Rivage de la colère, Caroline Laurent.

5 Mai

Et si ce qui maintenait en vie n’était finalement que cette émotion si vive, considérée comme un péché capital, qu’est la colère ?

Ne devrait-on pas la considérer comme un tête-à-tête avec soi , une autopsie pratiquée à soi-même ? Comme le moteur qui pousse à la création ?

Et si c’était d’elle que jaillissait ce qui doit s’imposer, ce qui dit les être dans leur nudité et leur essence véritable ? Oh pas la colère contre les autres ou celle qui fait hurler, mais celle qui prend racine dans les viscères, celle qui accompagne les renoncements ou les combats d’une vie. La colère n’est belle que si elle est fragile, elle nait d’une faille nécessairement. Une faille intime, une faille familiale, une faille dans ce monde qui oublie dans quel sens il doit tourner. Ce sont dans ces trois failles que Caroline Laurent puise pour livrer ce si beau Rivage de la colère.

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Elle a fait son entrée en littérature avec une main dans la sienne, celle d’Evelyne Pisier. Avec ce nouveau livre, le pas difficile du deuxième roman est franchi avec un roman dense et puissant.  Le deuxième pied qui fait devenir écrivain est posé, ancré d’une si belle manière.

A travers cette histoire singulière, Caroline Laurent dissèque le lien aux terres, celles où l’on naît, celles qui lient les hommes, les font  grandir ensemble et regarder le même ciel. Elle explore ces sols, comme des paradis, que l’on foule et dont on oublie l’importance tant qu’ils ne sont pas menacés.

A arracher les gens à leur terre, c’est leur humanité que l’on détruit, dans ce qui fonde une vie, un chemin construit. C’est les exiler de leur propre histoire.

Les Chagossiens ont eu une heure pour quitter leur terre. Une heure pour quitter leur vie. Caroline Laurent nous conte, magnifiquement, l’histoire de ce basculement, la colère qui nécessairement naît à cet instant et le combat qui s’ouvre pour recouvrer la liberté volée.

Ce combat n’est pas celui d’un bout de terre mais celui d’un peuple. Chaque combat recèle la croyance, si fragilisée, en la justice, comme une lutte contre la résignation, contre le fatalisme et la loi du plus fort. Caroline Laurent ne s’érige pas en porte-parole, elle donne voix et vie à ses personnages, hommes et femmes au courage immense qui savent ce que signifient se tenir debout,  ceux qui croient encore que la réparation existe et ressentent au plus profond que se battre n’est pas vain dès lors que la cause est juste.

Chaque combat porte un bout de l’humanité toute entière.

Comme une route à suivre, une leçon à écouter, un possible ouvert.

De ces quêtes qui font qu’on se tient la tête droite et le regard fier.

Par cette alternance si intelligente entre la voix de Joséphin, l’enfant qui ne veut rien oublier et la vie de Marie-Pierre , Gabriel et tous ceux qui les entourent, Caroline Laurent tresse la voix de la colère, ne se contente pas d’une histoire au romanesque fou mais fait entendre le cœur qui bat, le ventre qui se tord, les mains moites et les angoisses avec pour seul dessein de déposer un bout de cette colère en chacun des lecteurs, comme un bout de monde partagé, comme une lueur à maintenir allumée.

C’est à cela que doit s’atteler la littérature, maintenir allumé le cœur de chaque vie.

Tout est affaire de transmission dans ce roman (et tout devrait l’être dans la vie). Transmission d’une histoire, d’un amour, d’un espoir. Transmission de ces silences qui hantent les vies et qui une fois levés ne détruisent plus ceux qui les ont portés et autorisent leurs dépositaires à s’en emparer pour que jamais la parole ne s’éteigne.

Il n’y aura plus de silence sur les Chagos.

Parce que ce grand livre existe.

Éloge du risque, Anne Dufourmantelle.

14 Avr

Je ne connaissais pas Anne Dufourmontelle, connaître comme on l’entend, comme une réciprocité, comme la résultante d’une rencontre. Et pourtant du jour de sa mort, je m’en souviens, comme on se souvient des jours où le monde a un peu vacillé. Je cherchais une explication, je lisais des articles, cet acte héroïque. Je restais stupéfaite. Je découvrais son visage, ce sourire relié à ses yeux, de ces visages qui expriment tout, loin des carapaces qu’on se dresse.  J’ai versé quelques larmes.  Je ne la connaissais pas et j’avais cette sensation de perdre pourtant un morceau important d’humanité. C’était ridicule, me semblait-il d’éprouver le chagrin. Et un temps, j’ai cessé de me juger, je l’éprouvais, c’était ainsi.

Le lendemain, j’allais acheter quelqu’un de ses livres, comme une urgence à retenir près de moi un bout de ce qu’elle avait été, et de ce qu’elle sera par ces mots qui nous parviennent encore. Je les ai déposés sur une étagère, comme on est incapable de regarder ou entendre la voix de ceux partis, quand cela est trop tôt. Je les regardais souvent Puissance de la douceur, Eloge du risque, Intelligence du rêve, La sauvagerie maternelle. Rien que les titres me remplissaient, je savais que derrière s’y glisseraient des mots, des phrases, des pensées puissantes qui un jour trouveraient leur place à l’intérieur de moi.

Avant de la lire, je voulais l’entendre. Sa voix grave qui venait se loger au plus près, ses mots qui jamais ne semblaient superflus ou inutiles. Je l’entends encore face à Eva Bester parlant de son rapport à la mélancolie et à l’émerveillement. Elle liait les deux comme une évidence, comme deux  facettes d’une  même émotion. Cette voix pleine, ses silences avant d’énoncer une phrase d’une profondeur folle.

Le jour de sa sortie, j’ai acheté et lu L’amie, la mort, le fils de Jean Philippe Domecq, un hommage de son ami, de l’ami dont elle a sauvé le fils. Rien de voyeuriste ou de sensationnel. Je voulais la sentir, m’en approcher. C’était comme une attirance contre laquelle je ne pouvais pas lutter.

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Il y a quelques jours, j’ai posé son Eloge du risque sur mon bureau. Parfois, j’ai ce geste avec des livres que je crois être important. Attendre, le voir un peu plus, tourner autour avant d’y plonger. Comme si mon corps attendait le moment propice.

Il y a deux jours, je l’ai emmenée avec moi au moment de me coucher. Avec un roman, je ne savais pas encore si je prenais le risque de m’y frotter. Je l’ai ouvert et en trois pages, j’ai eu la gorge nouée, les larmes aux yeux et la seconde d’après le cœur qui demandait à sortir de sa cage. J’ai redressé mes oreillers, j’ai saisi le crayon à papier et j’ai recommencé à la première page. La rencontre avait lieu, un soir de confinement, dans cette période où l’on ne sait plus ce que l’on ressent, où l’on oscille entre la sérénité et l’angoisse, où l’on se dit que le monde d’avant ne peut plus être. Lire Eloge du risque console. Ce qu’elle dit de la passion et du désir, des fidélités et de la dépendance est d’une puissance rare. En parler ne serait pas à la hauteur de ses mots.  Il faut la lire encore. Et il faut se dire que si le monde a pu porter des personnes de cette ampleur, alors il faut continuer à se tenir debout, encore plus et à ne renoncer à rien.

Pas même au risque.

« Et si le risque traçait un territoire avant même de réaliser un acte, s’il supposait une certaine matière d’être au monde, construisait une ligne d’horizon… Risquer sa vie, c’est d’abord, peut-être, de pas mourir. Mourir de notre vivant, sous toutes les formes du renoncement, de la dépression blanche, du sacrifice. »

 

Lettre à mon fils

7 Avr

Mon Thibault,

Je t’imagine, grandissant, me demander pourquoi les lettres sont toutes destinées à ta sœur. Je t’imagine et je ne saurai pas te répondre. Il y en a quelques-unes pourtant, certaines cachées. Je te dirai qu’elles te sont destinées aussi, tu ne me croiras pas. Les regards posés sur soi et uniquement soi sont essentiels, je le sais. Alors, on en reviendra au début. A ta force dès tes premiers temps, à ta douceur, à ta tranquillité où elle hurlait aux loups, à tes deux pieds bien ancrés, là où elle fait des pointes. Je me tromperai. On a besoin d’autant d’amour et de réconfort quand on semble solide. Je devrais le savoir pourtant. Alors je m’excuserai et je passerai mes nuits à t’écrire. Pour que tu saches.

Il y aura cette lettre, déjà écrite. C’est à toi que je veux livrer mes peurs. Toi qui depuis quelques jours, ne demande plus ce que l’on fait aujourd’hui, tu as intégré que notre espace était réduit.  Tes nuits deviennent agitées cependant, il faut bien que cela sorte.

J’ai peur. Non pas de cette vacherie, de ce qu’elle va induire, de ce qu’elle dit de nous, des déceptions mordantes qui nous étreindront quand on aura cru le changement possible. Une peur sur laquelle on ne peut pas agir est une terreur.  Je les laisse aux heures sombres de la nuit et aux angoisses à faire souffler dans un sac.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

J’ai  peur de ne pas pouvoir sortir de ce doux enfermement. Le nôtre est doux, chanceuse que je suis.

J’ai peur de ne pas réussir à remplir le rôle que la société voulait me faire jouer et qui déjà pesait lourd. Elle a bon dos la société, me diras-tu !

J’ai peur de ne plus supporter ce rythme où les horloges sonnent trop, où les chiffres exigent, font courir et craindre le retard.

J’ai peur de retrouver ces journées qui me vident plus qu’elles ne me nourrissent. On peut s’éteindre de trop donner.

J’ai peur de l’intransigeance qui va poindre, de ne plus supporter la tiédeur et les petits compromis avec la vie.

J’ai peur de ne plus réussir à franchir le seuil de notre impasse. Ainsi, on peut se déshabituer de ce que l’on faisait sans y penser.

J’ai peur que ma quête d’utile soit encore plus grande. Je ne me transformerai pas en infirmière ou en médecin. J’en suis incapable. Mais ne peut-on pas être utile à faire naître un sourire ou une émotion, à mettre en œuvre des choses qui rassemblent ? Peut-on être utile à rendre la vie plus douce, et non seulement à tenter de la sauver ? Ce temps étrange l’est aussi par sa gravité et son urgence, survivre avant toute chose. Mais on ne peut passer une vie à survivre, sans quoi on ne vit qu’à moitié.

J’ai peur de vouloir vivre trop haut, au risque de claquer la porte à la gueule du confort et à faire s’écrouler ce qui semblait construit.

J’ai peur de reporter à demain tout ce qui m’habite, comme on se rassure en se disant que la génération suivante fera mieux que nous.

J’ai peur de la honte qui accompagne toutes ces pensées dérisoires. Tu me vois comme superwoman, je ne suis pas costaud tu sais.  Je regarde ceux qui n’ont pas la chance de passer leurs journées chez eux avec une admiration sans bornes. La honte de cette vie douce.

Mais ce dont j’ai le plus peur, c’est d’oublier tout cela, de reprendre comme si de rien. Et d’un jour, en relevant la tête, trouver ce regard éteint et devoir à nouveau baisser les yeux. Ou pire de trouver ton regard qui me dira : tu as dit Maman, mais as-tu fait ? Ou seulement essayé ?

Je dois filer mon Thibault, tu m’appelles pour faire le tour du monde. Notre nouveau jeu depuis quelques jours. Tu t’installes sur ta balançoire, ta sœur sur la sienne et on décolle. On invente mille destinations, des animaux à découvrir, des sauvetages à opérer. On atterrit quand le tour est fini et que l’heure du chocolat à croquer  a sonné.

Parce que la vie,

ça creuse.

Des sillons et des failles. Des rigoles et des trous. Des oublis et des vides.

Les joues et les ventres. Les rides et les cous.

Parce que la vie,

Ça creuse

les cœurs.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

Lettre à ma fille par temps troublés.

31 Mar

Mon Adèle,

Deux mois, trois presque que je ne trouve plus mon refuge. Celui des mots à lire, à dire, à écrire. Celui des mots qui portent et ouvrent des possibles.  Celui où les mots peuvent tout, sont tout.  Comme si je ne reconnais plus ma maison, que quelqu’un avait pris possession de ce qui m’enveloppe et me protège. Comme si on me laissait nue face au monde à affronter.

Et pourtant, il fallait que pendant tout ce temps, tu ne sentes pas le tien vaciller, de refuge. Après tout, une maman c’est une maison surtout. Je ne voulais pas que le loup à trop souffler puisse la détruire. Quelques tuiles tombées tout de même, je ne peux pas te protéger de tout, c’est ça l’apprentissage d’une maman, savoir qu’on ne pourra pas toujours tout sauver.

Il y a eu ces jours sombres où ton grand père empruntait son dernier chemin, Papa absent dans ses longues après-midi à l’hôpital, absent de sa vie tant il voulait retenir celle en train de s’enfuir. Ton papa, c’est lui l’ancre. Je pensais que rien ne pouvait le faire tanguer. J’ignorais qu’on pouvait lui couper les racines. IL s’est écroulé alors je l’ai serré fort. Comme jamais. Pour que la chute ne soit pas entière, pour lui rappeler que des choses le tenaient en haut. Comme jamais ? Si peut être une fois, lors de ton arrivée. Sans doute ai-je pressé sa main avec une violence folle pour m’ôter un peu de la douleur qui m’assaillait. Aux deux extrêmes de la vie, seul le corps a sa place. Les mots cèdent.  La peau a besoin de l’autre pour ne pas se fissurer. Il s’est vite relevé, il vacille encore mais il a la force de ne pas nous le faire ressentir. C’est solide un papa. Il m’a fallu trouver la force que je ne soupçonnais pas, mon corps terrassé par un sale virus qui avait pris toute la place. Ces journées alitées où tu ne pouvais pas venir me voir, je t’entendais baisser la voix à l’approche de la chambre, dire à ton frère de ne pas faire de bruit, elle doit se reposer. Les rôles étaient inversés, j’en voulais à ce mal qui m’empêchait de me tenir debout et d’être pleinement là pour vous, pour lui.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

Alors, je me suis retirée du monde virtuel, un peu du monde réel aussi. Il y avait des veilleurs, ceux qui se sont assurés que le retrait ne soit pas trop long, pas trop en solitaire. Ceux qui comprenaient mais montraient qu’ils étaient là. Les précieux. Je te souhaite d’en croiser tant sur ton chemin. Ceux qui remplissent le vide quand il assourdit, ceux qui savent que le silence parfois n’est pas une vertu, que la discrétion est une politesse que l’on fait aux autres mais qu’elle vous prend les tripes parfois tant vous voudriez que mille fois votre nom résonne. Il y a deux silences que l’on redoute, celui d’une mère et celui d’un amoureux. Je veux que jamais le mien ne te fasse de l’ombre. Je veux qu’on remplisse ton vide de mots, de doux et de poésie. Je veux que tu saches que jamais je ne t’opposerai un silence, jamais mon ombre ne doit te recouvrir. Pour le silence de l’amoureux, je ne peux rien y faire. Même pas te dire de bien le choisir, ils s’imposeront à toi. Puissent-ils être doux, toujours.

Au moment où je pensais pouvoir refaire un pas vers l’habitude, où mon corps acceptait de rester debout, a déferlé ce confinement. Ce mot que l’on pensait d’un autre temps, que jamais on ne croyait vivre. Je n’ai pas de mots pour en parler, j’ai vu au début ceux qui pensaient avoir les mots dans cette période étrange où chaque pensée offre son contraire la seconde d’après, un quotidien de paradoxes. Je me demandais comment ils étaient capables de cela, de ne pas sentir que les mots filaient, glissaient, qu’ils n’étaient rien face aux angoisses et à ce monde qui se redessinait.  Je les enviais de trouver encore le tempo et la musique qu’il fallait, de ne pas être comme figée dans la torpeur. Mon refuge n’est pas totalement reconstruit, j’ai réussi à remettre quelques briques en place, il manque encore quelques éléments pour être totalement à l’abri. Laissons le temps faire. Ce temps si différent. Comment un mot peut-il souffrir d’autant d’acception ?  Comment peut-il avoir des teintes si différentes en fonction des jours où il surgit ? Ce temps que l’on habite, notre maison que l’on découvre finalement, ce jardin qui nous semble un luxe aujourd’hui. On ne sait pas ce qu’est l’ennui, les journées sont pleines de rires et de livres, de jeux et de travail aussi. On expérimente la vie sans dépasser le seuil de la grille du jardin. Les premiers jours, tes terreurs nocturnes revenaient, ta manière à toi d’exprimer ce changement, le corps encore une fois plus fort que les mots. Je ne parvenais à rien, à peine à jongler avec mes angoisses pour ne pas pleurer chaque jour.  La télé jamais ne résonne chez nous, la radio non plus. On a monté le son de la musique pour que le silence, encore lui, n’envahisse pas tout. On a construit notre vaisseau pour traverser la période sans trop de turbulences.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

Je ne sais pas comment on ressortira de cela, différemment c’est certain. Je dois t’avouer que j’ai autant peur d’en sortir que d’y être entré. Comme si au moment où je voulais revenir un peu plus au monde, on me claquait la porte au nez.  Il va falloir qu’on trouve de nouvelles marques, qu’on pose nos pas hors des traces. C’est bien aussi, mais il faut être costaud pour ne pas céder à la tentation de rester dans le confort et le périmètre de sécurité. Je veux que l’on n’ait pas d’autre choix. Je veux croire que je serai assez forte pour assumer des choix, pour ne pas renoncer. Pour que tout cela serve à repenser à ce que doit être une vie. On a déjà découvert que les super héros ne portaient pas de capes ridicules et que justement il leur manquait un costume adéquat.

Un jour, tu liras cette lettre, tu te souviendras de tes émotions à hauteur d’enfant. De cette période où ton frère n’avait plus besoin de se jeter sur moi pour sentir mon odeur, petit loup revenant dans sa tanière tant le manque de moi n’existe plus à chaque jour être ensemble. Ce moment où tu pleurais l’absence de tes copines, de ta maitresse et de tes cours de peinture. Maman, ça reprendra quand ? C’était drôle au début mais là le temps s’allonge. Je ne sais pas ce qu’il te restera de ce moment, de ces mois traversés comme des fantômes. On fera une grande fête, à la fin Maman. On mettra des jolies lanternes dans le jardin et on invitera les copines. On cachera des œufs, on mangera tous ensemble et on rira. J’ai acquiescé. La seconde d’après, tu me disais ; mais c’est quand la fin ?

J’ai haussé les épaules. Je n’ai pas la réponse. Je peine à penser plus loin que demain. Je me surprends, pourtant, à avoir envie d’écrire aux gens qui comptent, me rapprocher de ceux que le temps trop pressé fait oublier. J’ai envie que les mots s’amplifient, qu’ils soient nombreux, que l’on ne se contente pas de trois mots qui font sonner un téléphone et qui n’appellent pas de vraies réponses. Revenir à ce satané essentiel que l’on oublie, pris dans le flux, le flot et la vie qui passe. Je voudrais que le temps passé avec eux ensuite soit fort et long, doux et beau, qu’on s’approche ensemble de ce qui fait tenir les murs. Même si tout cela me semble si loin.

Alors pour ne pas avoir trop peur, je reprends la construction de mon refuge, cette lettre est sans doute l’un des piliers. Encore un peu de maçonnerie et on n’aura plus peur du vent. Cette lettre écrite pour moi, pour toi, pour d’autres. L’écriture n’est pour moi qu’un pas vers l’autre. Point de thérapie ou d’écriture pour la beauté du geste.

L’autre. C’est dans cela que tout réside. Les peaux, les regards, les gestes, les mots aussi. Ceux des autres.

Je veux que de tout ce brouillard ne reste que cela. L’autre.

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Crédit photo Sabine Faulmeyer

 

Pourquoi les hommes fuient, Erwan Larher.

5 Fév

Un nouveau rendez-vous avec Erwan Larher ne se refuse pas. Quand j’ai reçu ce roman, il y a quelques mois, aussitôt, je l’ai ouvert à sa première page, j’ai lu les huit lignes qui la composent, et je l’ai refermé comme on enlève sa main du feu. J’ai enfilé mes baskets et je suis partie courir. Loin. Vite.

C’était ça ma première fois avec ce roman. Cette tentation de disparaître en pleine tête. Il a fallu du temps pour que je m’en approche à nouveau. Parce que définitivement un rendez-vous avec Erwan Larher ne se manque pas. Surtout lorsqu’il offre un roman comme un très bon morceau de rock, oscillant entre le blues sombre et la lumière d’une colère, entre la cadence électrique et les notes plus basses et sourdes.

« Fuir.

La justice ?

Et la mélancolie de l’autre, ses chagrins, ses peurs. Ses attentes. La routine qui empoisse, aveulit, fait ressortir sur fond gris les caractères faibles. L’angoisse de ne pas être à la hauteur…

…donc… Fuir »

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On retrouve dans ce septième roman les questions habitant l’œuvre d’Erwan Larher, la colère toujours forte contre cette société et ses affres, le nécessaire questionnement d’un monde en mouvement et son envie d’en balancer plein la figure au lecteur, ne pas le laisser se reposer un temps, de l’obliger à se confronter à l’image dans le miroir. C’est avec Jane qu’on chemine cette fois, Jane et sa jeunesse, Jane et son jour le jour, Jane et son lien au monde dicté par les réseaux. Jane et sa quête d’un père. Jane et l’Ecrivain. Jane et ses points de suspension.

Parce que dans ce roman, il y a la vie de Jane et il y a celles de ceux qui fuient.

Ces chapitres en point de suspension, qui sortent le lecteur de la langue et de la vie de Jane, qui l’extirpent  à coup de violence poétique et de phrases que l’on pourrait scander.

« Qui s’arrête pour faire le point ? Un vrai point, vu du dessus, un panoramique sur sa vie étriquée, sa vie de merde, sa vie sans intérêt.

Le faire, un jour.

Le faire et prendre peur.

Un jour le faire, puis tout quitter.

Et découvrir que de pourpres profonds peut s’érafler la nuit. »

Alors, on se prend à attendre ces points de suspension comme un temps de respiration dans la folle cadence de Jane. A les redouter aussi comme une introspection en mode accéléré. Comme le rappel aux mondes intérieurs que l’on enfouit sous l’urgence, le quotidien. Sous la vie qui passe sans nous. Comme le temps long nécessaire à la remise en question, des phrases percutantes terriblement chargées de sens, qui insufflent le rythme de la danse. Le temps calme nécessaire pour entendre ensuite l’explosion.

Erwan Larher sait mieux que quiconque que c’est par la langue et sa musique que l’on définit un monde et ses habitants. C’est par les mots avec lesquels on joue, on vit, qu’on malmène que l’on dit qui l’on est. Habilement, il convoque la poésie sombre et les mots qui claquent dans la bouche avide de vérité de Jane. Il joue des codes, de l’humour et de Marguerite. Comme un reflet de la société du consommable, rapide, de l’éphémère, du toujours plus, toujours plus violent, sans prise sur le temps, du plus de like et de l’apparence que l’on se donne. Il joue avec le souffle et la musicalité, il donne à voir l’agitation du monde et la nécessité toujours plus grande de revenir à la source.

En refermant le livre, on ne sait plus qui fuit l’autre. On commence à comprendre que c’est soi-même que l’on oublie à trop courir. Ou à fuir.

 

(Rendez vous vendredi pour parler écriture avec Erwan Larher)

Où l’on parle écriture avec Alexandra Koszelyk.

28 Jan

Prendre le temps de s’interroger sur les choses qui fondent une vie d’auteur et sur ce rapport si singulier à l’écriture.

Embarquez, en compagnie d’Alexandra Koszelyk et de son si beau A crier dans les ruines!

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Écrire à quoi ça sert ?

De façon paradoxale, écrire est un acte solitaire qui permet d’ouvrir une infinité de possibles. Sur la page blanche, une nouvelle réalité, celle que je façonne grâce à mes mots. Écrire me procure le même amusement que mon fils quand il crée des histoires. Bien entendu, l’acte d’écrire dure un peu plus longtemps qu’une histoire de Playmobil, mais la joie est la même. Écrire, c’est retourner en enfance, se remettre dans sa bulle, c’est redevenir étudiante et puiser dans les fonds des bibliothèques (ou sur internet) le matériau de base, c’est aussi combler certaines réponses que la réalité ne peut pas nous offrir.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Une muse ! Comment créer sans elle ? Elle peut revêtir différentes formes, mais la mienne est surtout un compagnon d’écriture en qui j’ai une confiance absolue. L’acte d’écrire pour moi est toujours un acte de partage, je ne sais pas écrire seule dans mon coin.

Son pire ennemi ?

La peur d’échouer, de ne pas réussir à poser les bons mots, du moins ceux qu’on souhaiterait partager aux lecteurs.

Une manie d’écriture ?

Je n’aime pas les manies, je n’en ai aucune. Je peux écrire sur ordinateur, sur papier, dans le train, sans eau, avec. Ensuite, je me suis aperçue que j’écrivais mieux le matin, mais c’est plutôt une question d’efficacité, pas une manie.

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L’abandon. Camille Claudel.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ?

Oh le mot « devoir » est fort. J’ai du mal à associer le mot « écriture » à celui de « l’obligation ». L’écriture ne doit pas sauver, elle sauve.

Elle sauve de ces manques de la réalité bornée. L’écriture est un acte incroyable qui permet de créer des univers infinis. Elle sauve car elle abaisse les barrières et les limites. Il n’existe plus de contraintes.

Comment construit-on un roman ?

Au départ, il y a une idée, un thème à exploiter, quelque chose qui gratte, qu’on a envie de combler. Ensuite vient le moment du synopsis, puis en dernier l’écriture. Une fois le synopsis écrit, il sert de béquille, mais souvent on en dévie.

Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son roman publié entre les mains ? Quel rapport au regard des autres sur ses écrits ?

C’est comme une naissance : joie, fierté et incrédulité.

Une fois le roman publié, il ne nous appartient plus. Je l’ai écrit, lu, relu, corrigé, recorrigé, rerecorrigé, rerelu. Je n’étais jamais seule, j’avais mon éditeur et des amis, ensuite le livre part vers ses lecteurs. Certains aimeront, d’autres non, le goût est relatif. Le plus important est de se dire « j’ai donné tout ce que je pouvais, maintenant il peut voyager ». C’est vraiment comme un enfant, en fait !

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Si vous étiez :

  • Une œuvre d’art: L’abandon de Camille Claudel
  • Une chanson: Le minotaure, Barbara
  • Une première fois: notre premier regard

Citez trois ouvrages fondateurs

Pour l’écriture

  • La caverne des idées, Somoza
  • L’anatomie du scénario, Truby
  • Grammaire de l’imagination, Rodari

Le dernier roman qui vous a étonnée

Francis Rissin, Martin Mongin