Une fille, au bois dormant. Anne Sophie Monglon

13 Oct

 «  Son sommeil, le tien, le nôtre. Nous qui laissons la vie nous traverser, ne nous y sentant pas aux commandes, abandonnant ces commandes à d’autres, nous, rétifs à l’action, tentés par les marges, nous absentant du moment avec une facilité inouïe. Nous, les invisibles. « 

Longtemps, on a cru que la princesse attendait le baiser du prince, ignorant alors la cruauté originelle des contes (sauf lorsqu’enfant, dans la cour de récré, vous ne compreniez pas que la petite sirène se mariait avec le prince, la vôtre dépérissant de chagrin).

La princesse moderne veut un travail épanouissant, être une mère exemplaire, avoir une vie trépidante et si possible le prince parfait à la maison. Mais, est-ce réellement ce que la princesse veut ou est ce que la société lui dicte ?

A tout vouloir contrôler, paraître devient plus facile qu’être.

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Bérénice remplit presque toutes les cases, jusqu’au jour où le grain de sable dans l’engrenage l’oblige à lever la tête et à s’interroger. L’apparence est sauve, la réalité tout autre lorsqu’on est une hypersensible et qu’en réalité le monde semble bouger sans vous.

Le roman d’Anne-Sophie Monglon est multiple et dense. A la première lecture, une perception, un sentiment d’être face à un roman qui vous regarde, qui vous questionne dans votre chair ; à la relecture une profondeur de plus, tant ce roman interroge le jeu que chacun déploie pour être au monde, la place que l’on occupe dans le monde du travail et plus largement la manière d’être au monde, aux autres et à soi.

« Tu es à toi-même un gouffre. L’exercice depuis longtemps consiste à maintenir vis-à-vis de ce gouffre une distance salubre. Tirer des bords, trouver des biais. Clara a raison, au fond tu as envie qu’on te laisse tranquille, qu’on ne vienne surtout pas gratter pour savoir ce que tu as dans le ventre car dans le ventre comme dans la tête, tu en es persuadée, tu n’as rien. »

Anne-Sophie Monglon dépeint avec un talent incomparable, et peut être pour l’une des premières fois de manière aussi juste, la vie que l’on regarde se passer, les scènes auxquelles on devrait être totalement présents mais que l’on observe, comme derrière une vitre. Cette sensation de voir sa vie s’écrire sans la saisir, en retrait. Attendant le sursaut.

Il n’est pas question de solution miracle, de rêves à vivre ou de vies à chambouler, préceptes que l’on voit fleurir dans les magazines, comme un exploit. Il s’agit juste de comprendre grâce à l’analyse psychologique tellement fine et poussée des personnages et d’assumer sa présence au monde, telle que l’on est, tout en ne se laissant pas endormir par les diktats et les cadres, ne pas attendre qu’il soit trop tard pour être, simplement, soi.

Il y a dans ce magnifique roman une puissance sourde, comme des bras qui vous enveloppent petit à petit, pour vous dire : viens, j’ai compris mais tout va aller. C’est plus qu’un miroir tendu, c’est presque une autorisation et une délivrance, un réveil en somme. Une ode à la femme, la mère (les passages sur la maternité sont absolument sublimes), l’amie, la travailleuse, à ces multiples facettes avec lesquelles il faut composer.

C’est la tête haute qu’on finit ce roman, que l’on fait durer comme un baume qu’on ne veut pas quitter. C’est avec émotion qu’on le relit, tant les phrases font sens. Et une fois le livre déposé sur l’étagère des essentiels, Bérénice reste près de nous, comme si l’on venait de rencontrer une amie.

Un premier roman étonnant, beau dans la forme et dans le fond, absolument incontournable. La naissance (ou le réveil?) d’un écrivain, c’est une certitude.

«  Tu ne le sens pas encore beaucoup, mais je peux te le dire, ça sourd dans ton ventre, tes jambes qui fourmillent, ça frémit dans ces larmes qui te viennent si facilement depuis quelques semaines, dans cette nausée même que tu ressens chaque fois que tu prends le métro, dans ce besoin de sens qui s’est mis à enfler ces derniers mois et dans ce sursaut que tu finis par avoir au cours de l’échange muet avec ton enfant : tu vas te battre. » 

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Roman sélectionné pour les 68 premières fois, version 2017.

 

 

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David Bowie n’est pas mort, Sonia David.

29 Sep

« Maman reconnaît les jolies choses, pas la tendresse. »

Tendresse, l’un des plus beaux mots de la langue française, dans sa prononciation et dans ce qu’il recouvre, dans l’usage que l’on en fait aussi.

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Tendresse. Premier qualificatif que l’on appose à ce roman, dès les dernières lignes lues, dès la dernière phrase savourée tellement forte, de ces phrases que l’on garde en soi et qui résume parfaitement ce roman si touchant, qui dépose aussi un sourire sur les lèvres.

« Il me vient comme une évidence que les enfants uniques sont terriblement à plaindre. »

Sonia David dresse le portrait de trois sœurs face à la mort à un an d’intervalle de la mère puis du père. Il y aussi les valeurs ajoutées, la belle mère et la sœur arrivée plus tardivement, des personnages solaires qui donnent encore plus de couleurs à ce roman, qui n’en manque pas. S’il est question de deuil, il est surtout question de ceux qui restent, de la fratrie (ou plutôt sororie, mot trop bêtement oublié) constituée par Hélène, Emilie, Anne et, plus tardivement Juliette.

Il y a dans le roman de Sonia David l’enfant confronté à la perte et à l’absence, parce que quelque soit l’âge, c’est avec le regard de l’enfant terrorisé au moment d’aller dormir que l’on affronte la perte des deux êtres fondateurs. Cette question que l’on se pose plusieurs fois par vie, pour se faire peur, pour se préparer, tout en sachant que rien ne s’écrit tant que l’on ne le vit pas.

Il n’y a pas de regrets en pagaille, de faux débat philosophiques sur la perte, juste le droit au chagrin et à la vie, avec cette interrogation vertigineuse de la vie qui ne s’arrête pas, qui ne pleure pas, ne se rend pas compte que l’autre meure, du comment et pourquoi on repart. Et surtout du comment et pourquoi on repart avec les autres, les compagnons de route, cette famille imposée que l’on aime coûte que coûte.

Il y a le bordel des familles, les querelles et l’amour « gigantissime » de ces liens du sang que l’on explique pas, de cet amour tenace même quand on croit détester. Il y a les figures qui jalonnent un parcours et que l’on pleure comme un proche, David Bowie ici, révélateur de ce qui a été adolescente et qui n’est plus. Et surtout il y a l’humour qui sauve de soi et de tout.

« On ne s’y attendait pas. C’était un malade immortel. Nous n’avions pas l’habitude qu’il meure, et certainement pas un an à peine après maman. »

Sonia David aime les bandes. Après avoir avec croqué un groupe d’amis dont on rêverait de faire partie dans son premier roman, Les petits succès sont un désastre , elle signe avec talent le portrait de ces sœurs, dont on voudrait partager les diners de famille. C’est l’humain qui guide l’écriture de Sonia David, l’humain mais surtout l’autre, à travers elle. Nous, vous, elle, eux. Et c’est magnifique. C’est drôle, touchant et magnifique.

Il y a du tendre et du doux, du rock et du beau dans ce roman, et toujours cette musique qui tient au cœur, qui secoue les tripes parfois, d’aimer vite et fort, d’aimer toujours.

 

 

 

 

Leur séparation, Sophie Lemp

18 Sep

« Parfois, j’ai envie de confronter ma mémoire à celle des autres. Interroger ma mère, ma tante, une amie d’enfance. Ce dont je me souviens s’inscrit-il dans la réalité de ce qui a été ? Mais très vite, je renonce. Les carnets et les photos suffisent. Ne pas chercher à être au plus près de ce qui a eu lieu mais de ce que j’ai vécu. »

Après des fictions radiophoniques comme des aventures sensorielles à écouter dans sa bulle (notamment le magnifique Dans les allées du Jardin des plantes), un premier roman Le fil, subtil et magnifique, Sophie Lemp livre en cette rentrée un déchirant souvenir, avec Leur séparation, roman autour du divorce.

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Les romans à hauteur d’enfant sont difficiles à écrire, avec le risque de tomber dans la facilité d’un langage simplifié, ou au contraire de rester l’adulte qui regarde l’enfant sans parvenir à trouver le ton juste. Sophie Lemp écarte, avec intelligence, cet écueil en alternant l’adulte que la narratrice est devenue et l’enfant qu’elle a été, parvenant ainsi à illustrer parfaitement le fait que l’adulte n’est que le prolongement de l’enfant. On a beau vouloir s’en départir, le nier, le négliger, il est toujours niché au creux du ventre, l’enfant que l’on a été.

Et Sophie Lemp sait, comme personne, venir le chercher, le prendre par la main pour le faire s’animer sous nos yeux et dans nos chairs.

Derrière sa plume sensible et délicate qui dessine les contours de son vécu, à la manière d’Annie Ernaux, en pudeur et retenue, se cachent nos existences, nos peurs d’enfants devenues nos blessures d’adultes.

Il y a les souvenirs qui affluent, alors même qu’ils ne sont pas similaires à ceux de l’héroïne, il réside sans conteste là le talent de Sophie Lemp, dans l’universalité certes mais surtout dans sa capacité à faire revivre nos enfances, voire même à faire émerger ce que l’on ne savait pas, que l’on portait en soi sans avoir réussi à le saisir.

Ils sont rares les romans qui sans être nos vies les reflètent avec tant de tendresse et de délicatesse ; il faut parfois le prisme de la violence ou de la frontalité pour éveiller le lecteur, il n’en est rien ici, tout est fait en douceur, comme pour saisir le lecteur sans qu’il s’y attende, faisant surgir la mélancolie et l’intime dans ces territoires qui nous sont communs.

La musique de Sophie Lemp s’apparente à celle de Vincent Delerm ou d’Alex Beaupain, de ces mélodies qui, à la première écoute étreignent le cœur, parfois portent un sourire sur les lèvres et que l’on redécouvre à chaque réécoute, que l’on garde comme un bout de soi.

Derrière le tendre, se cache toujours le profond, ce qui fait mal et qui marque une vie. Rien de naïf ou de trop sucré dans l’écriture de Sophie Lemp, qui sait toucher les cicatrices sans les arracher.

Si Le fil donnait envie de se fabriquer des souvenirs, Leur Séparation pousse à protéger l’enfance de nos touts petits, se dire que l’excuse des histoires d’adultes ne suffit pas, tant ils sont au centre de tout, tant les peurs d’enfants se créent d’un petit rien.

Les romans de Sophie Lemp font croire à l’humanité ; tant que nous avons les mêmes enfances, les mêmes besoins de consolation et d’insouciance, tant qu’il apparaît indispensable de faire croire aux licornes, aux fées et autres créatures autant de temps qu’il faudra avant de les lancer dans le grand bain, alors rien n’est perdu.

Tout est gagné, même !

Alors, au milieu de cette rentrée littéraire qui brasse quelques titres, et souvent les mêmes, ne passez pas à côté de romans plus confidentiels qui méritent vraiment de trouver une place dans votre vie de lecteur!

« En acceptant de leur faire de la place, j’ai parfois l’impression de leur céder la mienne. »

Sophie Lemp sera le dimanche 8 octobre au salon du livre du Mans et viendra discuter avec les 68 premières fois et d’autres auteurs talentueux!

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Le livre que je ne voulais pas écrire, Erwan Larher.

25 Août

« A partir de là, un avant et un après.

A partir de là, j’omets, je falsifie, je mens peut-être, les pronoms n’ont plus rien de personnel. Il faudra vous y faire.

A partir de là, commence une histoire que je ne voulais pas raconter. »

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A partir de là, débute pour le lecteur une de ses rares histoires qui font appel aux tripes, au cœur, à la raison, aux larmes et aux sourires, aux envies d’hurler et au final à l’envie intense de serrer fort, les êtres et les chairs, et de tenir ce roman au plus près de soi pour, toujours, revenir à l’essentiel.

A partir de là, débute le roman du 13 novembre, le sien de fan de rock au mauvais endroit au mauvais moment, et le nôtre, le national et l’intime, le personnel et l’irréel.

Voyeurs, aguicheurs, passez votre chemin, la pudeur aura raison de vous, même quand tout est dit, le point de bascule vers ce que l’on ne veut pas voir n’est jamais franchi, tant il y a une distance littéraire, l’écriture n’est pas que le vecteur du récit, elle est ce qui constitue le roman, qui donne force à l’histoire, qui fait que ce livre n’est pas comme les autres, il est littéraire, talentueux, fougueux, drôle parfois même dans le pire.

Ou plutôt venez les voyeurs, vous serez surpris par la plume et vous comprendrez que vous venez de rencontrer un auteur, qui n’a pas profité de ce malheur pour exister, mais qui s’est emparé de ce qu’il fallait faire, parce qu’il était nécessaire d ‘écrire ce livre, pour lui je ne le pense pas mais pour nous, pour qu’il nous autorise à avoir eu peur cette nuit-là, à sentir que le monde est différent, même si nous n’étions que derrière des écrans, assistant à ce que l’on croyait impossible.

L’intelligence de ce roman est de le faire devenir une aventure collective, avec l’apparition de plumes amies (et pas n’importe lesquelles, celle de Sigolène Vinson notamment, une autre de ces plumes essentielles à nos vies, à la mienne tout au moins!) qui donnent au personnel la dimension du nous, qui réconforte le lecteur sur ce qu’il a vécu ce soir-là, pas de graduation, pas de douleurs suprêmes et d’autres secondaires, tous tendus vers un point, un but. Comme si lui seul pouvait nous autoriser, pouvait légitimer les larmes de cette nuit-là et les peurs à tordre les boyaux. Parce qu’on ait eu quelqu’un à l’intérieur ce jour-là ou pas, qu’on ait assisté aux minutes qui s’écoulaient trop longtemps pour entendre la parole qui délivre ou non, il y avait un bout de nous, ce bout d’insouciance qui même si on continue à faire comme si, a changé l’intensité des choses.

Il est magnifique ce roman, porteur d’un souffle parfois coupé mais toujours chaud et magnifique.

Parce que si le monde a définitivement changé pour ce jour-là, ce roman montre haut et fort qu’il peut être le terreau du beau, du grand. Montrer le monde est sans doute un but de la littérature, ce roman va plus loin, il montre le monde et l’humain; il donne à voir et à comprendre ce que l’on ressent.

 « Voilà quelques années que tu as décidé de dire que tu les aimes à ceux que tu aimes, de dire quand c’est bien, quand c’est beau, quand c’est touchant. D’exprimer tes sentiments. D’essayer d’être gentil et bienveillant contre le cynisme ambiant et ton fond fier et égoïste. Ça change tout. L’amour autour, en donner, en recevoir, ça change tout. Tant pis pour les pisse-froid. »

D’Erwan Larher, j’ai aimé chaque roman, par le ton, par l’exigence qu’il fait sienne, par cette facilité dans laquelle il ne tombe jamais, par cette envie qui prend une fois le livre refermé de le changer ce putain de monde. Même là, même quand l’émotion est cœur, le politique n’est jamais loin, le modèle de société que l’on voudrait.

« Sinon, pour les décideurs de chaque camp, ceux qui alimentent dans nos villes la fabrique des montres, tu n’est qu’un risque à prendre, une marge d’erreur, un dommage collatéral. Un pion qui ôte la vie à d’autres pions pendant que rois et reines de chaque côté de l’échiquier dorment en sécurité à l’abri de leurs tours. »

C’est en cela que ce roman est puissant, parce qu’il parle du 13 novembre, mais de tant d’autres choses. Qu’il parle de nous à travers lui et Dieu que c’est bon de se lire dans ses mots, c’est vibrant et vivant.

Ce roman est sans doute possible l’un des plus grands de cette rentrée, de cette année, et des années à venir, parce que ce roman rejoindra mon étagère du plafond (mon panthéon personnel), celle qui contient mon monde, qui à chaque fois que je passe à côté me provoque des frissons, celle qui façonne une vie de lectrice et plus encore une vie tout court, parce que ce roman est grand, parce qu’il est sur le sujet, le plus ambitieux et le plus littéraire. Parce qu’il a saisi les émotions pour les nommer, les porter et trouver les mots les plus justes, au plus près de ce qui est. Parce que s’il donne à entendre le chaos et le murmure du monde, il distille une force folle et une envie d’aimer plus fort, plus vite, … et surtout de continuer à vivre et à lire.

Parce que les livres sauveront le monde. Parce que ce livre aurait pu ne pas exister, et que mon monde aurait été différent.

Je pourrais écrire des pages sur ce roman, vous donner des dizaines d’arguments pour le lire, essayer de formuler le ressenti, aucune recension ne sera à la hauteur de ce que roman contient, alors arrêtez de me lire, filez chez votre libraire, acheter cette paire de santiags, et oublier le reste du monde, tout le reste peut attendre, sauf cette lecture.

« Je ne veux toujours pas, pourtant j’écris…mon amour. »

 

Lettre de rentrée

22 Août

Mon tout petit,

Tu m’as souri, tu lui as souri, quelques informations et je suis partie, vite. Pour que tu ne vois pas les larmes qui coulent, le cœur serré, l’impossibilité de respirer. Prendre quelques minutes dans la voiture pour ne pas partir les yeux embués. Il n’est pas naturel de te laisser, de te déposer là dans des mains qui t’aimeront mais qui ne sont pas les miennes, tout cela pour aller gagner ma vie comme diraient d’autres, comme je dis parfois, moi qui exècre tant cette expression. Il n’est pas naturel de te laisser, je voulais continuer à être là à chaque instant, tu ne m’as jamais donné envie d’air et de fuite, tu souris toujours, te blottis dans mes bras. Qui voudraient quitter le pli de ton cou, la douceur de ta peau, ses petites mains qui cherchent les miennes, même pour quelques heures ?

Elle est étrange cette ronde, cette folie qui tourne si vite et qui si on s’arrête un peu paraît sans aucun sens, tant tout semble aller dans le mur. Il faut forcer, s’adapter, se moduler. Il faut prendre des dispositions, prévoir, remettre au poignet cette montre qui depuis cinq mois n’avait pas bougé du placard. Il faut ajuster, modifier, faire entrer, courir, regarder les minutes qui filent et penser que tout cela n’a pas de sens. Elle était belle notre échappée, en duo, en trio, avec la mer au fond, les insouciances et les premières fois, les livres à portée de mains, le monde dans l’autre, et nous, seulement nous. Le reste, on s’en foutait, tout était loin. Tout était là.

Il est étrange mais on le suit aveuglement ce manège , remplissant comme il se doit les cases qu’il nous impose, oh en te voyant, en voyant celle qui nous accompagne, je me dis que nos cases sont belles, qu’elles sont ornées de diamants et que vos sourires sont ce qui donne un sens à tout, que nos chevaux de bois sont doux et résistants, solides et colorés.

Evidemment qu’elle est belle ma bulle, crânement belle, chanceuse que je suis. Je pourrais hurler au monde que j’ai une chance folle, mais tu verras on en veut toujours plus, on se dit que rien n’est grave (Clin d’oeil au très beau texte de Sonia David chez le petit carré jaune), tant que vous continuez à danser tous les deux.

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Mais tant qu’à danser, drapons nous dans des étoffes soyeuses, sautons jusqu’au ciel, rions à en avoir mal aux côtes, chantons faux et fort, sans s’arrêter jamais. Mettons du beau, de l’indispensable, du vital et du léger, du délicat et du tendre, du fort et du fou.

Alors, je te promets, mon tout petit, que je vais sécher mes larmes, te couvrir encore de baisers, te bercer quand le monde t’effraiera et qu’on va arracher les verrous, on va forcer les portes pour faire que chaque jour soit une fête, et que cette vie, à défaut de la gagner, on la vive !

 

(Et le blog va sortir de sa longue sieste pour revenir parler livres, coup de cœur, premières fois, découvertes et confirmations, pour parler de l’essentiel quoi !)

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Crédit photo: Sabine Faulmeyer et l’amoureux.

Lettre à Thibault

19 Juin

Il me paraissait impossible de faire comme si, retourner à des chroniques n’expliquant pas cette longue pause. Il me paraissait impossible de taire que le monde avait changé, parce que désormais il te porte. Peut-être ne sommes-nous que trois à voir ce changement, mais il prend toute la place. Ce n’est plus le même. Ce monde. Notre monde. Mon monde.

Tu as attendu, laissant passer ces jours étranges, où le doute sur l’avenir était plus pesant, ce début de mois de mai si troublant, tu as attendu de voir dans quelle France tu allais naître ; tu as décidé que ce n’était pas trop mal alors tu as toqué à la porte un mercredi, ce jour qui sera si important en moment à trois, en partage et en sourires, en récréation d’enfants et en goûter les lèvres ourlées de chocolat. Tu as débarqué en douceur, avec délicatesse même.

Tu as porté tes yeux sur moi, ta peau sur la mienne, ton odeur.

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Il n’aura pas fallu une seconde pour que je sache que les questionnements étaient vains, pour que les doutes récurrents des derniers mois ne soient plus que des souvenirs ridicules. Je t’ai aimé dès la première seconde, les yeux embués de te rencontrer. Je pensais ne pas savoir aimer autant, ne pas pouvoir être à la hauteur de ta sœur. On pourra éculer longtemps les poncifs et les phrases toutes faites sur la maternité, tant ils sont vrais.

Tu as pris ta place sans attendre, mon tout petit. Tu as pris ta place avec une douceur extrême, souriant sans cesse, tu as même la discrétion de ne pleurer que rarement, de sourire toujours, de regarder le monde et de t’endormir, ta tête à portée de bisous, ton corps contre le mien.

Je crois, j’en suis sûre en réalité, que la plus belle chose, la plus forte des sensations, la douceur poussée à son paroxysme, l’amour absolu, je crois que le monde finalement réside là, dans ton corps endormi contre le mien, te sentir apaisé et en confiance, te sentir et te regarder inlassablement.

Tout doit cesser, tout doit disparaitre mais ces instants, je les voudrais éternels, toi, moi, elle, sa petite main dans la mienne, son regard posé sur toi pour te veiller ; on s’en fout du reste, le monde peut continuer sa course effrénée, on a posé pied à terre, on a stoppé le manège, oh cinq minutes seulement, bientôt il faudra remonter, luttant contre la fatigue et la lassitude. Mais à cet instant, mon tout petit, on s’en fout, on les envoie valser les grincheux et les sceptiques, et on danse, on rit, la tête blonde qui nous accompagne et qui déjà t’aime, alors que rien ne l’oblige, rien ne la contraint, tout est animal entre vous, d’un naturel magnifique, d’une force à piquer les yeux.

Et moi qui me demandais si on pouvait aimer plus, aimer encore, aimer toujours…

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On en rira plus tard, mon Thibault, tant tu seras gavée de cet amour ; tant la seule chose à faire est finalement de s’aimer et de se le dire, de s’aimer fort et de rester debout. Tant il me faut, désormais, être à la hauteur de ce regard levé vers moi, ce sourire aux lèvres, cette attention comme pour me dire « tu es la personne la plus importante au monde ». C’est sans doute ce regard que l’on cherche toute sa vie, dans les hommes, dans les femmes, dans les êtres croisés, dans ceux que l’on aime et que l’on admire, être l’exclusif.

Ce regard, et celui en retour, de la mère posé sur son tout petit, du mien posé sur toi qui veut dire « tu peux tout, tu es tout mon enfant », celui que j’espère tu reçois déjà, celui qui gorge un être de confiance et l’empêche de tomber les jours de grand vent. Je vais te regarder et te le dire, te porter du mieux que je peux, pour que ce regard te soit acquis, pour que tu ne passes pas tes jours à le chercher et tes nuits à le pleurer, que tu saches que tu peux tout, mon fils parce que tu contiens le monde.

 

Crédits photo: Sabine Faulmeyer

 

L’attente et la décision

5 Mai

Il est déroutant ce printemps, il a été long et singulier ce mois d’avril, avec des journées comme on égraine un chapelet, sans les repères habituels.

Ce rendez-vous du 23 avril, commun à des millions. Ce geste, qui depuis la première fois où j’ai pu le faire, n’a jamais été oublié, ne s’est jamais abstenu, tenaillé par la conviction profonde qu’il s’agit là d’une chance et d’un devoir. Ce bulletin à glisser, cette touche à valider, cette signature à apposer.

Ce mois d’avril, si intime et personnel, ce dernier mois de fusion avec cet être que je porte.

Et ce début mai, le 7 rendez-vous de la France avec son destin. Le 8, rendez-vous de cet être en devenir  avec son destin. Peut-être ces dates finiront elles par n’en faire qu’une, une journée qui contiendrait tout, l’Histoire et l’histoire.

Comme dans toute attente, la peur est toujours tapie. Et si ? Et s’il y avait un problème ? Et si rien n’était conforme à ce qu’on pense ?

Et si…

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Et si on choisissait l’optimiste et l’espoir.

Et si on oubliait la fatigue et les nuits qui seront trop courtes. Et si on mettait de côté le marathon qu’il faudra mener.

Et si, sans rien nier des difficultés, on gardait juste le beau, il est là derrière, autour, partout. Il suffit de l’attraper, de laisser aux sombres le noir de leurs pensées, ne rien céder, ne se soumettre à aucune invective, mais continuer à se dire que la vie a un goût si spécial qu’elle est tellement belle.

Et si, quelle inconsciente, j’avais la conviction que ce petit homme que je vais mettre au monde sera un grand homme, à qui j’essaierai de tout expliquer sans feindre, en lui faisant confiance, lui laisser les clés de sa vie avec la certitude qu’il saura tenir debout face aux monstres, sans avoir peur d’eux, en les terrassant.

  • Maman, c’est quoi voter ?

Tenter de trouver les mots pour ses oreilles de trois ans

  • Pour choisir un homme qui décidera de…
  • Mais Maman, c’est toi qui décide.

Oui, c’est moi, tu as raison.

Alors , je décide que votre monde sera beau, mon Adèle. Je décide de laisser les loups dans les marmites, de continuer à coups d’histoire et de mots à te montrer ce que doit être une vie. Je décide que tes yeux bleus seront toujours plus forts et doux que l’obscurité. Je décide que le monde vaut la peine, parce que bientôt il abritera un nouvel être qui changera nos vies, mais que notre bonheur ne nous détournera pas des autres, et que notre bulle, on la fera grandir, grandir. Et que jamais elle n’éclatera. Ils pourront toujours essayer de la crever.

Si on décide qu’elle est increvable et qu’on se bat pour elle, alors on gagnera.

@Crédit photo: Sabine Faulmeyer, le petit carré jaune.