Aveu de faiblesses, Frédéric Viguier

24 Avr

Avec son premier roman, Ressources inhumaines, Frédéric Viguier avait frappé fort, offrant une histoire glaçante et percutante sur les coulisses d’un supermarché, sur le petit pouvoir que chacun détient dans la hiérarchie d’une entreprise et dont il use pour asservir et blesser. Par son écriture concise et chirurgicale, il avait dressé un monde, en tout point semblable au nôtre, où l’humanité semble avoir désertée.

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Dans son second roman, il confirme son talent de créateur d’atmosphère, et de personnages totalement déroutants, la cruauté au bord des lèvres. Dans un village du Nord de la France, Yvan, jeune adolescent souffrant de sa laideur et de l’indifférence des autres, enfant d’une mère aux plaisirs singuliers (faire des statues de beurre, collectionner les étiquettes de camembert), erre et devient le premier suspect lorsque son jeune voisin est assassiné. Interrogatoires de police d’une réalité frissonnante, manipulations psychologiques, personnages troubles et multiples, Aveu de faiblesses est un roman que l’on lit avec cette étrange malaise, que l’on termine en s’exclamant du tour de force de l’écrivain. Thriller, roman noir, roman social, peu importe le classement qu’on serait tenté de lui donner, c’est un roman, un grand qui laisse le lecteur, perdu et percuté, et qui laisse dans la tête du lecteur un souvenir persistant.

Diable, que c’est bon!

 

Maestro, Cécile Balavoine

13 Avr

 

« Ensemble, nous flottons entre deux mondes. Il m’ouvre le sien pour m’éviter de sombrer dans le mien. »

« N’aurait il pas vécu s’il avait été mieux aimé ? »

Cécile a 9 ans quand elle découvre Mozart, son génie et sa musique, et tombe amoureuse, comme on pourrait l’être d’un compagnon de classe, de manière exclusive. Comme s’il était là, bien en chair à côté d’elle.

Quand, en tant que journaliste, elle interviewe un Maestro, l’entretien réalisé par téléphone provoque un tourbillon pour les deux protagonistes, l’intensité d’une voix, ce que l’on dit, les silences et le souffle.

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Cécile Balavoine signe un premier roman à l’écriture voluptueuse et classieuse, une atmosphère délicate et envoûtante où la sensualité prend toute la place, comme dans un temps un peu décalé, un morceau doux et envolé. On se sent bien dans ce roman, comme portée par une légèreté, par la certitude que la vie peut devenir délicieuse et intense au contact d’êtres d’exceptions.

Maestro est un hymne à la musique, à ce qu’un artiste peut apporter. Une passion dévorante, pour certains irraisonnée à un artiste, le considérer comme un ami, comme encore vivant, comme accessible. La puissance extrême de l’art dans ce qu’il peut être intime et personnel, loin de la seule conception du beau, celle de l’essence même, celle d’avoir l’impression de rencontrer un alter ego, de lui faire une place dans sa vie.

Aucune maladresse, aucune fausse note à ce premier roman, abouti et singulier, que l’on a envie de ne pas quitter, pour garder cette chaleur, en réécoutant Mozart, évidemment.

Roman abouti sur la musicalité, sur les voix également, sur la passion surtout.

Superbe. Beau dans la forme et dans le fond, dans l’être et dans l’apparence.

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Coeur naufrage, Delphine Bertholon

22 Mar

Les romans de Delphine Bertholon sont comme des regards que l’on croise, intenses et inoubliables ; comme une reconnaissance entre deux êtres, ces regards dans lesquels on plonge car l’on sait que derrière se cachent des tumultes et des gouffres, mais que toujours ils parviennent à conserver une lueur et une étincelle. ; ces regards qui s’immiscent et vous touchent, font appel aux sens, aux vécus et aux émotions.

Après le puissant Les corps inutiles, Delphine Bertholon démontre une nouvelle fois son talent d’écrivain ; son talent de conteuse offrant une histoire tenue, du suspens et un maniement brillant des voix et des époques multiples et surtout le talent à saisir des personnages sans avoir besoin de mille descriptions, à créer des êtres que l’on garde en soi, qui manquent une fois le livre refermé, que l’on voudrait pourvoir recroiser pour les regarder vivre encore un peu, les accompagner, les bercer parfois.

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Il y a chez Joris et Lyla, la force des fragiles,  la difficile construction heureuse quand les bases vacillent et utilisent l’enfance au lieu de la protéger. Il y a les rencontres qui éclairent la route, la rendent plus douce un temps même si la souffrance doit suivre. Il y a les corps exposés, mutilés, serviteurs d’une âme en souffrance, serviteurs et maîtres.

Il y a, chez Joris et Lyla, nos renoncements et nos désillusions ;nos arrangements avec le chemin que l’on doit suivre. Il y a mille choses dans ce roman, sur l’intime et nos choix de vies, sur nos essentiels.

Et puis dans Cœur naufrage, il y a la lumière des autres, de ceux qui partagent un bout de chemin ou font d’une vie ce qu’elle devient ; qui aident à vivre et à devenir.

Peut-être même une lumière qui s’accentue au fil des romans de Delphine Bertholon, comme si la vie avançant les douleurs s’apprivoisaient, comme si l’instinct de vie et de sourire prévalait, encore plus fort.

Un roman dont on se détache difficilement, et qui rend parfois insipides les lectures suivantes tant il est attachant et puissant.

Magnifique lecture, à découvrir sans attendre!

Extraits

« La routine, je m’en rends compte aujourd’hui, est ce qui nous reste lorsqu’on a tout perdu. »

« Réinventer la langue de l’autre, lorsqu’on est soi-même incapable d’écrire, a fortiori de parler, est l’activité idéale. […] Je ne crois en rien, sauf peut-être en cela- l’âme d’un auteur dans les mots qu’il choisit. »

« Ma fille a fait de moi un homme et, aujourd’hui, j’ai peur de la mort. »

« Les mots des autres me secouent, m’obligent, me forcent à réfléchir aux miens. Les livres des autres sont des coups de pied au cul. Sans ces autres-là, je serais triplement morte. Il y a tellement de gens qui meurent de leur vivant.»

Les parapluies d’Erik Satie, Stéphanie Kalfon. Attention, coup de cœur!

10 Fév

Il y a dans les romans bâtis autour des figures artistiques une intensité singulière, comme une urgence à vivre et à créer, une insoumission, une impossible compromission et une vision des autres et du monde sans filtre ni masque. (Si vous n’avez pas encore posé vos yeux sur le merveilleux roman Eroica de Pierre Ducrozet, il est toujours et encore temps de rencontrer un roman inoubliable).

Les parapluies d’Erik Satie ne déroge pas à la règle, et la confirme même avec brio et ferveur.

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Stéphanie Kalfon parvient à nous faire entrer dans la tête et dans le costume jaune moutarde d’Erik Satie, par touches, par fulgurances. Il est enlevé et puissant ce roman, avec des phrases que l’on relit encore et encore, tant elles disent le monde et les émotions dans leur profondeur. On est loin de la biographie riche mais linéaire d’un musicien et compositeur, incompris et errant dans une misère cachée toute sa vie. Le personnage est en soi passionnant, excentrique et hypersensible, ultra attentif et tellement seul.

Prenant ses bases sur le destin d’Erik Satie, Stéphanie Kalfon questionne l’hypersensibilité, l’exigence d’une vie vouée à l’art et cet éternel et universel besoin de reconnaissance et de regard posé sur soi

Les parapluies d’Erik Satie est un cri, en provenance de la Belle époque, mais qui résonne tant aujourd’hui ; un appel à ne pas se contenter de survivre, mais coûte que coûte à ne pas lâcher les ambitions créatives. C’est un cri lumineux, jamais sombre là où pourtant le destin n’était pas tendre ; il est fiévreux et passionné ce roman ; servi par une plume affutée et ambitieuse.

A l’heure où l’on voudrait des histoires policées, n’offrant que du tiède ou de l’infiniment romanesque, des histoires stéréotypées où tous les éléments obligatoires doivent être mélangés au point de rendre le recette insipide, il est tellement rassurant de constater que des éditeurs reconnaissent les textes qui font la littérature, qui n’entrent pas dans des cases préétablies mais au contraire créent leurs propres codes. Défendre une ambition littéraire aussi classe et noble est un tel privilège. Ce premier roman est évidemment dans la sélection des 68 premières fois 2017 et il est mon plus grand coup de cœur, un roman qui fera date, qui provoquera sourires et frissons au moment où je passerai à côté, où je le croiserai en librairie, avec ces phrases qui accompagneront ma route.

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Choisir un extrait est immensément difficile, tant chaque page contient la phrase qu’on ne veut oublier, je me contente de vous livrer la première page. Sa lecture suffit, oubliez tous les mots que je viens de poser, piètrement sur ce roman, imprégnez-vous de ce passage et vous n’aurez envie que d’une chose, que Les parapluies d’Erik Satie rejoigne votre sac, vos mains et enfin votre bibliothèque pour y trôner en roi.

« On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravis de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile ? Et leur silence vous frôle comme un rire qui s’éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S’en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d’été…. Partout c’est l’hiver. Ils ne s’apitoient pas : ils s’absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. Ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger à personnes les désagréments de leur laideur inside. Ils savent quoi dire sans déranger. C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable… »

(Chronique radio à écouter en cliquant sur ce logo)

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Lettre à Adèle, sur les 68 en prison en compagnie de Pascal Manoukian.

26 Jan

Cette lettre a été écrite le 24 janvier, tard dans la nuit, suite à la venue de Pascal Manoukian, à la maison d’arrêt du Mans, centre ayant mis en place les 68 premières fois pour les personnes détenues,  lecteurs qui ont désigné Les échoués comme leur chouchou.

Mon Adèle,

Cet après-midi, je n’étais pas à attendre, en grelottant un peu, que la grille s’ouvre ; entendre le si doux « Adèle, tu peux y aller » et apercevoir ton sourire jaillir, juste pour moi. Je ne t’ai pas vu ranger ta chaise, remettre ton livre dans ta bibliothèque, attraper ton doudou dans ton casier et presser le pas ; avec ce « maman » si cher, porteur de mille promesses pour la soirée. C’est Papa qui t’entendra raconter, sur le chemin, grignotant ton goûter, les grandes et les petites choses de ta journée.

Aujourd’hui, j’étais avec eux ; ceux qui n’ont pas la chance de connaître ta petite flamme, ceux qui rêveraient de pouvoir déposer un baiser sur une joue même humide, faire des choses aussi banales, et pourtant essentielles, que marcher dans la rue, une main dans la leur.

Aujourd’hui, j’étais avec eux ; ceux qui pour une faute, une erreur ou un crime, ne voient la lumière du jour qu’à travers des barreaux. Ceux que j’aurais pu assister, représenter, défendre dans une autre vie, dans ma vie avant toi ; ceux qui m’ont fait peur, pas eux non mais tout ce que cela entrainait, peur de ne pas réussir à oublier un visage que l’on n’a pas pu sauver, ne pas décrocher le soir, ne pas pouvoir jouer au mémo sans penser à ce dossier à plaider le lendemain ; là où le monde ne voit qu’un numéro, se cache une vie. Je leur ai préféré les affaires, les sous ça n’empêche pas de dormir, si ? Ce n’était pas le bon choix. Si un jour, tu dois choisir entre la peur et l’inutilité, ne choisis pas le confort, va vers le noir et dompte-le ! L’inutilité et l’indifférence ne sont peut-être pas les pires maux, mais ils tiennent le haut de l’échelle.

Aujourd’hui, j’étais avec eux, comme une petite souris, pour les voir prendre la bouffée d’oxygène apportée par un grand monsieur. Tu verras, les gens qui écrivent des livres sont des êtres incroyables, certains le sont encore plus que d’autres. Ils sont dans le partage, la générosité et ont un parcours incroyable, on peut les écouter des heures en se disant qu’on a une chance folle de les côtoyer. Ils ont une sensibilité au monde et aux autres, en tous cas ceux que j’aime sont comme cela. Et quand ces personnes que tu admires portent un regard bienveillant et attentionné sur toi, c’est un sentiment tellement dingue, je pourrais te dire merveilleux, formidable, porteur, mais dingue c’est pas mal ; parce qu’il y a dedans une dimension impossible à concevoir, qui dépasse l’entendement. Je ne connais pas la formule magique pour t’apprendre à accepter les mots posés sur toi, à faire infuser la chaleur des autres pour qu’elle te nourrisse ; je te souhaite de la découvrir.

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Un jour, je te raconterai qu’ils étaient quinze, je te parlerai de Mounir, Jean Marc, Nicolas ou James. Je te parlerai de celui qui n’a pas osé prononcer un mot, de l’autre qui portait dans son regard et dans son corps la souffrance venue de loin. Je te raconterai leurs sourires et leurs yeux rieurs, leur respect et leur talent quand on leur demande d’écrire. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait et ne les prends pas pour des anges. Mais en les regardant écouter ce grand monsieur, en les voyant captiver par ses récits, échanger autour de ces thèmes d’actualité qui passionnent au delà des murs ; en les voyant mâchonner leurs stylos avant de griffonner leurs feuilles, les voir mettre de côté leur pudeur pour lire leurs écrits, s’applaudir, j’ai ressenti une chaleur folle, et encore une fois j’ai été bluffée par la qualité d el’écrit,  par l’intime qu’ils osent exposer, à partir d’un poème de Jacques Prévert, Grasse matinée (que je te ferai lire un jour, loin des récitations qu’on te fera apprendre par cœur sans en saisir le sens ). Au moment de partir, les entendre nous remercier, et nous souhaiter bon courage ; nous qui n’avons qu’à nous lever le matin et faire ce que l’on aime, c’est à notre portée. En voir deux me demander les titres des autres romans de Pascal Manoukian (ah oui je ne t’ai pas dit, le grand monsieur, c’est lui !), pour les acheter. « Monsieur, dès que je sors, je les achète. », les voir s’approcher du grand Monsieur pour lui demander de dédicacer leurs textes ; retenir ses larmes et se dire que si le livre peut en sauver un alors tout est réussi; le croire profondément. Entendre le bruit des portes, se retrouver dehors, prendre une grande inspiration.

Et laisser la soirée se poursuivre, entourer de belles âmes, de cette chaleur si singulière des librairies, cette impression d’être au bon endroit, au bon moment, d’avoir juste à côté de soi des personnes douces et bienveillantes, lumineuses et qui rendent la vie belle.

Remercier, embrasser, rentrer te retrouver ; être accueillie comme si l’absence avait été interminable, sentir ton odeur, tes bisous, tes petites mains dans mon cou, lire trois, quatre, cinq histoires ; t’embrasser, te rappeler que je t’aime.

Eteindre la lumière, laissant une veilleuse te protéger des loups et des monstres.

M’allonger, repenser à cette journée aux émotions paradoxales, l’inquiétude pour un être qui vacille et cette douceur folle, ces évidences qui m’épatent et l’impression de vivre l’extraordinaire. Ne pas parvenir à s’endormir malgré la fatigue, revivant les mots et les regards, les sourires et les visages.

Je te souhaite de vivre ces moments, d’avoir du beau pour soulager le sombre, de croiser de si belles personnes. Tu ne comprendras pas toujours l’attention qu’on te porte, mais accepte là, comme une chance et une force.

N’arrête pas de croire que le beau sauvera le monde, que le livre est un outil magique, que les illusions ne sont pas que des chimères sitôt qu’on leur accorde de l’importance.

Fais de ces jours, pour moi extraordinaires, ton ordinaire, aie le courage que je n’ai pas de sortir des règles et du facile, prends le mieux et fais en ton quotidien, sois exigeante avec la vie, plutôt que de la laisser maîtresse de tout et de toi.

Côtoie des êtres d’exception, ils t’aideront à t’aimer et à croire que le monde peut être sauvé.

Ce que tient ta main droite t’appartient, Pascal Manoukian

23 Jan

Il y a ce mélange d’excitation et d’inquiétude lorsque l’ouvre le nouveau roman d’un auteur dont on a aimé le précédent et avec qui la rencontre fut belle. Quand j’ai reçu le roman de Pascal Manoukian, j’ai cessé toutes les lectures en cours pour le savourer, tant les échoués ont été l’un, voire le, livre marquant de l’année 2016, me souvenant encore du prénom des personnages (fait si rare !).

Les échoués a ce don rare de mélanger une écriture percutante, un propos fort, une analyse fine et intelligente d’une situation où le pathos aurait pu dégouliner. Le mélange était savamment dosé pour donner un livre inoubliable (qui d’ailleurs sort en poche, plus d’excuses !).

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Second roman.

Paris. Aujourd’hui. Une jeune femme enceinte en terrasse d’un café prise dans un attentat fou. Toute ressemblance n’est pas fortuite, et là aurait pu s’arrêter la lecture de ce roman, tant la question de l’écriture sur les attentats est, chez moi, particulièrement délicate, ayant l’impression que personne, hormis deux ou trois, n’est légitime à écrire sur cette question. Mais Pascal Manoukian a l’intelligence de ne pas écrire sur l’attentat, mais sur ces causes, de ne pas s’appesantir dans le personnel et l’intime pour embarquer Karim dans les méandres de Daech.

Les scènes sont, comme dans les échoués, parfois difficilement soutenables, tant le lecteur est plongé, sans précaution dans l’horreur, dans un réalisme duquel on ne peut détourner les yeux.

Ce qui fait la force de Pascal Manoukian est sans conteste possible un grand talent d’écrivain, et une connaissance du terrain et de ses questions, il ne suffit plus, pour ces questions si brûlantes, de savoir bien écrire, il faut que le propos se tienne, on ne peut pas décevoir, pas d’illusions et d’artifices, il faut être vrai, sincère et beau. Savoir utiliser l’écriture comme un matériau au service de l’humain.

Et là, où d’autres livreraient un roman à lire à l’instant T, sans que l’œuvre ne perdure, Pascal Manoukian parvient à livrer un grand roman, celui qui pourra marquer une époque. Il paraît que les grands écrivains, les grandes œuvres sont celles qui même des années après donnent à voir le monde tel qu’il était ; alors il n’y aucun doute sur le fait que ce roman est un grand roman, à noter comme un incontournable pour hurler le monde, l’informer. Il n’y a pas de plus grande force que le roman pour alerter, plus que mille articles de presse, parce que ces personnages sont incarnés, pensés et écrits, et qu’ils prennent place dans nos mémoires, pour y laisser définitivement une trace.

Amateurs de chanson douce, de romans qui font sourire ou d’histoires tendres, tenez vous éloignés de ce roman qui dit le monde, le présente dans son effroi pour tenter de le comprendre, un peu; de l’appréhender, beaucoup et surtout qui oblige à ne jamais fermer les yeux, même sur l’horreur.

Incontournable roman!

Pascal Manoukian viendra le mardi 24 janvier à la rencontre des personnes détenues du centre pénitentiaire du Mans, qui ont élu son roman Les échoués parmi les romans proposés par les 68 premières fois, il sera ensuite en rencontre-dédicace à la librairie Doucet.

La désobéissante, Jennifer Murzeau

17 Jan

Pour son troisième roman, Jennifer Murzeau se confronte à un genre difficile, le roman d’anticipation. Il faut être solide pour créer un monde, même si l’on pousse à l’extrême et dans l’obscurité notre monde actuel, tenir des personnages, offrir au lecteur une cohérence, sans jamais s’essouffler. Jennifer Murzeau parvient à relever le défi, avec brio.

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Voir ainsi un auteur que l’on apprécie, dès son premier roman prendre de l’ampleur, de l’assurance et oser, est admirable. En seulement trois romans (Il bouge encore sur notre rapport au travail ou Les grimaces), Jennifer Murzeau s’impose comme un auteur sur qui on doit compter.

Paris en 2050, la pollution a envahi définitivement l’atmosphère, reléguant les puissants sous des bulles protectrices, ceux que la société estime hors normes dans des asiles à ciel ouvert et les autres tentant de survivre, dans un monde ultra violent, où l’emploi est devenu une denrée rare.

La folie du monde, et du nôtre, l’intelligence de situer l’action en 2050 rendant le discours audible sans être moralisateur, de provoquer le lecteur sans le pointer du doigt.

A travers le constat sombre, se dresse des instants de luminosité, des phrases comme des tirades que l’on voudrait scander, et l’idéalisme toujours de ceux qui ne veulent pas se résigner. Ils sont ainsi les romans de Jennifer Murzeau, sombre et lumineux, finalement optimistes dans des conditions sombres, nous tendant un miroir pour voir nos méfaits, tout en continuant à tendre la main pour les apaiser; donnant à voir qu’autrement, autre chose, est possible.

Si c’est un constat du monde à la dérive, la désobéissante (quel superbe titre!) est aussi une ode à la libre pensée, à la liberté et à la révolte ; jamais cynique, toujours avec cette petite lumière qui danse au fond des yeux. Et comme sur un fil, en funambule de ces sentiments si puissants et équivoques, Jennifer Murzeau questionne le rapport à la mère et la maternité, comme vecteur de transmission, comme lien de départ à tous ceux que l’on construira un jour. Il est multiple ce roman, il se dévoile au fur et à mesure, il peut être lu et relu offrant d’autres points d’entrées. Il est évocateur, et puissant, avec de vrais instants de grâce, offerts par une écriture incisive et si bien maitrisée.

Un coup de cœur, qui émeut dès les premières pages. Vous ne pourrez que l’aimer, cette désobéissante!

Extraits:

« Car pour son enfant, elle devra être celle qui, avec Ernest, donnera confiance, des clés de compréhension, transmettra une éthique, proposera un rapport au monde, celle qui encourage la quête du sens et du plaisir. Alors elle recherchera activement la joie. Où qu’elle soit. »

« D’elle, elle garde le souvenir des tendres câlins de la petite enfance. D’elle, elle sait la fragilité et la recherche trop souvent déçue d’un peu de poésie. Elle était pour Bulle l’exemple à ne pas suivre, et une douleur lancinante. Aimer cette femme est une torture. »

« Fous de perpétrer des modes de vie capricieux et destructeurs, fous de refuser toute remise en question, fous de vous barricader […] fous de croire que vous n’en crèverez pas bien vite aussi, de tout cela. Vous êtes sur la même planète, les gars. »