Par les routes ou comment tomber amoureuse d’un livre.

29 Oct

« Toujours de la même chose. La vie qui passe. Le temps qui s’en va. C’est tout simple, il n’y jamais rien de spectaculaire. Simplement les hommes et les femmes qui naissent, grandissent, désirent, deviennent adultes, aiment, n’aiment plus, renoncent  à leurs rêves, au contraire s’y accrochent, vieillissent. S’en vont peu à peu, remplacés par d’autres. « 

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Je ne pensais pas que l’on pouvait tomber amoureuse d’un livre.

Pourtant, quand on ne parvient pas à en ouvrir un autre, quand après trois lectures, on ressent toujours la même émotion à son approche, quand le voir provoque des sensations, il faut se rendre à l’évidence.

Il y a quelque chose de physique, point de rationalisation ou d’exercice intellectuel. Il a fallu que je comprenne pourquoi je ne supportais pas les critiques à son égard, comme si le critiquer était me nier.

Comprendre ce tiraillement entre l’envie de le partager au plus grand nombre et le réflexe de le garder pour soi, comme on voudrait mettre sous cloche celui qui vous aime et que l’on sait courtisé.

Mettre des mots dessus me semble compliqué, je ne sais pas comment le dire et en être à la hauteur. Amoureuse, je vous dis.

D’un livre. Je sens poindre l’inquiétude.

Habituellement de mes lectures, me restent des sensations, une impression, un sujet, des questions, parfois des réponses. De celui-là, restent des personnages, je me souviens des prénoms là où habituellement je les oublie, et des rencontres. Comme si ces êtres de papier, que certains trouvent surfaits ou peu crédibles, cheminaient à côté de moi, pas dans ma tête, pas pour quelques heures mais une vraie rencontre. Comme si ils avaient pris place dans un bout de mon corps, comme si ma vie devait être différente avec eux près de  moi.

Dire que ce livre est moi serait faux. Et quel intérêt, d’ailleurs.

Dire que ce livre est une des raisons pour lesquelles je lis est plus correct. Cette quête de réponse qui jalonne une vie, vouloir comprendre, mettre en mots et en musique. Lire pour ne pas être seule, pour ne pas se laisser envelopper dans une mélancolie tenace. Lire pour respirer un peu mieux.

Depuis ce roman, j’ai arrêté de croire que je devais grandir. Grandir induit une attente, quelque chose qui ne dépend pas de nous. Maintenant, je dis que je vieillis et que ma vie m’appartient, que la chance folle d’être bien née me donne des exigences, à ne pas la gâcher.

« Il y avait en elle une joie nouvelle dure, un peu effrayante. Et pourtant : une vraie joie. Résolue. Sincère. Féroce. La joie de l’affranchie. La joie de qui est blessé, en colère. Et de qui par cette colère se sent transporté. Galvanisé. Doué soudain d’une détermination inarrêtable. »

Ce roman est plus qu’un livre.

C’est une rencontre qui marquera ma vie, parce qu’elle me fera m’aimer un peu plus et parce que ce roman me fait croire qu’on peut m’aimer un peu plus.

Ça ne s’explique pas. Je suis incapable de vous fournir des arguments concrets, vous dire que l’écriture est d’une élégante simplicité, que ce roman vous enrobe dans des bras chauds et protecteurs tout en vous contant l’essentiel des êtres. Je pourrais vous dire qu’il me semble ne posséder aucun artifice, qu’il est grand et qu’il contient tout.

Je pourrais mais même si je poste cette bafouille ici, ce texte est pour moi. Pour tenter un début d’explication. Pour comprendre. Pour acter et pouvoir me défaire aussi de ce texte, même s’il est doux. Parce que ce blog est un journal de mes émotions fortes, et celle-là est particulièrement intense.

Je pourrais dire mille choses mais je n’y parviens pas.

Parfois comprendre est impossible, on le vit, et c’est bien.

Ce livre n’est pas qu’un livre.

C’est une réconciliation avec moi-même.

 

« Je les ai posés un à un sur l’étagère, à hauteur de regard, bien en évidence. Qu’à chaque passage devant l’étagère ils me frappent de toute leur force de rappel, de piqûre, d’injonction à l’exigence et au travail. »

Odette

25 Oct

– Maître G., je souhaiterais parler au responsable

Madame B. est décédée et elle a désigné votre association comme son légataire universel. Je vous envoie un état de situation. Il y a un bien immobilier concerné par cette succession.

Quelques heures plus tard, j’ouvre ce mail et découvre une écriture appliquée, j’imagine la feuille lignée en transparence du papier blanc, des lettres bien formées, régulières et attachées. Comme ces lignes d’enfant où l’on impose de ne pas lever le crayon. Dix lignes pour faire de l’association pour laquelle je travaille ce légataire.

A côté, l’inventaire. Une maison. Deux chambres. Dans une impasse.

Je ne connaissais pas Madame B. Elle était adhérente depuis longtemps, depuis le jour où celui qui occupait ma place il y a cinquante ans, avait aidé son mari, victime d’un accident de travail grave pour faire reconnaître ses droits. Ils n’ont pas eu d’enfant, pas pu, pas voulu, pas eu. Une nièce évincée au profit d’une association, parce qu’il ne faudrait pas qu’elle disparaisse a-t-elle dit au notaire.

Un matin, on prend la route, à trois.  Un matin d’automne, ensoleillé mais froid. Le notaire nous donne les clés, nous indique où se trouve cette maison. J’y entre.

Je voudrais ne pas faire de bruit, comme pour ne pas déranger les endormis. Le programme télé sur la table basse indique le jour où il n’y aura plus de lendemain. Qu’a-t-elle regardé, un téléfilm noir sur la trois ou une soirée festive sur la deux ? La vaisselle a eu le temps de sécher, un bol et une cuillère, une soupe vite avalée.

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Vilhelm Hammershoi

– Vous vous occupez de la chambre et de la salle de bain ?

On laisse toujours l’intime aux femmes, paraît-il. Ils ouvrent les sacs poubelle et les cartons, s’emparent des objets comme si c’étaient les leurs. Je n’ose pas encore. La chaise près de la douche porte la tenue prête pour le jour d’après, des collants, une longue jupe noire, une petite chemise chaude, un chemisier rose et un pull gris. Ils attendent encore qu’un corps les porte. Ils attendront toujours.

La chambre est propre, bien rangée. L’armoire recèle de dizaines de parures de draps, brodés pour la plupart. Au-dessus de la table de nuit, une photo de Jean Paul II, une bible au fond du tiroir et sur la table de nuit, un verre d’eau encore plein.

Derrière la porte, cachée, une photo d’Obama. Je souris de ce contraste. On a les dieux que l’on se crée.

J’ai toujours du mal avec les vêtements des autres, comme s’ils étaient une couche de peau de plus, les toucher, les ranger. L’imaginer dedans, elle donc on ne trouvera qu’une photo dans un livre au salon, son mari lui a son portrait encadré au salon.

On y passe la journée, dans cette maison froide, à vider et à trier, à ranger et à nettoyer l’intimité d’une autre, la vie d’une inconnue. Je peine à parler, comme tenue dans une pudeur singulière.

Personne n’ira fleurir sa tombe. Je pense parfois à elle, depuis ce jour où j’ai entrevu sa vie. Je voudrais qu’elle existe davantage, l’écrire alors, la donner à voir à quelques paires d’yeux.

Elle s’appelait Odette. Et souvent, je repense à cette table de nuit avec cette question en boucle : A quoi ça tient une vie ?

A un verre d’eau que l’on n’a pas eu le temps de boire.

Si on parlait écriture avec Odile d’Oultremont ?

26 Sep

Odile d’Oultremont livre en cette rentrée un deuxième roman délicat et profond. Elle revient ici sur son rapport à l’écriture.

Ecrire, à quoi ça sert ?

A trouver sa place.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Le temps.

Son pire ennemi ?

Le doute.

Une manie d’écriture ?

Ecrire dans des bars et en musique.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

De l’inertie.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan,  un message à faire passer, une obsession ?

Le point de départ c’est toujours une idée assez précise. Je construis ensuite une intrigue autour et puis je façonne mes personnages.

Francis Bacon

 Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

Une certaine fierté, ou du moins l’impression du travail accompli. Dans mon cas, le rapport aux autres est inchangé car jusqu’ici je n’ai écrit ni sur moi, ni sur ma vie. Je suis donc, d’une certaine manière, moins exposée.

Si vous étiez :

une œuvre d’art : toutes les peintures de Bacon, follement énigmatiques.

un mot : « Récuser ». J’adore le jargon juridique.

une chanson : Je pars à l’autre bout du monde, Beyries.

une première fois : Premier roman. Et puis deuxième, et puis…

Citez trois ouvrages fondateurs

  • le loup des steppes, Herman Hesse
  • Personne ne disparait, Catherine Lacey
  • Les amnésiques, Géraldine Schwartz

Le dernier roman qui vous a étonné

Le tireur de Glendon Swarthout. C’est un western génial, je n’ai pas l’habitude de ce genre de littérature.

 

Baïkonour, Odile d’Oultremont

24 Sep

« Pour peu, elle se situerait au même endroit que Marcus, à distance égale entre la mort et la vie. Alors elle se relève, prend conscience qu’elle n’a rien à faire couchée, se dit que quand on est vivant on se tient debout et on fait des choix. »

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Chère Odile,

J’avais, au cœur de l’été, promis de vous écrire à nouveau à la rentrée. Je venais de refermer votre livre, j’avais livré quelques mots sans prendre le temps du recul.

Les semaines ont passé, les sonneries des écoles ont repris leur rituel, la mer et les bains quotidiens semblent appartenir à un autre temps. Les jambes retrouvent l’ombre des pantalons et les gorges supportent d’être couvertes.

Mais je savais qu’Anka et Marcus survivraient à l’été. On n’oublie pas ceux qui vous aident à grandir, fussent-ils des êtres de papier.

J’avais tant aimé vos déraisons, y voyant un appel à la liberté et à sortir de ces tristes lundi. Baïkonour confirme ce cri, le rendant plus perçant car plus intime. Moins de folie derrière laquelle se réfugier, d’humour pour cacher les failles. Vous vous approchez au plus près du cœur et vous déposez dans celui des lecteurs vos mots.

J’ai rencontré Anka, un matin tôt, le soleil perçait à peine. J’étais assise sur un rocher, face à la mer. Après l’avoir longtemps regardée, j’ai ouvert votre roman et j’ai été saisie. Comment est-il possible qu’une autre pose des mots sur ce que je vivais ? Comment une autre pouvait elle décrire ce rapport à la mer qui m’étonne moi-même, la fille de l’est ? L’autre, c’était vous. J’avais l’impression que vous étiez à côté, juste à côté et que vous me souffliez votre histoire à l’oreille. C’est ainsi qu’il faut l’entendre votre histoire, comme un chuchotement. Je crois que les mots doux et bas sont ceux qui laissent plus de trace, qui s’infiltrent au plus profond, poursuivant le chemin en soi, longtemps après qu’ils aient été prononcés.

Il y a dans votre roman le chemin vers l’autre, la sortie de la solitude que l’on traine tous. Il y a les compromis qui un jour vous éclatent à la gueule à force de l’avoir trop muselée cette gueule. Il y a les figures qui aident à grandir mais contre lesquelles il faut se cogner pour devenir soi. Il y a la consolation aussi des deuils inéluctables et des histoires gâchées. Il y a le souffle vers demain.

Il y a des choses que je ne dirais pas dans cette lettre, que je garde pour moi, elles diraient des choses que je ne suis pas prête à accepter.

Je souhaite à ce livre de rencontrer d’autres yeux, à vos mots d’atteindre d’autres cœurs. Parce que je sais qu’il ne peut pas en être autrement, tant ils sont beaux.

Je vous embrasse.

Je n’ai, à nouveau pas utilisé le tu, certains choses se disent à distance, avec déférence aussi.

« On ne crache pas, personne ne crache, sur l’espoir. »

 

 

(Ci dessous la première lettre écrite en juillet, le jour de la lecture)

Chère Odile,
Je m autorise ce chère, quand un livre me porte, j ai la sensation de faire une vraie rencontre et je crois qu à partager un après midi en détention, on se lie au moins d un moment unique que l’extérieur ne peut saisir.
J’ai, ce matin, refermé votre (peut être étions nous passées au tutoiement mais l admiration me fait faire un pas de recul) Baikonour, il était 7 heures, face à la mer. Je l ai gardé dans mes mains un moment, j ai levé les yeux, j ai respiré et j ai laissé des larmes couler, oh pas les douloureuses, celles qui apaisent. Je crois que la littérature est plus grande que la vie, et que précisément c est pour cela qu’elle nous élève et nous aide à avancer. Votre roman a dit tant de choses de moi, ce chemin vers soi, coûte que coûte, ce souffle de liberté que seule la mer offre. Comme si votre roman était une invitation ou une main tendue. Il est question d’un rapport obsessionnel à la mer, en ce qu’elle peut tout. Il est question de choix de vie, d’espoir, du pas à faire vers l’autre et de ces chemins que l’on ne veut plus suivre au risque de crever d’ennui. J’ai aimé rencontrer Anka et Marcus, j’ai aimé me sentir posséder par l’océan en pensant à eux. Je vous écris de vacances, je vous écrirai à nouveau à la rentrée quand le quotidien aura repris sa valse, que la mer sera à plus de 200 kilomètres et surtout quand votre livre pourra être lu par d’autres pour les sauver un peu, aussi. Je vous embrasse. Charlotte.

Si on parlait écriture avec Sébastien Spitzer

19 Sep

Sébastien Spitzer livre en cette rentrée un roman remarqué et remarquable, creusant les questions de filiation avec le destin du fils caché de Karl Marx.

Il revient, ici, sur son rapport à l’écriture et aux lectures fondatrices.

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Écrire, à quoi ça sert ?

Écrire ça sert à vivre ! Une journée sans une ligne, c’est comme une bouche scellée, un regard éteint. Écrire c’est se replonger dans l’au-delà de la vie présente, dans son prolongement le plus intime. Écrire, c’est remplir un dossier d’admission en HP et s’y trouver bien, mieux que nulle part ailleurs.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

La solitude. Je n’ai pas de compagnon d’écriture. J’ai des contraintes extérieures qui me tirent de ce pli, de cet entre-soi-et-soi créatif.

Son pire ennemi ?

L’autre. Le coup de fil. Le vacarme soudain. La sonnette de l’ami qui débarque à l’improviste.

Une manie d’écriture ?

Le grognement de fin phrase. Je ponctue souvent mes phrases de petits grognements. Mais ça, c’est très intime. Il ne faut pas le dire. Quoique, on s’en fout puisqu’il n’y a personne pour l’entendre !

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Pierre Soulages

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

L’écriture me sauve du vide et du néant. Elle a rempli ma vie. Et ma pire angoisse est de ne plus pouvoir écrire. L’écriture me sauve de l’impossibilité d’écrire, de l’impossibilité de raconter, de décrire, de découvrir. Elle est le vaisseau ultime de mes voyages intimes.

Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Le roman nait d’un détail. Comme le diable. Il se loge dans un petit rien, une chanson qu’on entend à la radio, un article dans le journal, une question sur l’attitude adoptée dans tel ou tel contexte. Et toi, qu’aurais-tu fait si tu t’étais retrouvé dans cette situation ? Cette chiquenaude initiale passe ensuite au fer rouge de l’interrogation. Que vais-je en dire ? Que vais-je découvrir ? Où m’entraîne cette idée ? Une fin se dessine. Des personnages surgissent. Un vague plan apparaît et il est temps de se lancer. Tout ça, pour une idée fugace.

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Quelle sensation éprouve-t-on lorsqu’on a son premier roman, publié entre les mains ?

Mon éditrice me tannait le jour de la réception de mon premier roman. « Alors ça te fait quoi ? Il est beau, n’est-ce pas ? Et puis t’as vu la qualité du papier ? » L’émotion n’était pas là. Elle était ailleurs, en amont. L’émotion du premier roman était logée dans le faire, dans l’acte d’écrire. J’aime le travail, l’esprit de l’atelier. Le reste, c’est de la boutique. Un roman qu’on écrit est toujours le premier. Une fois publié il ne nous appartient plus.

Définissez-vous par :

            – une œuvre d’art : Un tableau de Pierre Soulages, noir, en apparences

            – un mot : Courage (parce qu’il y a le mot cœur niché dedans)

            – une première fois : Le premier baiser donné à une suédoise qui me répétait sans cesse « Yabla Mug ! Yabla Mug » ! Moi je croyais que ça voulait dire je t’aime. Nous nous roulions des pelles.Nous nous roulions dans l’herbe. Mais le lendemain, j’ai appris que cela voulait dire « saloperie de moustiques »!

Citez trois ouvrages fondateurs

« Pour qui sonne le glas« , d’Hemingway, parce qu’il m’a donné envie d’écrire

« Voyage au bout de la nuit », parce qu’il m’a donné envie de travailler mes mots

« Fairy Tale » d’Hélène Zimmer, parce qu’il m’a fait percevoir ce qu’était un bon auteur de dialogues.

Le dernier roman qui vous a étonné

« Les Misérables », relus cet été. Chaque phrase est pétrie de génie.

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Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

17 Sep

« La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. Elle bataille et s’acharne. C’est la grammaire des fous. Des phrases de corps à corps. Des mots à bout portant. Des apostrophes blessantes. »

On peut utiliser l’expression toute faite de petite histoire dans la grande Histoire, de découverte d’un pan caché et savoureux de Karl Marx, d’une plongée ambitieuse dans l’Angleterre victorienne.

On peut se féliciter d’avoir appris des choses en lisant ce roman, d’avoir sondé les ravages de l’argent et de son manque, toujours.

On peut évoquer les pages tournées avec avidité, portée par le souffle romanesque.

On peut dire tout cela du deuxième roman de Sébastien Spitzer.

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Ajouter qu’il y a l’écriture vibrante de Sébastien Spitzer qui animait déjà son premier opus,  cette colère contenue qui claque, cette façon singulière de regarder l’histoire pour la faire revivre par les sens et les détails qui incarnent.

On peut s’arrêter là, suffisant déjà pour qualifier un bon roman, non ?

Ce serait passer à côté de l’essentiel, de ce que les livres d’histoire, trop occupés à ériger les légendes, oublient, les hommes et les femmes.

Et un enfant, Freddy, fils sans père sur ou contre lequel se construire, recueilli par Charlotte, une femme courageuse qui porte le monde et tente de donner à l’enfant qui la suit de quoi grandir.

Il y a dans ce cœur battant une ode à la féminité, à ce rôle essentiel que les femmes endossent à s’en oublier, élever l’autre, l’enfant ou l’homme, prendre soin pour permettre à celui près duquel on se tient de briller sur le devant de la scène. Elles sont les héroïnes de l’histoire, celles qui guident les coulisses de l’histoire. Le dire ne suffit pas, la fameuse maxime: derrière chaque grand homme se cache une femme, comme s’il suffisait de dire cela pour contenir le rôle. Il faut les montrer et les faire vivre, celles sans qui rien n’adviendrait. Des femmes courageuses plongées dans leurs solitudes et dans les manques qui trouent les ventres, qui ne veulent qu’être regardées vraiment, par ceux qui trop occupés à asseoir leur pouvoir ne prêtent pas attention. Et que l’on soit dans l’Angleterre des années 1860, en France aujourd’hui, à l’autre bout du monde, ces questions-là demeurent et n’arrêteront jamais leur valse.

« Les femmes savent faire cela. Elles savent rendre les hommes heureux. »

Sébastien Spitzer dresse le portrait intime d’êtres complexes, tiraillées par l’envie constante, la quête universelle, et peut être la seule chose qui mène une vie, celle d’être aimé. Par une seule personne ou par le plus grand nombre. Et si c’était à cet aune qu’il fallait repenser l’histoire, la revisiter avec l’altruisme et les blessures cachées comme étalon ? Si on n’apprend rien de l’Histoire dans les erreurs du présent, c’est qu’il faut se mettre à hauteur d’hommes, de chaque être qui à sa mesure tente de rendre l’aventure plus douce ou plus forte. Il est là le rôle essentiel et déterminant de la littérature, revenir aux Hommes.

Et, même en allant au plus près des êtres, il demeure ce que chacun garde en lui, avec la crainte que des mots se posent sur le secret des âmes, Sébastien Spitzer parvient à les sonder avec sensibilité et profondeur.

Un grand roman dans sa densité et son humanité. Parfois on s’interroge du moment où un auteur peut se revendiquer écrivain, s’il faut un nombre de livres minimum ou un prix remporté, il ne faut rien de tout cela, il faut une vision du monde, du souffle et la capacité de toucher le lecteur au cœur. Sébastien Spitzer est un écrivain, avec qui il faudra compter.

« C’est d’un banal achevé. Un homme. Une femme. Une envie qui viendrait combler l’ennui. Et les regrets qui suivent, comme un charivari de casseroles et de couverts. Ces choses-là arrivent. Elles se traitent dans le secret. »

 

(Rendez vous jeudi pour l’interview de Sébastien Spitzer autour de son rapport à l’écriture.)

Si on parlait écriture avec Jean Baptiste Andréa?

12 Sep

Jean Baptiste Andréa livre, en cette rentrée, un roman ambitieux où se mêlent l’essence de l’intime et les grands espaces, l’homme face à ses rêves et les blessures d’enfance. Cent millions d’années et un jour est un roman qui compte et doit compter!

Et quand Jean Baptiste Andréa parle d’écriture, c’est avec autant de profondeur et de sincérité!

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Ecrire, à quoi ça sert ?

Je me pose souvent la question, surtout quand quelqu’un a une crise cardiaque dans un avion. J’ai remarqué que le pilote ne demandait jamais « Y a-t-il un écrivain dans l’avion? »

Ecrire, et plus généralement l’art, ne servent à rien. Bien sûr, on peut leur trouver une utilité évolutionnaire, ethnologique ou scientifique. Raconter, par n’importe quel biais, a permis de meubler les heures gagnées sur la nuit à l’invention du feu. Raconter a permis le développement de l’abstraction, et donc aidé à l’évolution de l’homme. Mais les fourmis n’écrivent pas, les souris ne peignent pas, et elles se portent très bien sans cela. Les scorpions sont antérieurs à l’homme et lui survivront sûrement. Ecrire  est un élément de l’évolution, mais pas un élément vital. Il suffit de voir la façon dont nous traitons notre planète pour comprendre que l’art n’est pas parvenu à amener l’homme si loin que ça.

L’art ne sert à rien, donc, et c’est ce qui est magnifique. Car si l’art ne sert à rien, pourquoi écrire, peindre, sculpter, chanter? Parce que toute forme est d’art est l’intuition de quelque chose de plus grand que nous. Appelons-le dieu, univers, force vitale, peu importe. Cette intuition, cet appel à ce plus grand que nous, peuvent changer le monde. Tout ceci n’engage que moi, bien sûr.

Le meilleur compagnon de l’auteur ?

Un chien et une tasse de café.

Son pire ennemi ?

Le confort, mais c’est le confort qui permet d’écrire. Un paradoxe permanent assuré de nous rendre fous. C’est pour ça que les écrivains sont en général un peu bizarres. Entre autres.

Une manie d’écriture ?

Je ne sais pas vraiment ce qu’est une manie d’écriture. Faire trois fois le tour de son fauteuil avant d’écrire? Ca doit vouloir dire que je n’en ai pas. Ma seule manie d’écriture est d’écrire, c’est déjà assez contraignant.

De quoi l’écriture doit-elle sauver ? (Référence à un extrait d’Ecrire de Marguerite Duras« Se trouver dans un trou, au fond d’un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l’écriture vous sauvera. » )

 De l’annihilation par notre propre ego. On en revient à la première question.

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Comment construit-on un roman ? Son point de départ : Un plan, un message à faire passer, une obsession ?

Il y a autant de réponses qu’il y a d’auteurs. Je crois que la seule chose importante, c’est d’avoir quelque chose à raconter, ce qui correspondrait au « message » ci-dessus, à ceci près que le mot peut avoir une connotation morale un peu pesante. Raconter une histoire qui nous fait changer notre regard sur le monde, même sur des points de détail, c’est déjà beaucoup.

Quelle sensation éprouve t on lorsqu’on a son roman, publié entre les mains ? quel rapport aux regards des autres sur ses écrits ?

Il y a toujours un long travail qui fait que quand on a son roman entre les mains, on a tellement travaillé sur tout, le texte, la mise en page, les corrections, la couverture, la quatrième, qu’on ne peut plus le voir en peinture. Bon j’exagère un peu. Beaucoup, même. On est fier, très fier, soulagé, peut-être même a-t-on un petit baby blues. Mais le moment immense, pour moi, c’est quand mon éditrice dit « oui ». Le rapport au regard des autres est en général très simple, soit on t’adore, soit on te déteste, et vingt ans dans le cinéma m’ont appris à prendre les deux avec du recul. Et si on écrit d’abord pour soi, on écrit aussi pour être lu, encore un des paradoxes de l’écrivain. Le livre n’existe pas sans le regard des autres. Une chose est sûre: lorsque tu sens que quelqu’un a compris, vraiment, profondément ce que tu veux raconter, c’est un lien intime et merveilleux qui se créé, et qui te fait oublier toute la sueur, le sang et les larmes.

Si vous étiez :

            – une œuvre d’art : la Vierge, Sainte Anne et l’Enfant Jésus de Leonard de Vinci, devant laquelle j’ai passé des heures et des heures. Personne n’a jamais capturé une telle grâce dans des visages. Je ne parle même pas de la composition. Et ça ne sert à rien. A part à sortir de nous-mêmes.

            – un mot : prestidigitation. Un roman est une illusion.

            – une chanson: Estranged, de Guns’n’Roses. On peut faire plein de bêtises sur cette chanson.

            – une première fois: la soixante-huitième!

Citez trois ouvrages fondateurs

Joker. Je ne peux pas isoler trois ouvrages dans ma vie, dans la vie, je m’en voudrais sitôt l’interview finie, je voudrais en rajouter.

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Le dernier roman qui vous a étonné

Le Guépard de Giuseppe Tomasi. Il m’a fait pleurer, il est d’une beauté sublime. En général, mon passé cinématographique me permet d’analyser et de démonter les ressorts, les techniques d’un récit, mais là et je n’y arrive pas. Tout a l’air si simple, presque aléatoire. C’est comme un tour de magie. C’est l’essence du génie.