Coeur naufrage, Delphine Bertholon

22 Mar

Les romans de Delphine Bertholon sont comme des regards que l’on croise, intenses et inoubliables ; comme une reconnaissance entre deux êtres, ces regards dans lesquels on plonge car l’on sait que derrière se cachent des tumultes et des gouffres, mais que toujours ils parviennent à conserver une lueur et une étincelle. ; ces regards qui s’immiscent et vous touchent, font appel aux sens, aux vécus et aux émotions.

Après le puissant Les corps inutiles, Delphine Bertholon démontre une nouvelle fois son talent d’écrivain ; son talent de conteuse offrant une histoire tenue, du suspens et un maniement brillant des voix et des époques multiples et surtout le talent à saisir des personnages sans avoir besoin de mille descriptions, à créer des êtres que l’on garde en soi, qui manquent une fois le livre refermé, que l’on voudrait pourvoir recroiser pour les regarder vivre encore un peu, les accompagner, les bercer parfois.

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Il y a chez Joris et Lyla, la force des fragiles,  la difficile construction heureuse quand les bases vacillent et utilisent l’enfance au lieu de la protéger. Il y a les rencontres qui éclairent la route, la rendent plus douce un temps même si la souffrance doit suivre. Il y a les corps exposés, mutilés, serviteurs d’une âme en souffrance, serviteurs et maîtres.

Il y a, chez Joris et Lyla, nos renoncements et nos désillusions ;nos arrangements avec le chemin que l’on doit suivre. Il y a mille choses dans ce roman, sur l’intime et nos choix de vies, sur nos essentiels.

Et puis dans Cœur naufrage, il y a la lumière des autres, de ceux qui partagent un bout de chemin ou font d’une vie ce qu’elle devient ; qui aident à vivre et à devenir.

Peut-être même une lumière qui s’accentue au fil des romans de Delphine Bertholon, comme si la vie avançant les douleurs s’apprivoisaient, comme si l’instinct de vie et de sourire prévalait, encore plus fort.

Un roman dont on se détache difficilement, et qui rend parfois insipides les lectures suivantes tant il est attachant et puissant.

Magnifique lecture, à découvrir sans attendre!

Extraits

« La routine, je m’en rends compte aujourd’hui, est ce qui nous reste lorsqu’on a tout perdu. »

« Réinventer la langue de l’autre, lorsqu’on est soi-même incapable d’écrire, a fortiori de parler, est l’activité idéale. […] Je ne crois en rien, sauf peut-être en cela- l’âme d’un auteur dans les mots qu’il choisit. »

« Ma fille a fait de moi un homme et, aujourd’hui, j’ai peur de la mort. »

« Les mots des autres me secouent, m’obligent, me forcent à réfléchir aux miens. Les livres des autres sont des coups de pied au cul. Sans ces autres-là, je serais triplement morte. Il y a tellement de gens qui meurent de leur vivant.»

Les parapluies d’Erik Satie, Stéphanie Kalfon. Attention, coup de cœur!

10 Fév

Il y a dans les romans bâtis autour des figures artistiques une intensité singulière, comme une urgence à vivre et à créer, une insoumission, une impossible compromission et une vision des autres et du monde sans filtre ni masque. (Si vous n’avez pas encore posé vos yeux sur le merveilleux roman Eroica de Pierre Ducrozet, il est toujours et encore temps de rencontrer un roman inoubliable).

Les parapluies d’Erik Satie ne déroge pas à la règle, et la confirme même avec brio et ferveur.

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Stéphanie Kalfon parvient à nous faire entrer dans la tête et dans le costume jaune moutarde d’Erik Satie, par touches, par fulgurances. Il est enlevé et puissant ce roman, avec des phrases que l’on relit encore et encore, tant elles disent le monde et les émotions dans leur profondeur. On est loin de la biographie riche mais linéaire d’un musicien et compositeur, incompris et errant dans une misère cachée toute sa vie. Le personnage est en soi passionnant, excentrique et hypersensible, ultra attentif et tellement seul.

Prenant ses bases sur le destin d’Erik Satie, Stéphanie Kalfon questionne l’hypersensibilité, l’exigence d’une vie vouée à l’art et cet éternel et universel besoin de reconnaissance et de regard posé sur soi

Les parapluies d’Erik Satie est un cri, en provenance de la Belle époque, mais qui résonne tant aujourd’hui ; un appel à ne pas se contenter de survivre, mais coûte que coûte à ne pas lâcher les ambitions créatives. C’est un cri lumineux, jamais sombre là où pourtant le destin n’était pas tendre ; il est fiévreux et passionné ce roman ; servi par une plume affutée et ambitieuse.

A l’heure où l’on voudrait des histoires policées, n’offrant que du tiède ou de l’infiniment romanesque, des histoires stéréotypées où tous les éléments obligatoires doivent être mélangés au point de rendre le recette insipide, il est tellement rassurant de constater que des éditeurs reconnaissent les textes qui font la littérature, qui n’entrent pas dans des cases préétablies mais au contraire créent leurs propres codes. Défendre une ambition littéraire aussi classe et noble est un tel privilège. Ce premier roman est évidemment dans la sélection des 68 premières fois 2017 et il est mon plus grand coup de cœur, un roman qui fera date, qui provoquera sourires et frissons au moment où je passerai à côté, où je le croiserai en librairie, avec ces phrases qui accompagneront ma route.

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Choisir un extrait est immensément difficile, tant chaque page contient la phrase qu’on ne veut oublier, je me contente de vous livrer la première page. Sa lecture suffit, oubliez tous les mots que je viens de poser, piètrement sur ce roman, imprégnez-vous de ce passage et vous n’aurez envie que d’une chose, que Les parapluies d’Erik Satie rejoigne votre sac, vos mains et enfin votre bibliothèque pour y trôner en roi.

« On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravis de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile ? Et leur silence vous frôle comme un rire qui s’éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S’en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d’été…. Partout c’est l’hiver. Ils ne s’apitoient pas : ils s’absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. Ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger à personnes les désagréments de leur laideur inside. Ils savent quoi dire sans déranger. C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable… »

(Chronique radio à écouter en cliquant sur ce logo)

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Lettre à Adèle, sur les 68 en prison en compagnie de Pascal Manoukian.

26 Jan

Cette lettre a été écrite le 24 janvier, tard dans la nuit, suite à la venue de Pascal Manoukian, à la maison d’arrêt du Mans, centre ayant mis en place les 68 premières fois pour les personnes détenues,  lecteurs qui ont désigné Les échoués comme leur chouchou.

Mon Adèle,

Cet après-midi, je n’étais pas à attendre, en grelottant un peu, que la grille s’ouvre ; entendre le si doux « Adèle, tu peux y aller » et apercevoir ton sourire jaillir, juste pour moi. Je ne t’ai pas vu ranger ta chaise, remettre ton livre dans ta bibliothèque, attraper ton doudou dans ton casier et presser le pas ; avec ce « maman » si cher, porteur de mille promesses pour la soirée. C’est Papa qui t’entendra raconter, sur le chemin, grignotant ton goûter, les grandes et les petites choses de ta journée.

Aujourd’hui, j’étais avec eux ; ceux qui n’ont pas la chance de connaître ta petite flamme, ceux qui rêveraient de pouvoir déposer un baiser sur une joue même humide, faire des choses aussi banales, et pourtant essentielles, que marcher dans la rue, une main dans la leur.

Aujourd’hui, j’étais avec eux ; ceux qui pour une faute, une erreur ou un crime, ne voient la lumière du jour qu’à travers des barreaux. Ceux que j’aurais pu assister, représenter, défendre dans une autre vie, dans ma vie avant toi ; ceux qui m’ont fait peur, pas eux non mais tout ce que cela entrainait, peur de ne pas réussir à oublier un visage que l’on n’a pas pu sauver, ne pas décrocher le soir, ne pas pouvoir jouer au mémo sans penser à ce dossier à plaider le lendemain ; là où le monde ne voit qu’un numéro, se cache une vie. Je leur ai préféré les affaires, les sous ça n’empêche pas de dormir, si ? Ce n’était pas le bon choix. Si un jour, tu dois choisir entre la peur et l’inutilité, ne choisis pas le confort, va vers le noir et dompte-le ! L’inutilité et l’indifférence ne sont peut-être pas les pires maux, mais ils tiennent le haut de l’échelle.

Aujourd’hui, j’étais avec eux, comme une petite souris, pour les voir prendre la bouffée d’oxygène apportée par un grand monsieur. Tu verras, les gens qui écrivent des livres sont des êtres incroyables, certains le sont encore plus que d’autres. Ils sont dans le partage, la générosité et ont un parcours incroyable, on peut les écouter des heures en se disant qu’on a une chance folle de les côtoyer. Ils ont une sensibilité au monde et aux autres, en tous cas ceux que j’aime sont comme cela. Et quand ces personnes que tu admires portent un regard bienveillant et attentionné sur toi, c’est un sentiment tellement dingue, je pourrais te dire merveilleux, formidable, porteur, mais dingue c’est pas mal ; parce qu’il y a dedans une dimension impossible à concevoir, qui dépasse l’entendement. Je ne connais pas la formule magique pour t’apprendre à accepter les mots posés sur toi, à faire infuser la chaleur des autres pour qu’elle te nourrisse ; je te souhaite de la découvrir.

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Un jour, je te raconterai qu’ils étaient quinze, je te parlerai de Mounir, Jean Marc, Nicolas ou James. Je te parlerai de celui qui n’a pas osé prononcer un mot, de l’autre qui portait dans son regard et dans son corps la souffrance venue de loin. Je te raconterai leurs sourires et leurs yeux rieurs, leur respect et leur talent quand on leur demande d’écrire. Je ne sais pas ce qu’ils ont fait et ne les prends pas pour des anges. Mais en les regardant écouter ce grand monsieur, en les voyant captiver par ses récits, échanger autour de ces thèmes d’actualité qui passionnent au delà des murs ; en les voyant mâchonner leurs stylos avant de griffonner leurs feuilles, les voir mettre de côté leur pudeur pour lire leurs écrits, s’applaudir, j’ai ressenti une chaleur folle, et encore une fois j’ai été bluffée par la qualité d el’écrit,  par l’intime qu’ils osent exposer, à partir d’un poème de Jacques Prévert, Grasse matinée (que je te ferai lire un jour, loin des récitations qu’on te fera apprendre par cœur sans en saisir le sens ). Au moment de partir, les entendre nous remercier, et nous souhaiter bon courage ; nous qui n’avons qu’à nous lever le matin et faire ce que l’on aime, c’est à notre portée. En voir deux me demander les titres des autres romans de Pascal Manoukian (ah oui je ne t’ai pas dit, le grand monsieur, c’est lui !), pour les acheter. « Monsieur, dès que je sors, je les achète. », les voir s’approcher du grand Monsieur pour lui demander de dédicacer leurs textes ; retenir ses larmes et se dire que si le livre peut en sauver un alors tout est réussi; le croire profondément. Entendre le bruit des portes, se retrouver dehors, prendre une grande inspiration.

Et laisser la soirée se poursuivre, entourer de belles âmes, de cette chaleur si singulière des librairies, cette impression d’être au bon endroit, au bon moment, d’avoir juste à côté de soi des personnes douces et bienveillantes, lumineuses et qui rendent la vie belle.

Remercier, embrasser, rentrer te retrouver ; être accueillie comme si l’absence avait été interminable, sentir ton odeur, tes bisous, tes petites mains dans mon cou, lire trois, quatre, cinq histoires ; t’embrasser, te rappeler que je t’aime.

Eteindre la lumière, laissant une veilleuse te protéger des loups et des monstres.

M’allonger, repenser à cette journée aux émotions paradoxales, l’inquiétude pour un être qui vacille et cette douceur folle, ces évidences qui m’épatent et l’impression de vivre l’extraordinaire. Ne pas parvenir à s’endormir malgré la fatigue, revivant les mots et les regards, les sourires et les visages.

Je te souhaite de vivre ces moments, d’avoir du beau pour soulager le sombre, de croiser de si belles personnes. Tu ne comprendras pas toujours l’attention qu’on te porte, mais accepte là, comme une chance et une force.

N’arrête pas de croire que le beau sauvera le monde, que le livre est un outil magique, que les illusions ne sont pas que des chimères sitôt qu’on leur accorde de l’importance.

Fais de ces jours, pour moi extraordinaires, ton ordinaire, aie le courage que je n’ai pas de sortir des règles et du facile, prends le mieux et fais en ton quotidien, sois exigeante avec la vie, plutôt que de la laisser maîtresse de tout et de toi.

Côtoie des êtres d’exception, ils t’aideront à t’aimer et à croire que le monde peut être sauvé.

Ce que tient ta main droite t’appartient, Pascal Manoukian

23 Jan

Il y a ce mélange d’excitation et d’inquiétude lorsque l’ouvre le nouveau roman d’un auteur dont on a aimé le précédent et avec qui la rencontre fut belle. Quand j’ai reçu le roman de Pascal Manoukian, j’ai cessé toutes les lectures en cours pour le savourer, tant les échoués ont été l’un, voire le, livre marquant de l’année 2016, me souvenant encore du prénom des personnages (fait si rare !).

Les échoués a ce don rare de mélanger une écriture percutante, un propos fort, une analyse fine et intelligente d’une situation où le pathos aurait pu dégouliner. Le mélange était savamment dosé pour donner un livre inoubliable (qui d’ailleurs sort en poche, plus d’excuses !).

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Second roman.

Paris. Aujourd’hui. Une jeune femme enceinte en terrasse d’un café prise dans un attentat fou. Toute ressemblance n’est pas fortuite, et là aurait pu s’arrêter la lecture de ce roman, tant la question de l’écriture sur les attentats est, chez moi, particulièrement délicate, ayant l’impression que personne, hormis deux ou trois, n’est légitime à écrire sur cette question. Mais Pascal Manoukian a l’intelligence de ne pas écrire sur l’attentat, mais sur ces causes, de ne pas s’appesantir dans le personnel et l’intime pour embarquer Karim dans les méandres de Daech.

Les scènes sont, comme dans les échoués, parfois difficilement soutenables, tant le lecteur est plongé, sans précaution dans l’horreur, dans un réalisme duquel on ne peut détourner les yeux.

Ce qui fait la force de Pascal Manoukian est sans conteste possible un grand talent d’écrivain, et une connaissance du terrain et de ses questions, il ne suffit plus, pour ces questions si brûlantes, de savoir bien écrire, il faut que le propos se tienne, on ne peut pas décevoir, pas d’illusions et d’artifices, il faut être vrai, sincère et beau. Savoir utiliser l’écriture comme un matériau au service de l’humain.

Et là, où d’autres livreraient un roman à lire à l’instant T, sans que l’œuvre ne perdure, Pascal Manoukian parvient à livrer un grand roman, celui qui pourra marquer une époque. Il paraît que les grands écrivains, les grandes œuvres sont celles qui même des années après donnent à voir le monde tel qu’il était ; alors il n’y aucun doute sur le fait que ce roman est un grand roman, à noter comme un incontournable pour hurler le monde, l’informer. Il n’y a pas de plus grande force que le roman pour alerter, plus que mille articles de presse, parce que ces personnages sont incarnés, pensés et écrits, et qu’ils prennent place dans nos mémoires, pour y laisser définitivement une trace.

Amateurs de chanson douce, de romans qui font sourire ou d’histoires tendres, tenez vous éloignés de ce roman qui dit le monde, le présente dans son effroi pour tenter de le comprendre, un peu; de l’appréhender, beaucoup et surtout qui oblige à ne jamais fermer les yeux, même sur l’horreur.

Incontournable roman!

Pascal Manoukian viendra le mardi 24 janvier à la rencontre des personnes détenues du centre pénitentiaire du Mans, qui ont élu son roman Les échoués parmi les romans proposés par les 68 premières fois, il sera ensuite en rencontre-dédicace à la librairie Doucet.

La désobéissante, Jennifer Murzeau

17 Jan

Pour son troisième roman, Jennifer Murzeau se confronte à un genre difficile, le roman d’anticipation. Il faut être solide pour créer un monde, même si l’on pousse à l’extrême et dans l’obscurité notre monde actuel, tenir des personnages, offrir au lecteur une cohérence, sans jamais s’essouffler. Jennifer Murzeau parvient à relever le défi, avec brio.

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Voir ainsi un auteur que l’on apprécie, dès son premier roman prendre de l’ampleur, de l’assurance et oser, est admirable. En seulement trois romans (Il bouge encore sur notre rapport au travail ou Les grimaces), Jennifer Murzeau s’impose comme un auteur sur qui on doit compter.

Paris en 2050, la pollution a envahi définitivement l’atmosphère, reléguant les puissants sous des bulles protectrices, ceux que la société estime hors normes dans des asiles à ciel ouvert et les autres tentant de survivre, dans un monde ultra violent, où l’emploi est devenu une denrée rare.

La folie du monde, et du nôtre, l’intelligence de situer l’action en 2050 rendant le discours audible sans être moralisateur, de provoquer le lecteur sans le pointer du doigt.

A travers le constat sombre, se dresse des instants de luminosité, des phrases comme des tirades que l’on voudrait scander, et l’idéalisme toujours de ceux qui ne veulent pas se résigner. Ils sont ainsi les romans de Jennifer Murzeau, sombre et lumineux, finalement optimistes dans des conditions sombres, nous tendant un miroir pour voir nos méfaits, tout en continuant à tendre la main pour les apaiser; donnant à voir qu’autrement, autre chose, est possible.

Si c’est un constat du monde à la dérive, la désobéissante (quel superbe titre!) est aussi une ode à la libre pensée, à la liberté et à la révolte ; jamais cynique, toujours avec cette petite lumière qui danse au fond des yeux. Et comme sur un fil, en funambule de ces sentiments si puissants et équivoques, Jennifer Murzeau questionne le rapport à la mère et la maternité, comme vecteur de transmission, comme lien de départ à tous ceux que l’on construira un jour. Il est multiple ce roman, il se dévoile au fur et à mesure, il peut être lu et relu offrant d’autres points d’entrées. Il est évocateur, et puissant, avec de vrais instants de grâce, offerts par une écriture incisive et si bien maitrisée.

Un coup de cœur, qui émeut dès les premières pages. Vous ne pourrez que l’aimer, cette désobéissante!

Extraits:

« Car pour son enfant, elle devra être celle qui, avec Ernest, donnera confiance, des clés de compréhension, transmettra une éthique, proposera un rapport au monde, celle qui encourage la quête du sens et du plaisir. Alors elle recherchera activement la joie. Où qu’elle soit. »

« D’elle, elle garde le souvenir des tendres câlins de la petite enfance. D’elle, elle sait la fragilité et la recherche trop souvent déçue d’un peu de poésie. Elle était pour Bulle l’exemple à ne pas suivre, et une douleur lancinante. Aimer cette femme est une torture. »

« Fous de perpétrer des modes de vie capricieux et destructeurs, fous de refuser toute remise en question, fous de vous barricader […] fous de croire que vous n’en crèverez pas bien vite aussi, de tout cela. Vous êtes sur la même planète, les gars. »

 

Murmures à Adèle (2016-2017)

22 Déc

La fin d’année approche. Tu découvriras, mon Adèle, qu’il est d’usage de faire des bilans quand un chiffre laisse la place à l’autre, de ces césures artificielles qui dictent nos jours, ces habitudes et découpages que tu commences à saisir, comptant les dodos qui te séparent de ce et ceux que tu aimes.

Elle aura été étrange cette année 2016, comme toutes les années finalement. Sans doute plus douloureuse. Du haut de tes deux ans (je t’entends me tirer la manche, non Maman, maintenant j’ai trois ans), tu as été préservée, on a tenté, même si tu ressens chacune de mes émotions, comme une éponge, tu absorbes, tu observes et tu ressens, trop vivement, trop violemment. Existe-t-il un remède infaillible pour ne pas blesser son propre enfant ? Cette année aura été, intimement, bouleversante, une voix qui s’éteint, une autre qui vacille. Des fondations qui s’ébranlent, un pilier qui s’écroule, un autre qui menace de tomber. Et cette peur du vide, ces heures d’attente à imaginer le pire, pourtant inimaginable, cet absent si présent ; on te dira parfois qu’il a juste traversé la porte, qu’il est à côté, qu’il est encore là ; sauf que de cette porte tu ne détiendras jamais la clé. Heureusement, les autres fondations tiennent debout, parfois en se demandant comment, j’ai pu regarder celle que j’appelle de ce mot si précieux, m’appuyer dessus alors qu’elle aurait pu tout lâcher. Je te souhaite d’avoir ces fondations solides, on essaie de les construire autour de toi, mais toi seule les ressentiras, toi seule parviendras à savoir si elles te portent ou te pèsent. J’aimerais tant que ton monde ne tienne pas dans ce vocable que j’aime tant entendre, dans ce Maman qui pour toi semble être le rempart contre tout,  j’aimerais que tu saches te tenir à d’autres mains qu’aux miennes, c’est cela aussi t’aider à grandir. Parce qu’il y a dans ce monde des gens exceptionnels qui t’aideront à devenir toi, qui te pousseront vers le meilleur, les autres, laisse les en chemin.

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Image tirée de la superbe BD L’adoption.

Dans ces temps troublés, il y a eu, aussi, des rencontres touchantes et émouvantes, des gens que j’admire et qui ont posé leurs regards bienveillants et tendres sur moi, des obsessions que j’ai réussi à faire taire, mettre un point là où la virgule restait en suspens. Il y a des sourires qui sont venus égayer nos routes, des amitiés qui se renforcent, et ces compagnons de route, fidèles et puissants, que sont les livres. Il y en a eu des bouleversants, ce Jupe et pantalon qu’un jour je mettrai dans tes mains pour que tu comprennes peut être, ces mijaurées que je te ferai lire rapidement pour que la trouves cette seconde autre, celle qui partagera tout, les fous rires et les messes basses, loin de mes oreilles trop protectrices. J’ai conservé certains passages du Jardin des plantes de Sophie, tant j’ai trouvé que le ton était juste sur la maternité et qu’elle t’aidera à comprendre celle que je suis. Et puis je t’ouvrirai au monde, dans sa violence, avec Tropique de la violence ou en te montrant que l’on peut être idéaliste et drôle avec une certaine Marguerite. Et pour t’aider à comprendre, et à te sentir libre, tu pourras découvrir les mots étoilés de Sophie et les sentiments violents tellement bien décrits par Madeline.  Et tant de premières fois marquantes, ta vie en est remplie à chaque instant, la mienne est devenue dense par elles, des premières fois humanistes et terriblement touchantes avec des Chevalier et des minuscules origamis, des premières fois drôles et crépitantes où le livre se cache et où l’humour aide à vivre, d’autres plus intimistes, mais toutes auront été uniques, par l’histoire et par la personne qui se cache derrière. Tu le sais déjà, je t’ai raconté cette aventure humaine et collective, cette aventure faite avec ces gens qu’il y encore peu je n’osais aborder, comme des mythes trop hauts et grands pour moi. Je ne sais pas de quoi les livres sauvent, je ne sais pas s’ils sauvent, je sais juste qu’ils sont une composante essentielle, que la culture t’aidera à voir la beauté du monde, à comprendre sa dureté. Je sais qu’ils seront une oxygène, que tu aimeras les toucher, tu aimes déjà les sentir, te voir à chaque nouveau livre approcher ton nez, le respirer, relever la tête et trouver que ça sent bon, tu as déjà compris qu’ils étaient vivants.

Pour 2017, on ne va rien se promettre, les promesses sont toujours trop belles et si difficiles à tenir.

On va juste continuer à se tenir chaud par grands froids, à se raconter des histoires, et à rire. On continuera à danser à en perdre la tête, à faire voler les ballons et à chasser les peurs, les tiennes, les miennes. On va grandir et ce sera bien, ce sera dur, mais ce sera bien. Parce que tu seras là.

Ce sera une année de bouleversement, joyeux cette fois, avec ce petit être qui doit arriver, t’obligeant à des sacrifices, des jalousies et des sentiments qu’encore tu n’as pas expérimentés, tu dois être terrifiée, je le suis tout autant ; mais ce sera un ami pour la vie. Tu pourras lui raconter les histoires que tu aimes tant, le bercer au son du facétieux Coco ou de touchant Anatole, lui apprendre que bleu et jaune devienne vert quand on les mélange, que la chèvre est biscornue, et que parfois les chiens sont bleus. Tu lui murmuras que les ballons peuvent s’envoler mais qu’ils brillent comme des lunes, lui donner la recette pour faire s’envoler léger, léger ce gros chagrin, lui montrer les bêtises de Boris et lui chanter les comptines. Tu verras, ce sera doux. Cette bulle qui t’entoure, on va la faire grandir, un jour elle claquera, mais ce jour-là, tu seras armée, parée, avec tes fondations, tes livres comme des bouées et ton sourire, comme rempart.

Et cette bulle, on va l’agrandir, on va aller retrouver ceux qu’on aime, celui que tu attends depuis de longs mois, on va rappeler aux gens qu’on aime qu’on les aime, leur dire combien on est heureux qu’il fasse partie de nos vies, sur du papier ou en vrai, de loin ou juste à côté. On va leur souhaiter mille belles choses, en sachant qu’ils n’échapperont pas aux sombres, mais leur rappeler qu’on sera là pour les aider à tenir debout.

Et puis surtout leur murmurer que c’est à nous de construire le monde, on ne pas le sauver ce monde triste et gris, mais rien ne nous empêche d’en construire un autre.

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On va y arriver, chaque jour, car tant que ta main tiendra la mienne, rien ne sera impossible.

Les 68 premières fois racontées à ma fille

13 Déc

Adèle,

Il est tellement plus facile de passer par toi pour parler émotions, le destinataire n’est pas encore en capacité de recevoir le texte, la pudeur est moins virulente, la timidité aussi.

Tu m’as demandée où j’étais vendredi, pourquoi j’étais partie avec Madie et Eglantine. J’ai eu du mal à te répondre, t’expliquant que j’avais rencontré des gens qui aiment les livres, les écrivent et les lisent. Ce à quoi tu as répondu, « moi aussi j’aime les livres ». Quoi de mieux que d’entendre cela pour boucler la valse des émotions de ces deux jours, loin de toi mais où tu étais d’une telle présence.

Parce que tu es la cause et la source de tout cela, je ne sais pas comment tu réagiras à cela, comment tu assumeras d’avoir « sauvé » ta mère, point de dragon à terrasser, mais tu as donné un coup dans l’armure et dans les chaînes, tu es arrivée sans défense, te demandant ce qu’était ce monde, et au moment où tu ouvrais tes yeux, les miens s’éveillaient. Fini les boules au ventre et les interdits que l’on se pose, fini les larmes le matin et la non envie tenace, se lever, bouger, agir, et faire de chaque matin un nouveau défi. Quand tu auras compris qu’il est impossible de sauver le monde, tu te libéreras, en disant que rendre ta vie plus belle est déjà un bel objectif.

S’il fallait que je résume mon vendredi, je te dirai qu’il était hors du temps, mais qu’il n’appartient qu’à nous de le faire vivre chaque jour, qu’il n’y avait que chaleur et bienveillance, que les regards parlent tant, et qu’ils réchauffent.

Je te dirai aussi que j’ai eu du mal à croire que tout cela m’était adressée, hésitant à me retourner à chaque compliment me demandant à qui il était destiné, qui était cette Charlotte dont on me parlait.

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Si tu doutes un jour de la beauté de l’humain, viens tirer ma manche et demande moi de te raconter encore ; parce que ce souvenir restera toujours, comme celui de l’instant où les barrières n’existaient pas, où il n’y avait qu’une envie commune d’être ensemble, de parler de l’essentiel ; parce que les livres sont cet essentiel, tu le sais déjà, tu le comprendras vite, qu’ils sont un refuge et une ouverture au monde, qu’ils te portent autant qu’ils te bouleversent, qu’ils sont ce qui doit être défendu coûte que coûte et que les gens qui les écrivent sont incroyables, ils se pensent ordinaires, ils ne savent pas qu’ils sont magiciens, qu’ils parviennent à nous faire tenir debout dans l’ombre et que savoir saisir l’humain par les mots est un talent rare, et précieux tellement.

Tout est possible, Adèle, sitôt qu’on le fait avec sincérité et passion ; n’attends rien et reçois tout, elle doit être là la leçon, j’essaie de me l’appliquer, même si aujourd’hui encore, je me demande ce que j’ai fait pour mériter autant d’attentions.

Entoure toi des gens qui te poussent vers le haut, oublie les jaloux et les aigris, ceux qui veulent leurs noms en gros sur l’affiche, ceux qui blesseront ta candeur et tes convictions, ils n’en valent pas la peine, fais fi de ceux qui te diront naïve, mièvre ou trop tendre, les bisounours existent, ils n’ont pas forcément de nuages sur le ventre, mais des étoiles dans les yeux (c’est comme cela qu’on les reconnaît ; ils existent, je les ai croisé vendredi, et qu’ils étaient beaux, qu’ils étaient doux, que leurs mots étaient si bouleversants, leurs regards chavirent ceux qui les croisent. J’ai cette chance de connaître des êtres d’exceptions, il suffit de laisser la porte ouverte, de ne pas vouloir se verrouiller derrière la crainte ou la peur.

Je te souhaite de rencontrer des Eglantine, Nicole et Sabine ou Amélie qui te suivront au bout du rêve (voire du monde) et à qui tu pourras adjoindre le mot amies, des Sigolène, Erwan, Sandra, Sophie, Delphine ou Elsa, qui, sans que tu comprennes pourquoi, t’accorderont une confiance qui profondément te touchera et te nourrira. Je te souhaite de pouvoir croiser des François, Jean Marc ou Pascal (qui t’offriront des mots que tu ne pensais destinés qu’aux autres), des Maelle, Stéphanie ou Loulou qui par leurs présences et leurs assurances t’impressionneront , des Julie ou Rachel (qui sauront te montrer que les belles émotions peuvent s’exprimer par des larmes et des sourires à décrocher les étoiles), une Colombe (qui  pourrait t’apprendre le frisbee et à croquer la vie) ou une Anne (avec qui tu pourras partager une aventure intense et unique), des Gilles, Julie, Lenka ou  Elisa dont le regard te troublera encore longtemps. ; et qui un temps poseront leurs regards sur toi, de ces moments qui même fugaces nourrissent un cœur.

Je te souhaite d’avoir la chance de croiser la route de gens que tu admireras tant et qui pourtant seront d’une humilité folle.

Je te souhaite d’avoir mille mercis à donner, des tonnes de bises à échanger, et des souvenirs si précieux à conserver.

Je te souhaite de partager ces moments avec d’autres dingues, que tu ne connais pas intimement et qui pourtant te donnent l’impression de parler le même langage, d’avoir l’essentiel en commun (Des Claire, Florence, Geneviève, Dominique ou Annie, des Philippe, Anne, Isabelle ou Henri Charles, pour ne citer qu’eux mais en pensant à tant d’autres).

Vendredi, Adèle, c’était un moment rare, qui encore ce matin donne du rose aux joues et de la légèreté dans les chaussures ; mais tu dois le voir ce nuage rose qui flotte au-dessus de moi.

Mais si, évidemment que tu le vois, alors ce nuage on va le chouchouter, on va le faire grandir, pour que jamais il ne nous quitte.

Allez viens, on va lire, rire, vivre.

(Vendredi 9 décembre, se tenait la soirée de clôture de la saison 2016 des 68 premières fois, dans les locaux de Babelio, en présence de treize auteurs, plus de quarante lecteurs, des invités prestigieux et notre partenaire Page).