Si on parlait écriture avec Lisa Balavoine?

2 Juil

Eparse restera un des romans marquants des 68 premières fois, parce qu’il donnait à voir une autre forme, parce qu’il parlait de nous par fragments, parce que je ne pensais pas qu’on pouvait écrire comme cela. Et parce que derrière ce roman, il y a Lisa Balavoine.

Elle a accepté de se livrer sur son rapport à l’écriture, avec le talent qui la caractérise, cette fragilité sensible si précieuse.

Ecrire, à quoi ça sert ?

Ca sert à vivre d’abord. Ca sert à mettre des mots sur ce qui nous arrive, parce que vivre nous arrive et que cela peut être parfois grandiose comme terrible. Ecrire sert à dire « Je vais bien ne t’en fais pas », écrire sert à dire « Prends garde à la douceur des choses », écrire sert à dire « Nous étions des êtres vivants ». Ecrire c’est ne pas disparaître, c’est être là, attentif aux choses, aux êtres, aux moments. Ecrire c’est consigner, garder une trace de ce qui fut, donner à voir l’intériorité. Ecrire c’est aller à la rencontre de soi, du tout petit enfant qui reste encore au-dedans de nous et qui se racontait des histoires pour vaincre la peur du noir. Ecrire, c’est dire aux autres qu’on existe, qu’ils existent aussi, même si on ne peut jamais tout écrire, même si le temps nous est compté et qu’on a la trouille de ne pas s’en sortir. Ecrire, c’est faire face. On écrit pour vivre et pour accepter de partir.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Je ne sais pas s’il y a un réel compagnon, je pense toujours que l’auteur est très seul. Seul face à sa page, face à ses mots, face au silence et au vide. Mais chacun est libre de se trouver des compagnons d’infortune. En ce qui me concerne, c’est beaucoup trop de café, des piles de livres autour de moi et la certitude que, quelque part, quelqu’un attend que je lui raconte une histoire.

Son pire ennemi ?

La comparaison, sans nul doute pour moi. Je lis beaucoup et je suis souvent tellement impressionnée par l’écriture des autres que je finis toujours par regarder mes brouillons en me disant : à quoi bon ?

Un autre ennemi : le temps. Trouver le temps quand on a un travail au quotidien, une vie de famille, une vie amoureuse, une vie culturelle. Trouver le temps et le donner à l’écriture en n’ayant pas peur de le perdre. On a souvent l’impression de perdre son temps quand on écrit, tandis que la vie file à toute allure à nos côtés. Ecrire c’est prendre le temps de s’arrêter.

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Une manie d’écriture ?

J’écris beaucoup le soir, la nuit, puisque le reste de la journée je ne peux pas le faire. J’écris très souvent dans mon lit, j’écris directement à l’ordinateur. J’ai des carnets et des cahiers, avec des notes, que je ne consulte pas vraiment. J’ai juste besoin de les avoir sous la main. J’écris dans le silence, mais je fais des playlists de morceaux qui accompagnent mon histoire. J’écris souvent vite, par flots, mais je peux aussi ne pas écrire pendant plusieurs jours. Je manque de régularité, je ne suis pas sérieuse, je suis souvent en colère contre moi. En colère quand je n’écris pas.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 Je ne sais pas si l’écriture est un sauvetage. A l’inverse de Marguerite Duras je ne pense pas que l’écriture me sauvera. Parce que justement j’écris sur les failles, les béances, les gouffres dans lesquels je me débats. Je les garde, ils ne disparaissent pas. L’écriture ne me sauve pas de ça.

Mais l’écriture nous sauve sans doute de l’oubli, non pas parce qu’il restera quelque chose de nous (cela reste à prouver, beaucoup de livres sont rapidement oubliés) mais parce que celui qui écrit sauve quelque chose de lui-même, de sa propre vie, du reste du monde, en écrivant.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je suis incapable de répondre à cette question. Je pense qu’il faut un plan, oui, mais je ne sais pas faire ça. J’ai l’impression d’être mue par une impulsion, un mouvement, qui m’indique la direction. Je vais quelque part, mais je ne sais pas comment. Alors je ne parlerai pas de message, mais d’obsession peut-être et en ce qui me concerne, c’est mettre des mots sur ce que je suis, ce que je pense que d’autres sont aussi, et tendre des passerelles entre eux et moi.

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Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Je n’avais jamais envoyé de manuscrit avant celui-là. Alors je peux dire que j’ai eu de la chance. Mon attente aura duré 9 mois avant de signer un contrat, comme un accouchement et puis 18 mois avant la publication, comme deux accouchements. Ca tombe bien, j’ai trois enfants.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

On y croit et on n’y croit pas. On m’avait dit que je pleurerais mais non, je n’ai pas pleuré ce jour-là. Je sais juste que j’ai évité d’aller dans des librairies pendant un bon mois, peur de voir le livre, peur de ne pas le voir. Peur qu’il soit feuilleté devant moi ou au contraire ignoré de tous.

Ce qui m’a parfois fait pleurer, ce sont les regards des personnes qui m’en ont parlé, parfois en pleurant eux-mêmes, en me disant souvent des choses incroyablement belles. C’est à ce moment que j’ai pris conscience que le livre existait. Ca m’a bouleversée.

Définissez-vous par :

       – une œuvre d’art : Sakuntala de Camille Claudel (oeuvre qu’elle retravaillera plusieurs fois ensuite sous d’autres noms, Vertumne et Pomone, puis L’abandon). Pour moi, c’est la plus belle représentation du lien d’amour, contenu entre une forme de tension et la tentation de l’abandon, c’est s’aimer, se quitter, s’aimer à nouveau, c’est revenir sans cesse à l’autre pour revenir à soi. Et c’est tout simplement sublime, à l’image de la créatrice, tragique et magnifique.

       – un mot : la nostalgie, je suis quelqu’un qui suis attentive aux mouvements de la mémoire, au temps qui passe beaucoup trop vite, à la thématique de la disparition. J’aimerais pouvoir ne rien perdre de ce que j’ai vécu, j’aimerais ne rien oublier de l’histoire du monde, même si tout cela est impossible.

       – une première fois : la première fois où j’ai réussi à dire je t’aime.

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Citez trois ouvrages fondateurs

Jane Eyre, de Charlotte Brontë : roman lu et relu à l’adolescence et donc forcément fondateur dans le sens où l’héroïne est quelqu’un de relativement banal en apparence et qui mène une petite vie, sans éclat, pleine de doutes et de failles. Ce sont ces personnages qui m’attirent, ceux qui sont dans l’ombre, ceux qu’on ne remarque pas et ceux dont j’ai envie de parler.

Jacques le Fataliste et son maître, de Diderot : roman étudié en seconde année de fac et qui m’a permis de comprendre à quel point l’écriture peut être un jeu. Diderot prend son lecteur à parti, fait des digressions, s’écarte de son histoire, y revient. Rien n’y est linéaire et tout y est intelligent. Et puis c’est aussi lié pour moi au professeur qui me dispensait les cours : il s’appelait Eric Walter, il est la première personne à m’avoir dit « vous devriez écrire » et à avoir eu confiance en moi. Il est mort il y a peu et je ne l’oublie pas.

Passion simple, d’Annie Ernaux : tout le travail d’Annie Ernaux est essentiel pour moi, mais peut-être que ce roman est celui dont je me sens le plus proche. J’en aime la totale sincérité, la crudité parfois, notamment sexuelle. C’est un roman qui m’a fait prendre conscience qu’on pouvait parler de ce que l’on vivait, sans autre filtre que l’écriture, sans tabou, sans honte. Qu’une femme aussi différente de moi, c’était également moi. J’ai réalisé ainsi que c’est cette écriture que j’aime : l’écriture de l’intime, le journal de soi, l’analyse de ce qui nous fait agir. Je n’y vois aucune impudeur, au contraire, j’y vois un courage absolu, celui de se donner à lire comme dans un miroir.

Le dernier roman qui vous a étonné

Les enténébrés, de Sarah Chiche : Je n’avais pas lu quelque chose d’aussi fort, d’aussi beau, d’aussi inventif depuis longtemps. C’est un roman d’une grande ambition, qui mêle l’histoire intime à l’histoire du monde, qui traverse les siècles, qui se nourrit de journaux, de carnets, de mémoires. Un roman qui joue avec les formes narratives, avec l’écriture et ses codes. Et c’est surtout un grand roman d’amour, qui montre une femme dans toute sa nudité, une femme qui aime avec toute sa chair, son esprit, son souffle. Une femme comme j’aimerais être, sensuelle et puissante. Une femme libre.

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C’était mieux avant…

25 Juin

C’était mieux avant

Quand timidement nous nous sommes retrouvés, encore bercés par la discussion de samedi et les jolies choses qui en sont ressorties.

Quand, fébrilement, on a tendu nos cartes d’identité au gardien, qui a cherché longuement si quelqu’un derrière ces murs avaient noté nos noms sur le cahier.

Quand, arrivant dans le bâtiment scolaire, sur le mur, s’étalaient toutes les affiches des rencontres passées et celle du jour.

Quand ils sont entrés dans la salle, une main tendue ou un bonjour plus timide et sont partis choisir leurs chaises, devant, au fond ou à côté de.

C’était mieux avant

Quand le dialogue n’a eu de cesse de s’étirer et qu’il a été question du rôle de l’éditeur, de la fabrication d’un livre, du pourquoi on écrit, et aussi d’un sorcier à lunettes.

Quand, après une pause, huit d’entre eux sont revenus, les chaises entourant désormais les tables, une feuille A4 quadrillée, trouée sur son large côté, de celles qui ornent les classeurs d’élèves, un bic jaune au bouchon bleu à mordiller.

Quand il –celui qu’ils n’ont eu de cesse de remercier de perdre son temps avec eux- a énoncé la consigne. « C’était mieux avant ».

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Quand, pendant trente minutes, chacun a écrit, un bout de lui ou du monde, pendant que lui mettait des bafouilles sur ces Boys, ceux qui resteront de l’autre côté du monde.

Quand, après, chacun a attrapé sa feuille en tremblant pour le lire, avec ce trac des mots qui sortent pour ricocher aux oreilles des autres.

Quand la sincérité n’a eu de cesse d’émouvoir et de faire monter les larmes aux yeux.

Quand, même moi la silencieuse s’est pliée, pour la première fois, à l’exercice et qu’il a fallu, dans un silence religieux, leur lire ma version avant de relever la tête et de les regarder.

Avant, c’était hier.

Avant c’était un moment à vivre autour de l’essentiel.

Avant c’est une mélancolie douce et bienveillante.

Avant, c’était avec Lui, Elle et avec Eux.

Et ce qui est bien avec cet Avant, c’est qu’il laissera des traces fortes et inoubliables pour l’après.

 (Ce texte a été rédigé suite à la rencontre organisée par les 68 premières fois à la maison d’arrêt du Mans en présence de Pierre Théobald.)

 

Les miroirs de Suzanne, Sophie Lemp.

18 Juin

« Avant de claquer la porte, elle aperçoit son reflet dans le miroir de l’entrée. Ses paupières sont légèrement gonflées, ses traits tirés, de petites rides courent autour de sa bouche. Mais ce visage qu’elle ne prend plus le temps de regarder est bien le sien. Elle se souvient. Elle est vivante. »

Quand je reviens sur mon blog, j’ai presque envie de commencer par Cher journal. Comme si cet espace ne servait plus qu’à laisser une trace des beaux moments. Une trace pour moi, comme pour marquer le temps qui file de quelques cailloux. J’ai rencontré Sophie Lemp avec son premier roman, ce si beau fil qui a été un des livres marquants, parce qu’il a permis des rencontres. Sa rencontre. On a cheminé un peu ensemble, se parlant de choses profondes sans suivre les us et coutumes qui voudraient que l’on déballe son cv en insistant sur les cases état civil avant d’en venir à l’intime. Comme si par l’écrit, tout était déjà possible.

Il y a eu Leur séparation, texte plus sombre  que j’ai aimé aussi, qui pose la question du couple de parents, du rapport de l’enfant à ce duo originel.

Il y a eu d’autres choses et il y a eu Les miroirs de Suzanne. Je savais qu’il arrivait, ce troisième roman, troisième livre. Et puis, un mercredi d’hiver ensoleillé, au milieu de mes deux enfants jouant, une proposition folle, un rendez-vous parisien rapide, la lecture du roman de Sophie et un OUI enthousiasme. Accompagner Sophie et la maison d’éditions Allary dans la promotion de ce troisième roman.

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L’aventure était humaine avant tout, il ne doit pas être difficile de faire connaître quand on aime, quand c’est beau et quand on est attachée infiniment à son auteur. Il suffit d’un peu d’énergie. Je pensais. Je croyais.

Il y a eu des beaux moments, des billets de blogs divins, une rencontre dans un café aux jolis papiers peints, il y a eu des heures et des heures d’échanges avec Sophie sur ce qu’on imaginait, rien n’était trop beau, un portrait chinois m’ouvrant à des sphères inconnues de technique et de montage. Et puis, il y a eu la réalité, un secteur morose, la difficulté à faire émerger un titre au milieu de cette surproduction effrayante et le travail, o combien éprouvant, d’attachée de presse.

De tout cela, il reste des sensations contradictoires, des beaux moments, l’enthousiasme qui a précédé à tout, une amitié renforcée qui rend la vie plus douce.

Mais de tout cela, il reste surtout un roman.

Les miroirs de Suzanne sont une ode à la délicatesse et à la nécessité de trouver son refuge. Dans l’écriture pour Suzanne, dans la lecture et le dessin par Martin. Il est question de résilience et d’intimité, de l’autre qui rend vivant, des souvenirs que l’on veut protéger de l’oubli. Sophie Lemp n’a pas perdu la douceur qui la caractérise mais qui n’empêche pas le grave. Les sentiments sont justes et précis dans le dénuement d’une langue posée là comme une mélodie, qui réconforte au moment où on l’écoute.

Les miroirs de Suzanne sont une quête, celle quotidienne du chemin à suivre, celle intime du sens à une vie. Il est l’autorisation à devenir aussi, à écrire et à le dire haut et fort.

« Dans les larmes de Martin, il y a les souffrances qui sautent aux yeux, celles que l’on devine et celles que l’on côtoie sans les remarquer. Celles qui durent et celles qui finissent par s’estomper. Celles qui font vieillir et celles qui endurcissent. Celles que l’on expose et celles que l’on tait. »

Il y a du beau et de l’essentiel dans ces miroirs. Il y a de nous et il y a un roman, à côté duquel il serait dommage de passer. Parce qu’il apaise et qu’il arrête la course folle, le temps d’une lecture.

 « Dans les miroirs de Suzanne, une crainte toujours assombrissait la joie. La peur de se tromper, de souffrir, de ne pas savoir, de regretter. Ce soir, elle remarque l’absence de voile sur son visage. L’écriture a débusqué la peur. »

 

Si on parlait écriture avec Constance Joly?

18 Avr

Le matin est un tigre, premier roman de Constance Joly a été une émotion singulière, de ces lectures rares qui tempèrent nos vies. Je l’ai relu depuis, plusieurs fois, toujours bouleversée par ce qu’il dit de moi de manière si belle. J’avais envie de parler écriture avec Constance Joly, elle a accepté de relancer cette série d’interview.

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Ecrire à quoi ça sert ?

Ecrire, égoïstement, ça sert à vivre plus intensément. Quand je faisais de l’aquarelle, j’avais l’œil rectangulaire, j’isolais une partie du paysage pour le reproduire une fois rentrée chez moi. C’est pareil pour l’écriture, je vis avec le « regard actif ». Pour moi qui pense avoir une nature mélancolique, ça aide à recycler cette sensibilité exacerbée en mots, à en faire quelque chose. Sinon, écrire, ça sert à parler aux autres. A tenter de les rejoindre.

Le meilleur compagnon de l’auteur

Ses photos, ses livres, son petit musée itinérant. Pour moi, j’ai besoin de piocher sans cesse des étincelles dans mes trésors personnels. En face de moi, alors que je réponds à cette interview, j’ai une photo de Georges Perec écrivant, un autoportrait de Carel Fabritius, une carte postale des Demoiselles de Rochefort, le « Géographe » de Vermeer, un paysage de Corot, une photo de ma fille, une autre de moi à 25 ans en maillot de bains dans un jardin qui m’était cher, et une photo de John Lennon, période « Rubber soul ». J’ai à côté de moi, Les mémoires sauvés du vent de Richard Brautigan.

Son pire ennemi

J’aime trop la musique pour cumuler l’écriture et l’écoute d’une musique que j’aime en même temps. Je n’aime pas non plus écrire dans les cafés. Par contre, j’aime rêver dans les cafés, ce qui fait partie du processus d’écriture.

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V. Hammershoi

Une manie d’écriture ?

J’ai écrit Le matin est un tigre au milieu de la rumeur de ma famille. Il m’était difficile de m’isoler pour écrire, cela me semblait trop solennel. Je préférais me dire que je n’écrivais pas vraiment, et du coup, je le faisais assise à un bout du canapé pendant que ma famille regardait un match de foot. Il y a eu beaucoup de matches de foot en 2018, et j’ai pu beaucoup écrire ! Ce roman doit énormément à la FFF.  Pour relire, cependant, je me suis offert le luxe de me payer une chambre d’hôtel, à Paris, et j’ai travaillé en silence une soirée et une nuit durant. Pour le roman que je suis en train d’écrire, c’est différent, je peux désormais écrire seule dans une chambre. Je crois en fait que je n’ai pas de manies, j’écris partout.

 De quoi l’écriture doit-elle sauver ?

De son enfance. Comme le dit Modiano, on écrit « en espérant que les adultes vous liront. Ils seront obligés ainsi de vous écouter sans vous interrompre et ils sauront une bonne fois pour toutes ce que vous avez sur le cœur ».

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Vivian Maier

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Je n’ai aucun plan quand j’écris, ce n’est pas que je pense que c’est une mauvaise méthode, mais ce n’est pas la mienne.

J’écris avec mes obsessions, à partir d’elles, « pour savoir si les autres lecteurs n’ont pas fait ou ressenti des choses identiques, sinon, pour qu’ils trouvent normal de les ressentir. Même, qu’ils les vivent à leur tout en oubliant qu’ils les ont lues quelque part, un jour ». (Annie Ernaux).

Je n’ai aucun message à faire passer (sinon, je ferais de la politique).

Le point de départ de l’écriture est, pour moi, une image, ou une phrase. Je comprends ce que je suis en train de faire en le faisant.

Combien de textes proposés avant ce premier roman publié ?

Un recueil de poésies, refusé.

Quelle sensation éprouve-t-on quand on a son premier roman entre les mains ?

C’est comme lorsque l’on découvre son nouveau-né. La crainte, l’euphorie, l’amour.

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 Définissez-vous par une œuvre d’art

Une photo de Vivian Maier. Une chanson de Billie Holliday. La scène finale des « 400 coups ». Une phrase de Carson Mc Cullers. La solitude d’une figure peinte par Hammershoi, ou Hopper. Un tableau de Bonnard. Glass onion des Beatles…

Un mot

La joie

Une première fois

La première fois que j’ai expérimenté la déception amoureuse. J’allais avoir un appareil dentaire, j’ai tenu à en prévenir mon amoureux de l’époque (j’étais en cinquième), je lui ai dit textuellement : « Je vais avoir un appareil dentaire, tu voudras quand même continuer de sortir avec moi ? ». Il m’a répondu « Non », sans rien ajouter. J’ai dit « Ok, je comprends » et je suis partie.

Citez trois ouvrages fondateurs

Frankie Adams de Carson Mc Cullers

The Dead de James Joyce

Le festin de Babette de Karen Blixen

Sucre de pastèque/la pêche à la truite en Amérique de Richard Brautigan

Le dernier roman qui vous a étonné

Matador Yankee de Jean-Baptiste Maudet. A priori, un univers étranger au mien. Et une familiarité immédiate, une proximité de la sensation, de la langue, de l’émotion. Sublime.

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Merci Constance et si vous n’avez pas encore lu son tigre, alors il faut vous dépêcher, c’est important de s’offrir du beau.

Banc et baskets.

4 Avr

Les baskets étaient restées dans le meuble, déposées là à un retour de footing, délaissées plusieurs mois.

Ce matin, il fallait qu’elles retouchent terre ; à ne plus supporter son corps, l’astreindre et le faire souffrir.

Le même parcours, oublié pendant quelques semaines.

Longer le cimetière, à peine poser le talon pour ne pas réveiller ses habitants. Rejoindre la rivière, le parc désert des enfants qui viendront dans quelques heures faire d’une aire de jeux un bateau pirate ou un château fort. Prendre une grande respiration, regarder l’autre rive et sourire devant la maison bleue. Passer le long du stade qui n’entend plus résonner que les échos des voix de ceux qui ont escaladé les grilles pour défier la nature qui recouvre tout, ronces et lierre ont pris possession des gradins, la pelouse a repris de la hauteur.

Un peu plus loin, une résidence et son nom Front de Sarthe.

A peine vue sur rivière. Point de vacances, encore moins de mer, l’un de ces noms ridicules dont on affuble les lieux où la vie s’écoule différemment, où la liberté n’a plus de prise, n’est plus de mise, réduites à des murs, à peine une cour. Un arrêt de bus au pied permet aux trop rares visiteurs de s’y arrêter facilement, je l’imagine mis en avant dans la brochure qui vante l’endroit.

Sur le banc, dans l’abribus, il se tient là, un sac posé à ses côtés, abimé à ses coutures, trop plein de ce que sa tête ne retient plus. Je sais qu’à mon retour, deux bus auront passé et son chapeau n’aura pas bougé. Ce soir, il rentrera n’attendre personne, pas même le bus. Ou attendre sans cesse que le temps passe.

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Crédit photo: Sabine Faulmeyer

Je le salue, il me regarde avec étonnement, indifférence peut être. A quelques mètres, un panneau routier signale leurs présences comme on fait d’une école ou d’un sanglier. A quoi les apparente-t-on ?

A bien y réfléchir, ce panneau devrait disparaître ou être apposé sur chacun, attention fragile. Y a-t-il un moment où l’on cesse de l’être ?

J’accélère. Quand je passe à nouveau devant lui, les épaules tirent davantage, le pas se force, les muscles se crispent. Les pulsations me montent à la tête, l’acide lactique à l’œuvre dans les jambes. Je m’en fous, je continue, me fixe des objectifs ridicules, ne pas s’arrêter avant l’angle de la rue à venir au risque qu’un projet rêvé ne se fasse pas, me faire du chantage à moi-même.

Et penser à lui, sur son banc. A n’attendre plus rien.

Allez viens, on court à se faire éclater le cœur.

Ou on s’assoit sur un banc.

Maritima, Sigolène Vinson.

28 Mar

« Vestiges d’un monde qui carburait, les usines abandonnées qui bordent ses rives projettent leur ombre sur la paroi d’une falaise calcaire. Le dernier homme est là pour assister au crépuscule : sous les étoiles, se faisant l’effet d’un étranger à sa propre planète, il se sent enfin apaisé. »

Ils sont de ces petites vies comme le qualifieraient certains prétentieux. Ils sont ceux qui chaque matin se lèvent pour aller donner leur corps à cette usine qui les tuera, à tenter d’avancer, parce que c’est ce qu’il faut à ce qu’il parait. Ils sont ceux qui cherchent un but au pied posé chaque matin. Joseph et son silence en construction, Emile et ses petits-fils, Antoine et son intelligence folle, Jessica et son incapacité à bien aimer ou encore Sébastien et le regard qu’il cherche, Ahmed et le benzène, et les autres avec la politique à hauteur d’hommes, les gens à sauver juste à côté. Il y a eux, et il y a lui, l’étang de Berre, et les trésors qui le peuplent, entouré des monstres d’acier, faisant fi du calen qui tente de lui enlever, venant taper ses vagues contre une ville fantasmée, ressemblant fort à Martigues.

Il y a tout cela, et il y a la plume de Sigolène Vinson, cette tendre délicatesse, cette colère assourdie du monde fou. Mais il y a de la lumière surtout, celle du soleil du Sud et des corps chauds, celle de l’attention portée à l’autre.

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Il faut prendre le temps de lire Maritima, bercée par la densité du roman, cette écriture resserrée autour des sensations, des couleurs et des odeurs. Ressentir. Regarder vivre. Se décentrer pour être prêt à la rencontre.

Maritima devra faire date, parce qu’il a la force naturaliste et sociale d’un classique, parce qu’il dit quelque chose de notre époque, mais qu’il rappelle que quel que soit le décor, on se débat tous entre rêve et réalité, envie et besoin, pour se frayer une place, près d’une canne à pêche ou dans un poste envié. Il dit quelque chose et c’est beau, de l’humanité qui parcourt les êtres de ce roman, de cette beauté qui inviter à regarder la nature, même là où l’homme la maltraite.

Je me prends, depuis sa lecture, à regarder sur le bord de l’eau, à chercher Joseph. Je regarde dans les hauteurs des tours si l’ombre de Jessica passe devant la fenêtre. C’est un roman qui fait se lever la tête et ouvrir les yeux, parce qu’on se dit qu’on les rencontre partout ces personnages mais qu’ils demeurent invisibles si on ne s’y attarde pas. Il faut du talent pour les magnifier, Sigolène Vinson en a. Parce qu’avec ces yeux clairs, elle scanne le monde et le livre dans ses romans, dans celui-ci particulièrement.

On se prend à y penser souvent après la lecture, à sourire parfois, à avoir le cœur serré à l’évocation du banc des Vieux.

Les précédents romans de Sigolène s’apparentent à des quêtes où l’art peut sauver de la vie qui hoquette et d’une sensibilité qu’on ne sait pas contenir. Maritima est un apaisement, à regarder le gens vivre, on comprend que c’est la douceur et la tendresse qui donnent un sens à ce bordel.

Juste, être ensemble.

On pouvait être à ce point malheureux ou heureux qu’on serrait fort les autres, objets de nos passions, jusqu’à ne plus pouvoir s’extirper de la situation.

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Souvenir d’une animation de rencontre, quelque part non loin de Joseph et Emile…

D’autres, avant moi, parlent (et mieux que moi) de Maritima, filez les lire: Nicolas et le si beau chemin de bibliothèque de Sigolène, Nicole ou Virginie.

Le matin est un tigre, Constance Joly.

11 Fév

 » Si on l’entend, c’est qu’elle existe. Alma est-elle la seule à se défier de l’évidence? Certains, parmi les hommes, ont-ils comme elle un sentiment de solitude si grand, et ce depuis toujours qu’ils doutent même de leur matérialité. »

Il me fallait savoir par où commencer avant de poser les mots sur cette feuille, savoir quoi dire en premier.

Parler de littérature, c’est parler de soi. Parce qu’il n’y a que la littérature – peut être les arts en réalité- qui comble les vides et les absences à soi-même tout en vous tenant au bord d’un précipice, celui de vos failles.

J’utilise le vous alors qu’il ne faudrait qu’utiliser le Je.

Il n’y a jamais eu dans mes chroniques de volonté littéraire, parler d’un style, m’aligner sur une chronique classique où l’on dissèque les mots et leur portée, où l’on place le roman dans un courant, cela ne m’intéresse que si ça parle aux tripes. Je peux reconnaître une belle écriture, un travail d’écriture singulier mais ceux qui restent sont ceux qui s’adressent à l’animal derrière l’enfant docile, au corps avant la tête. Je ne sais pas bien à qui s’adressent mes chroniques si ce n’est à moi-même, pour laisser une trace de ce qui compose ma vie.

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Quand j’ai saisi ce roman, la quatrième de couverture m’intriguait, son titre aussi. Une amie bienveillante m’avait dit que ce livre était pour moi. Au bout de deux pages, je l’ai refermée, regardant au-dessus de mon épaule si Constance Joly s’y trouvait. Se lire pour se comprendre est une chose. Découvrir et comprendre des pans cachés par la lecture est une autre expérience, singulière et rare.

J’ai continué, reprenant littéralement mon souffle parfois. Je ne savais pas que je sombrais, m’enfermais dans une spirale de mère épuisée et de femme oubliée avant de lire Le matin est un tigre.

En le lisant, je me suis sentie grandir, ma colonne vertébrale s’est redressée. J’ai levé la tête et j’ai vu ce que j’étais en train de laisser en chemin, j’ai eu envie pour la première fois de faire naître la femme – un mot qui toujours me semble étranger à moi-même- qui se cachait derrière la fille, l’épouse, la mère et surtout derrière la petite fille trouillarde et sage.

Ce sont des fragments et des essences, des rencontres et des regards qui fondent une vie. Le matin est un tigre sera l’un de mes fragments, l’un de ces livres, ils se comptent sur les doigts d’une main, qui changent la ligne d’une vie, et lui donnent une assise. Il rejoindra ces trois romans qui ont précédé une décision dans ma vie.

Je ne vous raconterai pas l’écriture si sublime où pas une phrase n’est en dessous même pour décrire le quotidien et l’ordinaire, je ne vous détaillerai par l’histoire de cette mère qui oublie l’essence d’une vie, la sienne et celle de sa fille, je ne vous décrirai par la mer et les rencontres, le chardon et le sauvage.

Je ne dirai rien, vous le comprendrez.

C’est un roman qui autorise à devenir, qui accroche le cœur pour lui donner la force de battre plus fort.

Je dirais juste, je crois en pesant mes mots, que ce roman m’a sauvée du trou dans lequel je glissais.

Et peut-être que dire cela veut tout dire.

 

« Il suffit d’accepter. D’accepter tout d’elle-même. Sa fragilité comme sa force, sa laideur comme sa beauté. Il lui suffit de cesser de craindre en sa puissance. De consentir enfin à être elle-même. »