’écoule la raison d’attendre le suivant.

Jean Baptiste Andréa confirme son talent d’écrivain, dans sa capacité à créer des atmosphères singulières, à creuser les questions essentielles en offrant du romanesque et à créer du beau.

Il est un auteur qui compte, et à suivre, indéniablement.

« La prochaine fois que l’aube me secouera, je n’ouvrirai pas les yeux. C’est un piège. L’aube ment à ceux qu’elle réveille, à l’homme d’affaires, à l’amoureux, à l’étudiant, au condamné à mort et, oui, au paléontologue aussi. Elle nous remplit d’espoir pour mieux nous décevoir. Le crépuscule, plus vieux et plus sage d’une journée, m’a fait la leçon : j’ai été bien naïf de la croire. »

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Si on parlait écriture avec Lola Nicolle ?

5 Sep

Lola Nicolle publie en cette rentrée son premier roman, et quelle première fois!  J’ai voulu embarquer avec elle dans les coulisses de son écriture fiévreuse et poétique.

 

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Écrire, à quoi ça sert ?

Pour moi, écrire sert à retenir le temps. À le comprendre, le décrypter. À justifier la vie, aussi. Organiser ce grand désordre dans lequel nous évoluons, lui trouver une forme, un sens. Bien que j’admire l’imagination foisonnante de certains auteurs – qui se servent, eux, de l’écriture pour dépasser le réel – elle me permet, à titre personnel, de mettre les mains dans cette matière qu’est la réalité et de la sculpter pour rendre tout cela soit plus tolérable.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

L’obsession. Cela lui permet de ne pas trop penser à ce qu’il fait, mais d’y aller, parce qu’il n’a tout simplement pas le choix. Sans cette forme d’urgence ou de nécessité, il me semble que rien de vraiment bon n’advient. L’obsession, donc, serait le premier compagnon. Et le second, ce serait l’éditeur, qui soutient, aide, fait accoucher, donne confiance. Mais peut-être dis-je cela par déformation professionnelle ?

Son pire ennemi ?

L’attente. Je crois que l’auteur ne doit rien attendre de son livre. Bien sûr, on espère qu’il touchera des lecteurs, que le texte deviendra un bon compagnon de vie pour celui qui le choisi, qu’il saura toucher au bon endroit. Mais il ne doit rien attendre en retour. Ça ne veut pas dire que l’auteur ne doit pas penser à son lecteur lorsqu’il écrit, au contraire. Il faut être généreux. Publier signifie partager ; mais la réception doit rester une bonne surprise et non un moteur.

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Une manie d’écriture ?

J’écris très souvent sur l’iPhone. Mon écriture se base beaucoup sur des observations, alors il n’est pas rare que j’écrive sur les notes du téléphone dans un métro, dans la rue, lorsque je surprends une scène ou qu’il me vient une idée. Je marche énormément dans Paris. Cette activité me permet de pré-écrire dans ma tête. Travaillant beaucoup autour de la poésie, je trouve souvent des images lors de ces trajets à pieds.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Écrire de Marguerite Duras « Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. »)

L’écriture permet de sauver des moments de l’oubli. Mais également de les prolonger. Quel plus grand pouvoir que celui de redonner vie à des scènes, des personnages. De pouvoir parler aux absents. Elle sauve également de l’ignorance. Si j’écris, c’est également pour comprendre le monde, les rapports entre les individus et la société. Ce qui régit tout cela ; le social et le politique. Pour tisser des liens entre des situations concrètes et une tentative de compréhension.

Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? Quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

C’est une sensation incomparable. Dans le sens, où, avant qu’il ait une dimension matérielle, le livre qu’on écrit est, pour les autres, parfaitement abstrait. Tout cela pourrait n’avoir jamais existé, alors que cela fait souvent plusieurs années qu’on y travaille. À partir du moment où on le tient entre les mains, on a la preuve irréfutable ; tout cela est réel. Mon premier livre était un recueil de poésie (Nous oiseaux de passage, Blancs Volants, 2017), et je garde vraiment un souvenir incroyable de cette première fois. Mais c’est également le commencement d’autre chose ; le texte désormais nous échappe, il va se confronter aux regards des autres. Le texte fait soudain sa vie sans vous et c’est vertigineux ! Il serait faux de dire que l’avis des autres ne compte pas – c’est un grand bonheur que de recevoir des retours de lecteur. Mais il faut également savoir s’en préserver.

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« Architecture of Density #43 », de Michael Wolf

Si vous étiez :

            – Une œuvre d’art: « Architecture of Density #43 », de Michael Wolf

J’ai découvert ce photographe aux rencontres d’Arles, il y a quelques années. J’ai été bouleversée par ces photographies qui reflètent parfaitement l’ultra-moderne solitude des grands ensembles urbains. Ce sujet m’intéresse tout particulièrement.

            – Un mot : La gaieté (car il est poli d’être gai).

            – Une chanson : « Béton armé », de Bagarre

Bagarre est pour moi le groupe le plus avant-gardiste du moment. Il y a une grande souplesse dans les genres explorés – rap, éléctro, métal, chanson. Une absence de hiérarchie entre ses membres. Une écriture incroyablement puissante. Une urgence certaine. Bagarre est le contemporain.

            – Une première fois : La première fois que, dans mon métier d’éditrice, j’ai eu la sensation de réellement découvrir un auteur. Une vraie voix. C’était Jean-Baptiste Andrea avec Ma reine.

Citez trois ouvrages fondateurs

Lettre à D., de André Gorz

L’Art de la joie, de Goliarda Sapienza

La Mise en scène de la vie quotidienne, de Erving Goffman

Le dernier roman qui vous a étonné

Ida, de Hélène Bessette

Mise en page 3

Après la fête, Lola Nicolle.

3 Sep

(Il paraît que c’est la rentrée…

Les 68 premières fois sont de retour avec 23 titres dans leur besace, 23 titres dont ce premier roman éblouissant, paru aux Escales)

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« Il y a la constance des uns, la folie douce des autres, les blessures murmurées lorsqu’il est un peu tard, les aveux d’amour et nos grandes amitiés qui, sans prévenir, nous éblouissent soudain. »

Lola Nicolle fait son entrée en littérature par la grande porte, celle des textes qui claquent et qui posent dans le monde des livres une empreinte reconnaissable entre toutes.

Avec, Après la fête, elle explore la passion et le basculement vers le monde adulte, dans ce qu’il comporte de désillusions, de responsabilités et de fin d’insouciance.

On apposera le terme contemporain ou moderne sur ce roman, il faut se méfier des qualificatifs, ils conduisent à la facilité et concourent à mettre dans des cases.

Il l’est par le thème traité ou l’époque dans laquelle il s’inscrit peut être. Mais de tout temps, n’y a-t-il pas eu ce douloureux passage à l’âge adulte, celui des choix et donc du renoncement, de la confrontation à une réalité mordante et sombre ?

Ce roman est un grand texte, fiévreux et habité, qui vient attraper les tripes et secouer les larmes que l’on porte.

La langue de Lola Nicolle est enflammée, urgente, poétique et sans concessions. Elle magnifie le désespoir, elle s’habille de noir avec lumière, jamais elle ne tombe dans la facilité ou dans un ton en dessous, elle tient la corde, le fil sur lequel on vit, comme un funambule.

Comme si la langue devait brûler, les mots sortir pour ne pas consumer l’être qui les porte.

On peut lire pour apprendre, pour s’évader, pour rire ou se détendre. Moi, je ne lis que pour vivre mieux, pour que les mots des autres me portent ou me consolent. Le roman de Lola Nicolle entre dans la catégorie de ceux qui autorisent à ressentir, à avoir mal même dans une cage dorée et qui comblent la solitude que l’on ressent. Il porte dans ce qu’il dit d’universel et qui vient chercher le personnel en chacun. Il est toujours étonnant de lire des mots que l’on pourrait faire sien, comme une évidente rencontre, même de papier.

« Parfois, je souhaitais que tu m’aides à enlever ces masques de carton. Que tu décapes mes manières, que tu arraches mes vêtements et me forces, dans l’espace de l’appartement, sur le territoire de notre amour, à rester nue, sans fard, loin de cet être social qui faisait ma réussite dans les autres domaines. »

Lola Nicolle use de la deuxième personne du singulier avec brio, comme si elle voulait toucher le lecteur au plus près, le faire vibrer de ces passions qui animent, de ces désillusions qui façonnent et de ce monde à affronter.

Un premier roman éblouissant qui va m’accompagner longtemps.

Parce qu’il y a toujours un Après à redessiner et inventer.

Et parce que, surtout, il faut continuer à danser.

« Nous vivions, en somme, une grande fuite en arrière qui nous protégeait de cette époque incertaine sur laquelle, ivres et élégants, nous dansions. »

 

(Rendez vous jeudi, même endroit, même heure, pour discuter écriture avec Lola Nicolle)

 

 

 

Si on parlait écriture avec Lisa Balavoine?

2 Juil

Eparse restera un des romans marquants des 68 premières fois, parce qu’il donnait à voir une autre forme, parce qu’il parlait de nous par fragments, parce que je ne pensais pas qu’on pouvait écrire comme cela. Et parce que derrière ce roman, il y a Lisa Balavoine.

Elle a accepté de se livrer sur son rapport à l’écriture, avec le talent qui la caractérise, cette fragilité sensible si précieuse.

Ecrire, à quoi ça sert ?

Ca sert à vivre d’abord. Ca sert à mettre des mots sur ce qui nous arrive, parce que vivre nous arrive et que cela peut être parfois grandiose comme terrible. Ecrire sert à dire « Je vais bien ne t’en fais pas », écrire sert à dire « Prends garde à la douceur des choses », écrire sert à dire « Nous étions des êtres vivants ». Ecrire c’est ne pas disparaître, c’est être là, attentif aux choses, aux êtres, aux moments. Ecrire c’est consigner, garder une trace de ce qui fut, donner à voir l’intériorité. Ecrire c’est aller à la rencontre de soi, du tout petit enfant qui reste encore au-dedans de nous et qui se racontait des histoires pour vaincre la peur du noir. Ecrire, c’est dire aux autres qu’on existe, qu’ils existent aussi, même si on ne peut jamais tout écrire, même si le temps nous est compté et qu’on a la trouille de ne pas s’en sortir. Ecrire, c’est faire face. On écrit pour vivre et pour accepter de partir.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Je ne sais pas s’il y a un réel compagnon, je pense toujours que l’auteur est très seul. Seul face à sa page, face à ses mots, face au silence et au vide. Mais chacun est libre de se trouver des compagnons d’infortune. En ce qui me concerne, c’est beaucoup trop de café, des piles de livres autour de moi et la certitude que, quelque part, quelqu’un attend que je lui raconte une histoire.

Son pire ennemi ?

La comparaison, sans nul doute pour moi. Je lis beaucoup et je suis souvent tellement impressionnée par l’écriture des autres que je finis toujours par regarder mes brouillons en me disant : à quoi bon ?

Un autre ennemi : le temps. Trouver le temps quand on a un travail au quotidien, une vie de famille, une vie amoureuse, une vie culturelle. Trouver le temps et le donner à l’écriture en n’ayant pas peur de le perdre. On a souvent l’impression de perdre son temps quand on écrit, tandis que la vie file à toute allure à nos côtés. Ecrire c’est prendre le temps de s’arrêter.

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Une manie d’écriture ?

J’écris beaucoup le soir, la nuit, puisque le reste de la journée je ne peux pas le faire. J’écris très souvent dans mon lit, j’écris directement à l’ordinateur. J’ai des carnets et des cahiers, avec des notes, que je ne consulte pas vraiment. J’ai juste besoin de les avoir sous la main. J’écris dans le silence, mais je fais des playlists de morceaux qui accompagnent mon histoire. J’écris souvent vite, par flots, mais je peux aussi ne pas écrire pendant plusieurs jours. Je manque de régularité, je ne suis pas sérieuse, je suis souvent en colère contre moi. En colère quand je n’écris pas.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 Je ne sais pas si l’écriture est un sauvetage. A l’inverse de Marguerite Duras je ne pense pas que l’écriture me sauvera. Parce que justement j’écris sur les failles, les béances, les gouffres dans lesquels je me débats. Je les garde, ils ne disparaissent pas. L’écriture ne me sauve pas de ça.

Mais l’écriture nous sauve sans doute de l’oubli, non pas parce qu’il restera quelque chose de nous (cela reste à prouver, beaucoup de livres sont rapidement oubliés) mais parce que celui qui écrit sauve quelque chose de lui-même, de sa propre vie, du reste du monde, en écrivant.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je suis incapable de répondre à cette question. Je pense qu’il faut un plan, oui, mais je ne sais pas faire ça. J’ai l’impression d’être mue par une impulsion, un mouvement, qui m’indique la direction. Je vais quelque part, mais je ne sais pas comment. Alors je ne parlerai pas de message, mais d’obsession peut-être et en ce qui me concerne, c’est mettre des mots sur ce que je suis, ce que je pense que d’autres sont aussi, et tendre des passerelles entre eux et moi.

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Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Je n’avais jamais envoyé de manuscrit avant celui-là. Alors je peux dire que j’ai eu de la chance. Mon attente aura duré 9 mois avant de signer un contrat, comme un accouchement et puis 18 mois avant la publication, comme deux accouchements. Ca tombe bien, j’ai trois enfants.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

On y croit et on n’y croit pas. On m’avait dit que je pleurerais mais non, je n’ai pas pleuré ce jour-là. Je sais juste que j’ai évité d’aller dans des librairies pendant un bon mois, peur de voir le livre, peur de ne pas le voir. Peur qu’il soit feuilleté devant moi ou au contraire ignoré de tous.

Ce qui m’a parfois fait pleurer, ce sont les regards des personnes qui m’en ont parlé, parfois en pleurant eux-mêmes, en me disant souvent des choses incroyablement belles. C’est à ce moment que j’ai pris conscience que le livre existait. Ca m’a bouleversée.

Définissez-vous par :

       – une œuvre d’art : Sakuntala de Camille Claudel (oeuvre qu’elle retravaillera plusieurs fois ensuite sous d’autres noms, Vertumne et Pomone, puis L’abandon). Pour moi, c’est la plus belle représentation du lien d’amour, contenu entre une forme de tension et la tentation de l’abandon, c’est s’aimer, se quitter, s’aimer à nouveau, c’est revenir sans cesse à l’autre pour revenir à soi. Et c’est tout simplement sublime, à l’image de la créatrice, tragique et magnifique.

       – un mot : la nostalgie, je suis quelqu’un qui suis attentive aux mouvements de la mémoire, au temps qui passe beaucoup trop vite, à la thématique de la disparition. J’aimerais pouvoir ne rien perdre de ce que j’ai vécu, j’aimerais ne rien oublier de l’histoire du monde, même si tout cela est impossible.

       – une première fois : la première fois où j’ai réussi à dire je t’aime.

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Citez trois ouvrages fondateurs

Jane Eyre, de Charlotte Brontë : roman lu et relu à l’adolescence et donc forcément fondateur dans le sens où l’héroïne est quelqu’un de relativement banal en apparence et qui mène une petite vie, sans éclat, pleine de doutes et de failles. Ce sont ces personnages qui m’attirent, ceux qui sont dans l’ombre, ceux qu’on ne remarque pas et ceux dont j’ai envie de parler.

Jacques le Fataliste et son maître, de Diderot : roman étudié en seconde année de fac et qui m’a permis de comprendre à quel point l’écriture peut être un jeu. Diderot prend son lecteur à parti, fait des digressions, s’écarte de son histoire, y revient. Rien n’y est linéaire et tout y est intelligent. Et puis c’est aussi lié pour moi au professeur qui me dispensait les cours : il s’appelait Eric Walter, il est la première personne à m’avoir dit « vous devriez écrire » et à avoir eu confiance en moi. Il est mort il y a peu et je ne l’oublie pas.

Passion simple, d’Annie Ernaux : tout le travail d’Annie Ernaux est essentiel pour moi, mais peut-être que ce roman est celui dont je me sens le plus proche. J’en aime la totale sincérité, la crudité parfois, notamment sexuelle. C’est un roman qui m’a fait prendre conscience qu’on pouvait parler de ce que l’on vivait, sans autre filtre que l’écriture, sans tabou, sans honte. Qu’une femme aussi différente de moi, c’était également moi. J’ai réalisé ainsi que c’est cette écriture que j’aime : l’écriture de l’intime, le journal de soi, l’analyse de ce qui nous fait agir. Je n’y vois aucune impudeur, au contraire, j’y vois un courage absolu, celui de se donner à lire comme dans un miroir.

Le dernier roman qui vous a étonné

Les enténébrés, de Sarah Chiche : Je n’avais pas lu quelque chose d’aussi fort, d’aussi beau, d’aussi inventif depuis longtemps. C’est un roman d’une grande ambition, qui mêle l’histoire intime à l’histoire du monde, qui traverse les siècles, qui se nourrit de journaux, de carnets, de mémoires. Un roman qui joue avec les formes narratives, avec l’écriture et ses codes. Et c’est surtout un grand roman d’amour, qui montre une femme dans toute sa nudité, une femme qui aime avec toute sa chair, son esprit, son souffle. Une femme comme j’aimerais être, sensuelle et puissante. Une femme libre.

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C’était mieux avant…

25 Juin

C’était mieux avant

Quand timidement nous nous sommes retrouvés, encore bercés par la discussion de samedi et les jolies choses qui en sont ressorties.

Quand, fébrilement, on a tendu nos cartes d’identité au gardien, qui a cherché longuement si quelqu’un derrière ces murs avaient noté nos noms sur le cahier.

Quand, arrivant dans le bâtiment scolaire, sur le mur, s’étalaient toutes les affiches des rencontres passées et celle du jour.

Quand ils sont entrés dans la salle, une main tendue ou un bonjour plus timide et sont partis choisir leurs chaises, devant, au fond ou à côté de.

C’était mieux avant

Quand le dialogue n’a eu de cesse de s’étirer et qu’il a été question du rôle de l’éditeur, de la fabrication d’un livre, du pourquoi on écrit, et aussi d’un sorcier à lunettes.

Quand, après une pause, huit d’entre eux sont revenus, les chaises entourant désormais les tables, une feuille A4 quadrillée, trouée sur son large côté, de celles qui ornent les classeurs d’élèves, un bic jaune au bouchon bleu à mordiller.

Quand il –celui qu’ils n’ont eu de cesse de remercier de perdre son temps avec eux- a énoncé la consigne. « C’était mieux avant ».

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Quand, pendant trente minutes, chacun a écrit, un bout de lui ou du monde, pendant que lui mettait des bafouilles sur ces Boys, ceux qui resteront de l’autre côté du monde.

Quand, après, chacun a attrapé sa feuille en tremblant pour le lire, avec ce trac des mots qui sortent pour ricocher aux oreilles des autres.

Quand la sincérité n’a eu de cesse d’émouvoir et de faire monter les larmes aux yeux.

Quand, même moi la silencieuse s’est pliée, pour la première fois, à l’exercice et qu’il a fallu, dans un silence religieux, leur lire ma version avant de relever la tête et de les regarder.

Avant, c’était hier.

Avant c’était un moment à vivre autour de l’essentiel.

Avant c’est une mélancolie douce et bienveillante.

Avant, c’était avec Lui, Elle et avec Eux.

Et ce qui est bien avec cet Avant, c’est qu’il laissera des traces fortes et inoubliables pour l’après.

 (Ce texte a été rédigé suite à la rencontre organisée par les 68 premières fois à la maison d’arrêt du Mans en présence de Pierre Théobald.)

 

Les miroirs de Suzanne, Sophie Lemp.

18 Juin

« Avant de claquer la porte, elle aperçoit son reflet dans le miroir de l’entrée. Ses paupières sont légèrement gonflées, ses traits tirés, de petites rides courent autour de sa bouche. Mais ce visage qu’elle ne prend plus le temps de regarder est bien le sien. Elle se souvient. Elle est vivante. »

Quand je reviens sur mon blog, j’ai presque envie de commencer par Cher journal. Comme si cet espace ne servait plus qu’à laisser une trace des beaux moments. Une trace pour moi, comme pour marquer le temps qui file de quelques cailloux. J’ai rencontré Sophie Lemp avec son premier roman, ce si beau fil qui a été un des livres marquants, parce qu’il a permis des rencontres. Sa rencontre. On a cheminé un peu ensemble, se parlant de choses profondes sans suivre les us et coutumes qui voudraient que l’on déballe son cv en insistant sur les cases état civil avant d’en venir à l’intime. Comme si par l’écrit, tout était déjà possible.

Il y a eu Leur séparation, texte plus sombre  que j’ai aimé aussi, qui pose la question du couple de parents, du rapport de l’enfant à ce duo originel.

Il y a eu d’autres choses et il y a eu Les miroirs de Suzanne. Je savais qu’il arrivait, ce troisième roman, troisième livre. Et puis, un mercredi d’hiver ensoleillé, au milieu de mes deux enfants jouant, une proposition folle, un rendez-vous parisien rapide, la lecture du roman de Sophie et un OUI enthousiasme. Accompagner Sophie et la maison d’éditions Allary dans la promotion de ce troisième roman.

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L’aventure était humaine avant tout, il ne doit pas être difficile de faire connaître quand on aime, quand c’est beau et quand on est attachée infiniment à son auteur. Il suffit d’un peu d’énergie. Je pensais. Je croyais.

Il y a eu des beaux moments, des billets de blogs divins, une rencontre dans un café aux jolis papiers peints, il y a eu des heures et des heures d’échanges avec Sophie sur ce qu’on imaginait, rien n’était trop beau, un portrait chinois m’ouvrant à des sphères inconnues de technique et de montage. Et puis, il y a eu la réalité, un secteur morose, la difficulté à faire émerger un titre au milieu de cette surproduction effrayante et le travail, o combien éprouvant, d’attachée de presse.

De tout cela, il reste des sensations contradictoires, des beaux moments, l’enthousiasme qui a précédé à tout, une amitié renforcée qui rend la vie plus douce.

Mais de tout cela, il reste surtout un roman.

Les miroirs de Suzanne sont une ode à la délicatesse et à la nécessité de trouver son refuge. Dans l’écriture pour Suzanne, dans la lecture et le dessin par Martin. Il est question de résilience et d’intimité, de l’autre qui rend vivant, des souvenirs que l’on veut protéger de l’oubli. Sophie Lemp n’a pas perdu la douceur qui la caractérise mais qui n’empêche pas le grave. Les sentiments sont justes et précis dans le dénuement d’une langue posée là comme une mélodie, qui réconforte au moment où on l’écoute.

Les miroirs de Suzanne sont une quête, celle quotidienne du chemin à suivre, celle intime du sens à une vie. Il est l’autorisation à devenir aussi, à écrire et à le dire haut et fort.

« Dans les larmes de Martin, il y a les souffrances qui sautent aux yeux, celles que l’on devine et celles que l’on côtoie sans les remarquer. Celles qui durent et celles qui finissent par s’estomper. Celles qui font vieillir et celles qui endurcissent. Celles que l’on expose et celles que l’on tait. »

Il y a du beau et de l’essentiel dans ces miroirs. Il y a de nous et il y a un roman, à côté duquel il serait dommage de passer. Parce qu’il apaise et qu’il arrête la course folle, le temps d’une lecture.

 « Dans les miroirs de Suzanne, une crainte toujours assombrissait la joie. La peur de se tromper, de souffrir, de ne pas savoir, de regretter. Ce soir, elle remarque l’absence de voile sur son visage. L’écriture a débusqué la peur. »