200 mètres nage libre, Pauline Desnuelles.

27 Juin

Cette chronique aurait pu être à nouveau une lettre à mes enfants, prendre le parti de ne plus faire d’article que par ce prisme, tant cette forme dit beaucoup du fond, de l’essentiel saisi dans mes lectures.  Après m’être posé une énième fois la question de la nécessité d’écrire ici, aussi épisodiquement, alors que la raison d’être d’un blog est une sorte de rendez-vous réguliers, mon carnet a eu envie de faire sortir les mots qu’il contenait. Non par besoin d’être lu mais simplement pour échanger une expérience de vie, car c’est cela la lecture et ce qu’elle doit être : une expérience sur nos vies, une incidence sur nos vies.

« Il a tout aimé de ces journées d’apprentissage. Il s’était senti investi d’une mission. Cela aurait pu être ça, sa place dans le monde. »

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Le titre. 200 mètres nage libre.

Le bandeau : une photo de vague.

Dès les premières pages, elle est là.

Dans sa puissance et son attraction.

Dans la force et le pouvoir qu’elle est capable d’exercer sur nos corps d’humains.

Dans ce qu’elle peut sauver et perdre, faire vivre et tuer.

La mer.

Face à elle, il y a Liam.

Liam et sa douleur.

Liam et son exil  au Cap-Vert pour se consoler d’un chagrin trop fort.

Liam et ce questionnement incessant d’être au monde, à la juste place.

Pauline Desnuelles dresse la valse d’une errance, par petites touches sans entrer dans le fond du tableau, en y glissant les couleurs et en accentuant les sensations. Elle laisse la place au lecteur pour s’insinuer dans les vagues, pour éprouver la solitude et la difficile construction d’une vie quand les espoirs sont minimes.

En sus de partager les sentiments humains, Pauline Desnuelles interroge sur ces terres où le rêve des enfants qui y grandissent n’est que de les quitter pour s’arrimer aux grandes villes occidentales, avec la croyance que le mieux est lointain.

« Avoir un enfant de soi, un jour, né de lui, de son corps, ce ne serait pas raisonnable. Juste beau. Se sentir lié un jour, par une membrane invisible. Sans élan de possession. Pour toujours. »

Dans son premier roman, Au-delà de 125 palmiers, on trouvait déjà ce pouvoir d’évocation, cette puissance des romans courts qui par le biais de quelques jours dans la vie d’un personnage vous tendent un miroir et vous habitent ensuite, comme des cailloux que l’on veut amasser avant d’oser.  Et il y avait cette mer puissante et sauveuse, qui semble remettre les gens face à leurs essentiels.

Après plusieurs semaines de lecture, ces deux romans me tiennent encore, j’y pensais en nageant dans l’océan ce weekend, dans ce qu’ils disent des questionnements universels. Découvrir un nouvel auteur a toujours une saveur particulière, comme de rencontrer un ami qui vous reconnaît et vous comprend, un ami singulier qui par ces mots vous rassure, vous console et parfois vous murmure d’oser.

Et dans ce 200 mètres nage libre, surtout il y a cette phrase, comme une déflagration. Parce qu’à cet instant de lecture, elle était moi et que la puissance de la littérature est vertigineuse.

« Qu’est-ce qui t’arrive ? Ca va ?

– Ca va. Je perds pied. »

 

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Tant bien que mal, Arnaud Dudek.

18 Mai

Je n’ai jamais aimé la bascule, celle des aires de jeux ou celle vers la nuit. J’aurais voulu que la nuit tombe sans attendre, que le marchand de sable dépose des caisses de son produit miracle pour que tout s’arrête sans conscience. Petite. Grande, encore.

Comment ne pas reproduire la crainte, ne pas la transmettre ? Trop tard. Je comprends le besoin de veilleuses fortes, d’une histoire encore une, une seule, d’un baiser, un dernier, des exercices de balancement, d’un câlin et de la petite phrase immuable « tu me veilles hein ? ». Je ne résiste plus, ne cherche plus à analyser la mère défaillante que je fais en ne l’aidant pas à se détacher et à grandir vraiment.

Est-ce seulement une excuse pour me protéger ?

Cet instant où je trouve ma place sur le canapé encombré, calé entre une veilleuse aux allures de gros chat, des ailes de fées et des princesses endormies, la bête hors de la maison montant la garde, son lit à quelques centimètres, est ma bascule. Et enfin, elle est douce.

Hier soir encore il y a eu le rituel et la lecture de l’album C’est moi le plus de fort de Mario Ramos. Se rassurer que les méchants loups n’existent que dans les histoires et que dans celle-là, il trouve plus fort que lui.

Je me suis assise, ce petit livre à la main. Petit, uniquement par la taille. 90 pages. 90 pages de littérature.

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Je n’ai relevé la tête qu’une fois la dernière ligne lue, elle s’était endormie depuis longtemps, son souffle était stable, ses mains ne cherchaient plus la bouche à caresser, le doudou à cramponner.

Je la regardais et j’étais sonnée.

J’ai ramené mes genoux sous mon menton, les ai enserrés dans mes bras, et je me suis bercée. Impossible de me lever comme à l’habitude. Je la regardais et je me balançais. Quelques minutes après, mon tout petit a crié, les cauchemars qui commencent à faire leur lit. « Ce n’est rien, tout va bien », un baiser, un câlin un peu plus serré que les autres jours. Paisible, dans son lit, je suis retournée sur le canapé. Impossible de faire autre chose, d’aller ailleurs.

Le sujet, évidemment. Le lire dans la chaleur d’une chambre surchargée, mes bras encore chauds d’avoir serré mes enfants. Tout est posé dès la première page, le viol d’un enfant. Sans détails, une seule phrase suffit. Comment grandit-on avec cela ? Quel adulte devient-on ?

Ce roman percutant est un cri, celui de l’enfant que l’on n’a pas sauvé, celui de l’enfant qui dès son plus jeune âge intègre la culpabilité pour se taire, hurle dans son oreiller quand on voudrait qu’il s’ouvre.

J’ai eu besoin d’écrire sur ce roman mais je ne sais pas quel mot utilisé, tout semble fade, à côté de la délicatesse d’Arnaud Dudek, des mots si beaux pour dire le pire. Rien de grandiloquent, tout n’est que suggéré, le rendant encore plus fort.

C’est violent et dans le même temps, on aime l’adulte que cet enfant est devenu, on voudrait pouvoir le libérer, mais il y parvient lui-même. Le corps se souvient, le corps par lequel on a souffert ne peut qu’être meurtri à son tour, pour faire cesser la douleur sourde.

Souvent, je m’interroge sur l’utilité des choses et de ce que je fais, sur l’à quoi bon.

Hier soir, une fois mes jambes dépliées, j’ai saisi un nouveau carnet et j’ai bafouillé quelques mots, ils sont sous vos yeux. Je ne sais pas à quoi ça sert de raconter ma vie quand d’autres le font de manière si touchante, avec une tendresse là où il ne pourrait y avoir que de l’aigreur, avec une si belle humanité sensible là où on l’excuserait d’être misanthrope.

A lire les blogs, on croit que l’on aime tous les livres. C’est faux. On en lit dix pour en aimer un, on décide de parler sur celui-ci et par sur son précédent. Sans raison. Ou justement parce qu’on sait qu’il faut en garder une trace, et que l’émotion n’étant faite que pour être partagée, il convient de faire entendre les mots des autres, ceux d’Arnaud Dudek sont posés et magnifiques.

N’ayez crainte du sujet, l’écriture emporte loin, ne donne pas à voir l’horrible mais au contraire l’humain derrière le monstrueux. Je ne sais pas encore comment on ressort de ce livre, ce qu’on lit après. Je sais juste que ce matin, autour d’une brioche avec une dose supplémentaire de chocolat, j’ai dit à nouveau à ma fille que j’étais là, que je pouvais tout attendre et que jamais elle ne devait avoir peur de dire les choses. Je ne peux pas faire fuir les loups, mais je peux essayer de lui apprendre à les apprivoiser.

« Quand j’ai lâché le point final de ce livre, j’ai tangué un peu, j’étais ivre. Peut-être que vous tanguerez aussi. Peut-être que nous tanguerons ensemble. Mais c’est une belle ivresse, la littérature. »

Ce soir, je me balancerai encore pour tenter de les dompter, mes propres loups. Enfin… Tant bien que mal. C’est à cela que servent les grands livres, à dompter les loups et les ombres. Merci Arnaud Dudek.

 

 

 

Lettre à Thibault.

13 Mai

Que le temps passe vite entre deux articles sur ce blog. Le temps file pour tous pareil et pourtant, je n’arrive plus à le saisir vraiment, à trouver ce souffle d’écrire et de partager, comme s’il fallait courir et ne pas s’arrêter. Il y a de cela dans les blogs, prendre le temps de poser les choses, de les dire et de les donner à qui voudra les lire. Il me manque ce temps. Et parfois, on parvient à le trouver. Pour l’essentiel. Moi la pudique, j’ai besoin de poser ces lettres ici, ne pas les laisser dans un cahier que je pourrais être tenté de jeter ou de dissimuler. Comme des petits cailloux, je les sème pour être certaine de ne pas me perdre.

Mon Thibault,

Il est des lettres que l’on écrit à soi même, l’autre n’étant qu’un filtre que l’on utilise afin de tenir éloignée la vérité trop nue. Je t’écris depuis ta naissance, en secret ou en pensées. Tu as eu un an, un an de premières fois, des jolies et des incroyables, des douloureuses et des que l’on oubliera. Je ne suis pas nostalgique de cette année, pour ta sœur déjà j’étais heureuse de cette première bougée soufflée, les regrets viendront je plus tard quand j’aurai compris que le doux était à son paroxysme et que la veille était finalement si douce.  Il y a un an et demi lorsque fièrement la dame qui s’assurait de ton évolution dans mes entrailles m’a annoncée : c’est un garçon ! J’ai pleuré. De joie, a-t-elle pensé. De peur pourtant. Chaque destinataire de l’annonce s’extasiait, le choix du roi, ton Papa avait la tête haute de ce petit boy qui allait marcher sur ses pas. Moi, j’avais peur, décontenancée de porter un garçon, transie par la peur de ne pas réussir à t’accompagner, de ne pas savoir. Tu as décidé que tu allais m’apprendre que la douceur est la même, que la nuque dans laquelle je me réfugie a la même chaleur. Freud disait que l’on devenait mère en enfantant un garçon, je trouvais cela ridicule alors pourquoi étais je tant troublée ? L’amour et l’éducation se diffusent de la même façon quelque soit le genre qui le reçoit. Tu étais le second pourtant, ta sœur avait éprouvé mes réflexes de Maman, avait précisément fait de moi une Mère. Dès ta naissance, tu es arrivé sur la pointe des pieds me démontrant qu’enfanter pouvait être magique, là où le souvenir n’était que douloureux. Depuis un an, tu fais tomber chaque barrière que je m’étais érigée, tu balances tes sourires en gage de tendresse, réclame des baisers et des câlins. J’ai douté avant de te rencontrer, est il imaginable d’aimer démesurément plusieurs fois ? D’être prête à écraser tous ceux qui roderaient autour de toi, moi la pacifiste?

Aujourd’hui, j’en ai la certitude, mon amour, mon petit homme, que l’on aime autant.

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Crédit photo: Sabine Faulmeyer

 

Liras-tu cette lettre un jour ? Fortuitement peut être, je ne suis pas certaine de parvenir à te la donner. Mes doutes te pinceront le cœur, il ne le faudrait pas. Les doutes, tu les rencontreras, ta sensibilité te poussera à les affronter, mais ils ne seront là que pour te révéler l’essentiel. Et te concernant, aie la certitude que tu es aimé, et que tu l’es sans borne possible.

Je ne sais pas pourquoi on fait des enfants : pour ne pas être seul ? Pour avoir la certitude d’être aimé, même mal, même de loin parfois ? Pour exister un peu plus ? Pour ne pas être oublié tout de suite ?  Il est étrange de donner la vie, de passer son énergie et son temps à tout donner et dans le même souffle se dire que je t affligerai l’un des déchirements les plus douloureux de l’existence le jour où la terre me recouvrira. Mettre un enfant au monde, c’est se confronter à sa propre fin, tout en ayant l’impression de se remplir et d’être invincible tant que rien ne t’arrive.

Tes éclats de rire envoient tout valser, les questions et le gris. Tu es l’instant présent : t’entendre t’esclaffer avec ta sœur, Adèle ton premier mot. Celle que tu cherches à chaque instant. Je ne suis pas capable de me sentir fière de beaucoup de choses mais t’avoir offert (vous avoir offert) la présence d’un autre m’enchante. Je ne peux préjuger de vos rapports, pour le moment ils sont admiratifs et complices, drôles et innocents. Elle, l’exclusive, a toujours su te laisser ta place, te protège et te répète à longueur de temps qu’elle t’adore tant. Je te souhaite de trouver en elle ta meilleure amie. Je n’ai pas la recette, je ne sais pas comment préserver le beau et les êtres chers mais tu y parviendras, la profondeur de ton regard en est le gage.

Tes yeux liront ils ces lignes ? Que doit-on dire à ses enfants ? Quel portrait dresser de la mère que l’on est ? Ne pas taire les errances ou au contraire ne pas risquer un orteil hors du piédestal sur lequel tes yeux d’enfant me hissent ?

Se sent on moins aimé à connaître l’épuisement des premiers mois ou les doutes sur sa capacité à être la mère idéale ? Je ne le crois pas. N’est on pas plus fort de savoir qu’en dépit de tout, on est aimé, pas une seconde de regret de la vie d’avant, elle n’a même plus de contenance cette vie sans vous. Savoir que de manière inconditionnelle on est aimé. Alors, sache le mon Thibault.

Serai je une de ces mères qui appelant leur progéniture usent d’un « mon fils » qui recouvre tout et ne laisse de place à personne ? 

Sache le, Thibault. Même les jours de tempête, de cernes noires, de pourquoi, de mon corps s’accroupissant derrière la porte refermée, les larmes ne pouvant plus être contenues. Elles ne sont pas amères ces larmes. Elles sont celles que les mères portent toute leur vie et qu’il faut laisser s’échapper parfois.

Mais jamais, non jamais, elles ne sont contre toi.

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Illustration Ilya Green

 

Chaque jour, je redécouvre tes sourires et tes envies, ton caractère qui s’affirme et ton émerveillement avec un bonheur intact. On dira mille choses sur la maternité. La seule chose que je peux affirmer c’est que sans toi, sans Elle, je ne serais pas moi, vous avez comblé des failles et si parfois la solitude m’attire, elle ne fait pas le poids. Il me faut entendre vos voix au loin, tes mains sont trop douces pour que je veuille les lâcher.

Tu as eu un an mon Thibault. Je te souhaite un chemin doux, je tâcherai d’éloigner les pièges et les trous. Et si tu tombes, retourne toi, je ne suis pas loin. Quoi qu’il arrive.

Au moment où je finis cette lettre, je t’entends. Et je comprends précisément pourquoi on fait des enfants, pour ce regard qui se lève vers moi, ces yeux qui s’illuminent quand la mère entre dans la pièce, ces bras qui s’ouvrent sur moi. Etre l’unique. La seule à savoir border les chagrins d’enfants pour qu’ils ne vous bouffent pas et bercer les nuits troublées. Et si le premier pas est égoïste, enfanter pour avoir la certitude d’être quelqu’un. Le second est tout autre, la seconde où tu as posé ton premier regard sur moi, j’ai su que tu étais l’unique. Comme Elle est l’unique.

Mon Thibault. On va danser la vie, l’affronter à coups de câlins et te construire mille souvenirs. Et chaque jour, je vais tenter de remplir la boîte à confiance, celle que l’on porte en soi et qui se doit d’être toujours remplie au risque d’avancer en cahotant.

Allez, viens, on y va ! On va croire aux licornes, mon Thibault !

Ni tout à fait une autre, Caroline Vié.

3 Avr

« Je me dis qu’il pourrait être temps que je sois heureuse. J’ai égaré le mode d’emploi. »

Il y a eu Brioche, sa fulgurance, son uppercut.

Il y a eu le magistral Dépendence Day qui encore des années après continue à me revenir en mémoire.

Il y a Ni tout à fait une autre.

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Troisième roman de Caroline Vié qui conforte son talent et qui donne à voir la libération de l’auteur, et peut être de la femme. Comme l’impression que sans enlever l’essentiel, Caroline Vié se resserre sur le noyau, sur ce qui fait une vie avec toujours cette étincelle bien à elle.

L’amour, la mort, des mets délicieux, des odeurs, le soleil, les autres et soi. Ce que l’on fait de sa vie, dans son dévouement aux autres ou dans la quête de ce qui tous les matins doit faire vibrer.

Soi et l’humain avec un cœur décuplé, servi par une écriture qui sait venir cueillir le lecteur.

Jamais Caroline Vié ne masque les drames et l’infortune, la perte et les absents, elle vit avec, danse parfois. Comme si le cœur n’avait pas de protection, l’esprit pas de filtres, comme si vivre était tout affronter sans demi-mesure, le bon et le dur,

Peut-être qu’elle est là la recette pour une vie heureuse : ce mélange de rock et de résilience, de profondeur et de goût des autres. Et cette lumière, comme un phare à ne jamais perdre de vue.

Il y a ce quelque chose d’indéfinissable dans l’écriture de Caroline Vié, comme un éclat particulier qui me percute à chaque fois dans ce qu’il dit de sa vision de la vie, de son humanité et de sa quête, dans ce qu’elle vient me chercher alors même que l’histoire est à des kilomètres de ma vie ; parce qu’un final, quel qu’en soit le décor, les acteurs et le réalisateur, on a tous les mêmes questionnements et ces doutes chevillés au corps, et parce que dès lors que l’humain est au centre de tout, les rêves et les aspirations se ressemblent, à en devenir des miroirs. Devenir soi.

Se prendre la vie en pleine face et sourire quand même, avec dans le regard une tendresse débordante et une force déterminée.

« La vie est faite de renoncements infimes, si minuscules qu’on ne les remarque que quand on en fait la somme. »

 

Et mon luth constellé, Ariane Schréder

23 Fév

En 2013, j’écrivais à propos du premier roman d’Ariane Schréder, La silencieuse  » Cela fait un moment que j’ai refermé ce livre, mais il est toujours là, près de moi. J’ai suspendu plusieurs fois la lecture pour avoir le plaisir de replonger dedans, chose que je fais très rarement. Expliquer mon rapport à ce roman est donc particulier. »

Je pourrais reprendre le même point de départ pour son deuxième roman que j’attendais avec impatience, Et mon luth constellé. Depuis 2013, la silencieuse ne m’a jamais quittée, ce portrait de femme, cette ode à la vie quand même, à la vie surtout se rappelle à moi les jours de doutes.

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Dans son nouveau roman, Ariane Schréder  reproduit la même magie.

Elle crée une bulle, y fait une entaille, pile à la place du cœur, vous aspire et referme le tout, derrière vous, en silence et sans violence. Une fois que vous êtes installée en sécurité, elles vous embarque, parvient à mettre le temps à distance, le monde peut s’écrouler, vous savez qu’il existe un endroit à l’abri.

Iris et son mystère en robe, l’amour de la littérature, Louise et l’enfance au bout des chaussures, Georges et sa librairie antre, Josette et son café, Jeanne, Luce, Pierre. Autant d’habitants de ce village montagneux, que l’on habite le temps de la lecture. Autant de vies, toutes bousculées par Iris et ses lectures publiques, les rassemblant tous dans le café à la nuit tombée.

Il y a des murmures dans ce roman, de ces habitudes de faire en silence. Il y a de la fantaisie mélancolique. Il y a ces instants qui font grandir, cette quête de l’enfant, des souvenirs et des secrets. Ce roman a la force de ces chansons parfois tristes qui réconfortent les jours de gris, comme une cantate dont la mélodie toujours vous trotte dans la tête.

La plume d’Ariane Schréder possède ce subtil équilibre du beau et du grave, comme si elle avançait, son lecteur avec, sur un fil tendu, oscillant parfois entre la crainte de tomber et la certitude que cette main tendue, jamais ne vous lâchera.

Merci Ariane Schréder, vous faites du bien à ma vie.

Si on parlait écriture avec Caroline Laurent ?

19 Jan

Ce roman, Et soudain la liberté, est plus qu’un livre pour moi. C’est une rencontre, un hymne, une naissance. Une autorisation aussi à devenir. Il est lumineux, porteur avec la liberté en étendard. Une émotion vive encore plusieurs mois après la lecture, et les relectures, un frisson dès que la couverture glisse sous mes yeux. Il aurait du rejoindre l’étagère des fondamentaux, il n’a pas quitté ma table de nuit, en lisant des passages parfois, comme un doudou dont on a besoin pour s’endormir.

Merci, Madame Pisier, d’avoir été le souffle de Caroline Laurent et de l’avoir guidée vers nous, à travers une écriture troublante et une sensibilité magnifique. Merci pour votre vie, nous tâcherons d’en être à la hauteur, Caroline Laurent l’est déjà.

 

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Ecrire, à quoi ça sert ?

J’imagine que l’on pourrait répondre « à rien, donc à tout »… Pour moi, écrire c’est fixer la vie dans son mouvement. La chose pourrait sembler contradictoire (comment fixer un mouvement ?) mais c’est la magie même de l’écriture. Ceux que nous aimons et qui sont morts, ceux qui ne sont pas encore nés et que nous aimerons, ceux qui seront pour toujours des êtres de fiction, des chimères, des inventions, mais qui existent en nous, tous ceux-là, grâce à l’écriture, vivront d’une vie inattaquable et libre. Ecrire, c’est toujours un peu défier le Temps…

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

La nuit. La nuit qui nous offre le silence, mais un silence habité, plein comme un œuf, vivant. J’ai besoin de solitude pour écrire – « solitude », le terme n’est pas très juste, il faudrait un mot pour dire ce moment choisi où on se retire du quotidien sans se retirer du monde pour autant. « Retraite » est connoté religieusement… « Solitude » comporte une forme de tristesse, de mélancolie. Au beau milieu de la nuit, on peut être à la fois exactement soi et un autre. Oui, la nuit nous rend à un état étrangement contemplatif et sauvage, qui est l’état même, peut-être, que l’on cherche en écrivant.

Son pire ennemi ?

La complaisance.

Une manie d’écriture ?

Je suis une grande frileuse. Chaque fois que je me trouve devant l’écran ou la page blanche, j’ai besoin de sentir la chaleur, quitte à m’enrouler dans des plaids et des pulls informes !

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De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

Du gouffre de l’absence de sens. Une vie, c’est toujours le même petit tas de questions : pourquoi suis-je sur terre ? à quoi bon exister ? qu’ai-je fait de mon temps ? ai-je réussi, aimé, construit quelque chose ? le monde aurait-il été le même sans moi ?

Ecrire permet de faire du vide une matière inépuisable.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

« Et soudain, la liberté » est un livre si atypique… Dans mon cas, il est né d’un coup de foudre amical et d’une promesse, lancée comme un défi à la mort.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

L’éditrice ne peut répondre à cette question !

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Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

J’ai eu le sentiment d’une brûlure. Lorsque l’on m’a apporté le livre « physique » pour la première fois, je ne voulais ni le toucher ni l’ouvrir. J’ai d’ailleurs mis plusieurs semaines avant de pouvoir le manipuler. C’est très étrange, un peu caricatural, j’en ai bien conscience. Mais c’était plus fort que moi. J’avais peur. Je craignais les sortilèges que le livre renfermait.

Définissez-vous par :

  • une œuvre d’art : « La petite danseuse » de Degas.
  • un mot : élan.
  • une première fois : Un déjeuner d’adultes chez des amis de la famille, alors que je devais avoir 6 ou 7 ans. Je savais déjà lire, mais je n’avais jamais rien lu de « sérieux ». Pendant que mes parents bavardaient au salon avec leurs hôtes, j’avais obtenu l’autorisation de jouer dans le bureau-bibliothèque. Sur les rayons du bas s’alignaient des livres à la tranche rose… J’ai sorti un livre (en cachette) : Les Malheurs de Sophie, de la Comtesse de Ségur… Quand mes parents sont venus me récupérer, j’avais terminé le livre. Je me souviens encore de l’état dans lequel j’étais : excitation, joie, sentiment de transgression… J’ai lu ensuite tous les romans de la fameuse Sophie Rostopchine avec délices – quand j’y repense aujourd’hui, je me « gourmande » moi-même (comme diraient les héros de la Comtesse), tant la vision du monde présentée y est « réactionnaire » !

Citez trois ouvrages fondateurs

Difficile… Il y en a plus de trois, mais enfin, je tente.

  • Madame Bovary, Flaubert
  • Voyage au bout de la nuit, Céline
  • Une saison en enfer, Rimbaud

Le dernier roman qui vous a étonné

Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas.

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Lettre à Adèle sur Une longue impatience de Gaëlle Josse

16 Jan

Mon Adèle,

Un jour, si tu en as envie, tu liras ces lettres, que d’autres yeux auront vu avant toi, tu t’étonneras, t’agaceras ou rougiras. Je ne sais pas bien pourquoi certaines émotions ne peuvent que passer par toi, pour les tenir à distance en leur donnant ta douceur et ton innocence. Habituellement, je balance les mots sur une page sous une forme de chroniques pour ce roman-là, je n’ai pas réussi, il te fallait.

Comme tous les soirs, tu redoutais ce moment de bascule, devoir cesser tes histoires inventées, coucher sur son lit en plastique ton dernier playmobil, poser tes précieux près de ton lit, et ton lapin au creux de ton oreiller. Vient alors le temps des histoires partagées, du moment où l’on doit choisir ce que l’on sera quand on sera grand : bullier, colorieur de zèbres, chatouilleur de gens tristes ou bouillote vivante, avec l’éternel « et toi Maman tu veux être quoi quand tu seras grande ?  » , du partage de cet instant où blottit dans mes bras nous suivons les aventures de Jacko Mollo, de Zohra ou de la gardienne de nuit , avec tes incursions pour reconnaître une lettre, un mot. Ils sont précieux ces instants, toujours trop courts au moment de choisir notre étoile pour la nuit, rituel de fin de lecture. Tu tentes, je reste ferme, après trois, quatre, cinq ou six histoires, c’est plus facile.

Inexorablement, tu t’allonges, serres fort ton doudou, te glisses sous ta couette et me murmures : « tu me veilles hein Maman ». Je résiste parfois, tu finis par un « je ne peux pas sans toi, ce n’est pas possible » alors je cède. Je t’embrasse, tu crois que je pars, je te chuchote les mots magiques qui aident à grandir, éteins la lampe. Ton corps ne se détend qu’au moment où le mien rejoint le canapé juste à côté de toi, à l’extrémité du canapé près de la veilleuse qui illumine la nuit. Je replie mes jambes sous moi, pose une couverture dessus et attrape le livre en cours de lecture.

Ce soir-là, j’avais cessé toute lecture en cours pour me saisir du nouveau roman de Gaëlle Josse, un rendez-vous incontournable.

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Dès la deuxième page, l’émotion était palpable, l’as-tu senti, ce frisson qui me parcourait au moment de lire ces mots :

« C’est le temps des mots secrets, ceux qui permettent de dénouer la journée, de la reposer dans ses plis avant de la laisser s’enfuir, se dissoudre, c’est le temps d’apprivoiser la nuit, c’est le temps des mots sans lesquels le sommeil ne viendrait pas. Je plonge le visage dans la tiédeur des cous, des oreilles, des bras qui veulent me retenir, des doigts légers, un peu collants, qui caressent mes joues, je sombre dans la douceur des cheveux lavés, du linge frais. Chut maintenant ; il faut dormir. Une fois franchie leur porte, j’entre dans ma nuit, à la rencontre de le part de ma vie qui vient de brûler. »

Il est difficile de poser des mots après ceux-là, tant tout est dit avec une délicatesse rare. Au-delà de la beauté absolue de cette musique, le parallèle était troublant ; ainsi quelque part, quelqu’un a compris et a réussi à le mettre en couleur. Quelqu’un de magique, je crois. Pour moi, comme une évidence, comme une part de celle que je deviens. Elle fût la première à qui j’osais aller parler de son roman, les mains tremblantes, la gorge sèche et les larmes aux yeux. A chaque relecture de Nos vies désaccordées, l’effet est identique, d’une émotion tellement vive qu’elle doit s’exprimer dans des larmes, pas celles qui s’accompagnent d’une douleur mais celles qui libèrent et apaisent, que l’on ne prend pas nécessairement le temps de sécher.

Avec Cette longue impatience, la magie à nouveau, de mots choisis comme un miracle, comme un orfèvre choisit le meilleur et le révèle par son talent. A plusieurs reprises, il a fallu que je cesse ma lecture m’extasiant de cette perfection dans le ressenti et la manière de le figurer. Lire l’universel est une chose, le lire si bien, si beau avec autant de grâce est chose rare. Tu verras, Adèle, tu les rencontreras sur le chemin, tu te constitueras ta bibliothèque d’essentiels, alors à ce moment-là je te glisserai ce roman entre les mains, pour que tu comprennes l’attachement et les tripes d’une mère, c’est de cela qu’il s’agit, tu sentiras le cœur d’une mère battre au sein de ta main à sa lecture, tu saisiras comment le beau peut adoucir les êtres et les maintenir éveillé.

Tu sauras que lire permet de se comprendre et d’être consolée toujours de ne pas être seule, se savoir comprise est une chance folle. Cette Longue impatience est une œuvre d’art bouleversante et magnifique. Je ne vais pas ajouter de superlatifs, user de ce que l’auteur exècre et traque pour tenter d’expliquer l’incontournable.

Je ne peux te dire qu’une chose, c’est que ce roman, tu le trouveras en haut, sur l’étagère des livres qui font vivre, tu as déjà caressé la couverture la trouvant douce, tu as ouvert au hasard et tu as senti les pages. Tu m’as demandée de lire les lettres de la couverture et tu as souri. Tu as compris, je crois, le pouvoir magique et la force du sublime.

Je vais terminer cette lettre, et je vais en commencer une pour ton frère, mais celle-là restera entre lui et moi, certaines sont trop intimes pour d’autre yeux, parce qu’Anne et Louis poussent nécessairement toute mère vers son fils, parce que certaines émotions doivent prendre forme pour ne pas oublier et pour qu’il sache, quand il sera grand. Continuer à vivre avec un personnage et agir dans sa propre vie, c’est sans doute la définition d’un grand roman.

N’oublie pas mon Adèle que les livres sauvent et qu’ils font grandir. En fermant ce roman, j’ai compris et j’ai appris. J’ai vécu et j’ai pleuré. Et rappelle-toi que certaines rencontres sont des cadeaux précieux qu’il faut chérir et garder là, au creux de ton oreiller pour que la nuit soit moins noire.

 « Car toujours les mères courent, courent et s’inquiètent, de tout, d’un front chaud, d’un toussotement, d’une pâleur, d’une chute, d’un sommeil agité, d’une fatigue, d’un pleur, d’une plainte, d’un chagrin. Elle s’inquiètent dans leur cœur pendant qu’elles accomplissent tout ce que le quotidien réclame, exige, et ne cède jamais. Elles se hâtent et se démultiplient, présentes à tout, à tous, tandis qu’une voix intérieure qu’elles tentent de tenir à distance, de museler, leur souffle que jamais elles ne cesseront de se tourmenter pour l’enfant un jour sorti de leur flanc. »